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Jours d'attentats

L’onde de choc des attentats de Paris se fait encore sentir, quelques mois plus tard. Notre collaboratrice québécoise, Française d’adoption, a observé de plus près son petit monde en dislocation.

Jours d'attentats

Depuis que j’habite à Paris, j’ai l’impression de vivre en direct la lente fragmentation d’un pays. Quand les tueurs de Charlie Hebdo ont frappé, les manifestations qui ont suivi n’ont pas suffi à me rassurer. Peut-on feindre d’ignorer le fossé qui divise mon pays d’adoption? Peut-on raisonnablement croire que les 17 morts des attentats de janvier sonneront le gong du réveil? 

Le 7 janvier 2015, j’étais au café écologourmand de ma rue, celui où la gérante aux cheveux rouges vend des super fruits séchés et du kombucha fait maison. Elle m’a dit d’une voix feutrée, soucieuse de ne pas troubler la quiétude des autres clients: «Tu as entendu ce qui se passe à Charlie?» 

Ce mercredi-là, l’air est soudain devenu dense. Pendant un peu plus de deux jours, nous allions vivre dans un état de vigilance permanent. Les nerfs en boule. Certains, peut-être, imaginaient les tueurs débouler dans leur rue. Mais nous étions aussi nombreux, sidérés par la violence des attentats, à nous demander comment nous ferions pour continuer à vivre ensemble. 

Avec mon amie Bérangère, nous avons très vite convenu de nous rencontrer à la place de la République. Toutes les deux journalistes, nous connaissons des gens qui connaissent des gens qui sont morts, tués d’une balle en plein visage par des fous qui croyaient venger «le Prophète». 

Nous nous sommes d’abord retrouvées pour prendre une bière. Deux grandes gueules en manque de mots, accrochées à nos cigarettes. Puis nous avons rejoint la foule sur la Place et nous sommes immergées dans un silence de deuil. En temps normal, le vrombissement des voitures masque les cris des enfants en trottinette. Six grosses artères pulsent aux abords de ce gigantesque rondpoint. Mais le silence du 7 janvier était total. Doux et réconfortant. Les cris «Laïcité!» ou «Liberté, égalité, fraternité!», ainsi que les airs de La Marseillaise retombaient lourdement. C’était presque ridicule d’en voir quelques-uns tenter d’animer une foule qui ne voulait rien faire d’autre que se taire, ensemble. Retarder le plus possible le lent processus de division que seraient les heures, les jours à venir. 

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Depuis la place de la République, remonter la rue du Faubourg du Temple pour aller vers Belleville, c’est côtoyer ce que Paris offre de pire et de meilleur, l’incroyable mélange qui la rend si excitante et si fragile à la fois. Le canal, antre branché aux abords de l’hôpital Saint-Louis. Le bazar et les bouibouis où l’on trouve un couscous renversant pour moins de sept euros. Les gargotes à hipsters, comme le Floréal ou le Cream, pour un lobster roll ou un café préparé avec un soin quasi névrotique. Les galeries d’art contemporain dans le petit dédale de rues entre les métros Pyrénées et Couronnes. Dans ce même entrelacs de rues pavées, les cités où les petits vendeurs de drogue ne se font pas discrets et où le poste de police de proximité arbore une jolie vitrine criblée de balles. 

Belleville, c’est un quartier de Paris en état d’embourgeoisement avancé où vivent côte à côte bobos et classes populaires logées pour une bonne part dans des hlm. C’est un de ces villages parisiens qui était un lointain faubourg jusqu’à l’après-guerre. Sur les clichés en noir et blanc d’un célèbre photographe, on voit des enfants jouer dans les terrains vagues entre deux chics immeubles haussmanniens. Au loin, des manufactures et des masures insalubres. Les hlm ont poussé dans les années 1960, les artistes se sont installés dans les années 1990. Ils ne sont plus très nombreux à pouvoir se payer le quartier. Les grandes halles où se tenaient autrefois les assemblées syndicales accueillent aujourd’hui des marchés bios.

