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De l’optimisme et du désespoir

Jamais permanents, les progrès seront toujours menacés. Mais il nous appartient de les réaffirmer et de les réimaginer.

Fanny Britt & Zadie Smith Nouveau Projet 11

De l’optimisme et du désespoir

Transcription d’un discours livré à Berlin le 10 novembre dernier, au moment où Zadie Smith recevait le prix littéraire Welt 2016. Considéré dans ce texte, traduit par Fanny Britt: La nature humaine et la réversibilité du progrès. La naïveté supposée des écrivains. Le multiculturalisme et son soi-disant échec. L’apparition sur la scène politique d’une forme quelque peu mélancolique de voyage dans le temps.

Extrait

Je voudrais débuter en soulignant l’absurdité de ma situation. Il est sans doute toujours un peu absurde de recevoir un prix littéraire, mais par les temps qui courent, le lauréat n’est plus le seul à ressentir une certaine gêne devant une telle entreprise—même celui qui décerne le prix la ressent. Mais bon, nous voici réunis. Le président Trump a pris le pouvoir aux États-Unis, et de l’autre côté de l’océan, le rêve d’une Europe unie sombre peu à peu—mais nous voici tout de même réunis, à décerner un prix littéraire, à en recevoir un. Tant de choses plus importantes sont devenues absurdes à la suite des évènements du 8 novembre 2016 que j’hésite à inclure mon travail sur cette liste, d’ailleurs si j’en fais mention, c’est que la question qu’on me pose le plus fréquemment ces jours-ci au sujet de mes livres m’apparait liée à la situation actuelle. Cette question, c’est la suivante: «Dans vos romans antérieurs, vous sembliez si optimiste! À présent, vos livres sont teintés de désespoir. Est-ce juste?» La question est habituellement posée avec une sorte d’ardeur sournoise—un ton facilement reconnaissable pour quiconque a déjà entendu un enfant demander la permission de faire une chose qu’il a, en réalité, déjà faite. La question est parfois plus explicite, comme ceci: «Vous avez été une telle “apôtre” du “multiculturalisme”. Admettez-vous aujourd’hui que c’est un échec?» Lorsque j’entends ces questions, je suis forcée de me rappeler que quand l’on a grandi dans une culture homogène au fond de l’Angleterre rurale, par exemple, ou dans la campagne française, ou polonaise, dans les années 1970, 80 ou 90, on se perçoit comme ayant existé dans un monde historiquement intact. Alors que si l’on a été élevés à Londres à la même époque avec, disons, des voisins de palier pakistanais de confession musulmane, des Indiens hindouistes au rez-dechaussée et des juifs lettons de l’autre côté de la rue, on est perçus, par les autres, comme les cobayes d’une expérience sociohistorique précise—et maintenant discréditée. — Fin de l'extrait

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