 

Peut-on feindre d’ignorer le fossé qui divise la France, mon pays d’adoption? Peut-on raisonnablement croire que les 17 morts des attentats de janvier sonneront le gong du réveil?

 

C’est le Paris des banlieues, à cheval entre les 19e et 20e arrondissements, qui comptent à eux deux la plus forte concentration de logements sociaux de toute la ville—soit un logement sur trois. Un bastion de mixité dans cette ville de plus en plus riche qu’est la capitale française. 

Le nec plus ultra en matière de lieux de sortie, c’est le Folies, un bar tout décati à l’énorme terrasse donnant sur la rue de Belleville. Une clientèle jeune s’y entasse dès le premier rayon de soleil. À côté, datant de la même époque, la Vielleuse accuse aussi son âge avec son décor d’ambre et de miroir. Cet établissement devait faire un sacré effet dans les années 1970, quand le grand banditisme français trainait ses chaines dorées dans les rades du quartier. Des hommes de type arabe y prennent le café sur une terrasse bien plus ordonnée. Côte à côte. Touche-touche. Mais on ne partage pas le même monde. Pareil, le kebab et le restaurant gastronomique, la librairie branchouille et le taxi phone, où l’on peut appeler à l’étranger pour pas cher. On ne se parle pas. 

Pendant les jours qui ont suivi les attentats, les femmes voilées, les hommes barbus ont baissé le regard quand on essayait de l’accrocher. À vif, on s’est frôlés sur les trottoirs particulièrement étroits de l’après-Charlie

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Avec mon jules, on a eu des discussions tendues sur le sujet. Il pensait que les musulmans devaient s’excuser, dénoncer, faire entendre leur voix contre le terrorisme. Je répondais qu’ils n’avaient pas à s’excuser, qu’on n’allait pas les incriminer pour un acte qu’ils n’avaient pas commis en réunion. Je sais me faire très donneuse de leçons dans ce genre de situation, mais j’essayais de fermer ma trappe. On était tous assez secoués. 

La réalité m’a rappelé assez vite que je n’étais pas en position de juger. 

Rashida, notre nounou, nous a appelés un matin en panique. Elle ne pouvait pas aller chercher les enfants à la sortie d’école: son mari avait disparu. Rashida est Mauricienne, son mari, Bangladais. Elle est aussi rayonnante et bavarde que lui est taciturne. D’ordinaire si soucieuse d’éviter les amalgames, j’ai fait tout de suite le raccourci. «Il a rejoint un groupe islamiste.» Je n’arrivais pas à me sortir l’idée de la tête. Le lendemain soir, il est réapparu. Arrêté par la police parce que son auto correspondait à la description d’une voiture volée, il n’avait pas réussi à se dépêtrer de la garde à vue, avec son mauvais français et sa tête d’Arabe. Il avait oublié son téléphone portable, et son carnet de numéros avait été confisqué. J’ai eu terriblement honte. Étions-nous devenus à ce point méfiants et renfermés? Me voilà qui incriminais un homme que je connaissais peu. 

On s’est tous fait avoir dans cette histoire. 

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Les frères Kouachi ont été localisés deux jours après les attentats, à Dammartin-en-Goële, une banlieue lointaine. Showdown. Je n’avais pas l’intention de suivre cette parenthèse médiatique. Je me disais «Ils vont mourir. Ils tueront peut-être des policiers, mais ils vont mourir. Je ne suivrai pas ce suspense morbide». En quittant mon bureau ce jour-là, j’ai salué les policiers en faction. La rédaction de Mediapart, un média web qui se spécialise dans les enquêtes politiques, se trouve dans l’immeuble où je travaille. Nous avons donc eu droit à une surveillance lourdement armée dès le mercredi soir, le lendemain de la tuerie. Les policiers avaient l’air épuisés, éprouvés. «Bonne nuit.» «Bonne nuit.» On s’est échangé un regard rempli d’émotion et les larmes me sont montées aux yeux. Je n’en reviens toujours pas: j’ai eu de la tendresse pour des policiers. Quelques jours plus tard, une foule de manifestants descendus honorer Charlie les ont applaudis. Le monde ne tourne pas rond.

 

Pendant les jours qui ont suivi les attentats, les femmes voilées, les hommes barbus ont baissé le regard quand on essayait de l’accrocher. À vif, on s’est frôlés sur les trottoirs particulièrement étroits de l’après-Charlie. 

 

Le vendredi, toujours immergée dans ce cocon tissé de peine, d’effroi et de peur, j’ai trainé devant la porte du bureau le temps de trouver mes clefs. Les policiers de faction étaient blêmes. Je me suis dit qu’ils étaient en train d’accuser le coup de ces jours de tension et d’heures supplémentaires. Et puis, j’ai entendu les voix dans leurs walkies-talkies: «Impossible de boucler le cours de Vincennes.» «Ça va être le carnage», a dit l’une d’eux, paniquée. Au diable la distance salvatrice, on a allumé la radio. Prise d’otages dans un supermarché cachère. Les sirènes en continu. «Ça va être le carnage.» Impuissance et colère. 

Quand enfin, ce soir-là, à quelques minutes d’intervalle, Amedy Coulibaly, Saïd Kouachi et Chérif Kouachi ont été tués, j’ai éprouvé une joie terrible. Un soulagement morbide. Un sentiment parfaitement humain que des milliers de gens qui vivent le conflit ont connu. «Ils sont morts: youpi.» Un sentiment banal en somme. D’une terrible banalité. 

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«Quand je croise une femme voilée, j’ai envie de la prendre dans mes bras», m’a dit Anne-Lise, une copine droit-de-l’hommiste. «C’est fou les trucs de fachos qu’on entend!» Anne-Lise et moi, on a participé à un débat sur le thème de l’école organisé par une association d’éducation populaire dont elle fait partie. Plusieurs personnes nous y ont expliqué que le voile, pour elles, c’était niet. Et que les musulmans enfermaient leurs femmes. Tout ce discours selon lequel il n’y a qu’une religion qui pose problème. Nous ne sommes pas d’accord. Dans notre milieu, comme au Québec, c’est un sujet clivant. La gauche traditionnelle française tient mordicus à la laïcité et se hérisse au moindre voile. Une autre gauche pointe les discriminations auxquelles font face les populations immigrantes et dénonce le discours politique sur la laïcité comme une oppression de plus. 

Comme de fait, les médias se sont tournés rapidement vers les banlieues, où il parait que des jeunes ont refusé de participer à la minute de silence en l’honneur des victimes. Et puis, chose incroyable, on a dénoncé ces jeunes, dont certains n’ont pas plus de huit ans, pour «apologie du terrorisme». Après les attentats, les enfants et les adolescents basanés ont officiellement perdu le droit d’être cons. «Je suis fatiguée de cette folie collective qui, après un très bel élan de fraternité, traque et cherche les coupables de ce chaos qu’il nous reste à vivre, dans lequel il va me falloir travailler», a écrit dans Rue89 une éducatrice anonyme devant faire un rapport sur un baveux de 14 ans. Ce dernier a cru drôle de dire en classe que «les tueurs ont eu raison», et le directeur de son collège a trouvé pertinent de le dénoncer à la police. Dans un reportage publié dans Le Monde, un jeune homme originaire des cités a raconté combien le regard porté sur lui a changé depuis quelques années: «On nous demande de fournir des gages en blaguant, mais ce sont sans cesse et toujours les mêmes: boire du vin rouge, manger du porc, donner des prénoms non musulmans à nos enfants. Sinon, ils nous regardent comme des tueurs.» 

Quelques jours après les attentats, à la mi-janvier, on apprenait que le nombre d’actes antimusulmans (dont 26 attaques contre des mosquées) avait doublé par rapport à l’année précédente. Il faudra chercher loin pour trouver une déclaration officielle dénonçant ces actes. Quelles leçons politiques auront été tirées de cette tragédie? Une loi antiterroriste qui donne plus de pouvoirs aux services de renseignement. Le premier ministre Manuel Valls a dénoncé l’«apartheid territorial, social, ethnique» et la «relégation sociale périurbaine, les ghettos» des banlieues françaises. Ce constat d’un échec dont tous les partis portent la responsabilité fait preuve d’un certain courage. Mais on attend les mesures concrètes qui en découleront. 

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Jusqu’aux attentats, j’ai été une «Canadienne à Paris», comme ils disent. Étonnée du peu d’intérêt porté aux conditions de vie des immigrants récents, de la ghettoïsation rampante, du racisme profond qui fait que l’on accorde si peu d’importance à la discrimination vécue par les descendants de colonisés. Désapprouvant, sur le principe, et me plaçant dans la situation de l’étrangère. Après, il m’est devenu difficile de continuer à vivre ici sans me positionner personnellement. 

 

Étions-nous devenus à ce point méfiants et renfermés ? Me voilà qui incriminais un homme que je ne connaissais pas. 

 

En mars dernier, l’école de mes enfants a organisé un «café des parents». Dans les quartiers mélangés comme celui-ci, les enfants de trois à cinq ans vont tous à la même école maternelle. Puis, au niveau primaire, la couleur de peau moyenne des enfants s’obscurcit. Au fur et à mesure qu’on avance dans les cycles, les blancs quittent l’«Éducation nationale», ou mentent sur les formulaires pour faire inscrire leurs enfants dans des écoles qui ne correspondent pas à leur secteur. Il n’y a plus que les enfants d’artistes fauchés et ceux des inconditionnels, comme Anne-Lise (incidemment une artiste fauchée), qui n’ont pas abandonné les rives du public. 

Nous étions une trentaine à siroter nos boissons chaudes après avoir déposé nos petits. Mon coin de Belleville est, en moyenne, très à l’aise financièrement. Nous étions deux grosses poignées de parents de classe moyenne au teint plutôt pâle à discuter entre nous. Deux femmes voilées se tenaient à l’écart. Je me suis approchée de l’une d’elles. Nos fils de trois ans étaient dans la même classe. Après à peine deux minutes, elle me faisait part d’un problème : son fils, plutôt enthousiaste et sociable, était devenu irritable. «Il pleure tous les matins sur le chemin de l’école. Il est toujours puni quand je viens le chercher.» Son inquiétude était en train de se muer en colère. Elle pensait que son enfant était victime d’une injustice. Mais elle n’avait parlé à personne, et personne ne lui avait parlé. Je lui ai dit qu’elle pouvait prendre rendez-vous avec le maitre. Elle ne le savait pas. 

Aux États-Unis, des études ont montré qu’à comportement identique, les élèves noirs sont punis plus souvent et plus sévèrement que leurs petits camarades blancs. En France, de telles études ne peuvent pas être menées. Il est interdit de donner à cocher une case «ethnique» sur un formulaire, pour des raisons de laïcité républicaine. De temps en temps, une étude ingénieuse réussit à montrer, par exemple, que les cv portant un nom à consonance africaine ou magrébine ont six fois moins de chances de mener à un entretien d’embauche. Alors, il ne reste que la parole des populations stigmatisées pour dénoncer l’inégalité de traitement. Situation inextricable. 

Mais comment fait-on pour freiner ce lent délitement qui renvoie chacun à une identité distincte? Il faut faire quelque chose, s’était-on dit après les attentats, encore ahuris par ce qui venait de se passer. Les mois ont défilé et on se tâte encore. Bérangère monte une initiative pour envoyer des journalistes dans les écoles. Anne-Lise tente de convaincre ses voisins aisés de donner une chance à l’école publique du quartier. 

Et moi, je souris aux gens dans la rue. J’insiste quand les regards fuient. J’ai l’air un peu folle, mais vous devriez voir les sourires qu’on m’adresse en retour.

Marianne Niosi s’est installée à Paris par une journée d’automne, en 2001, pour un échange étudiant d’un an. Puis, elle a rencontré un beau Pierre, décroché un emploi et fini par faire sa vie dans le nord-est parisien. Désormais journaliste indépendante, elle se spécialise dans l’enquête et le reportage.

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