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La bulle du couple

Tiré de notre plus récente parution, Document 11, Les luttes fécondes, l'auteure Catherine Dorion décrit ce qui, pour elle, étouffe le désir et empêche l'avenir de percer; l'institution du couple. 

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La bulle du couple

Les partis appelés à durer vieillissent généralement assez mal. Ils ont tendance à se transformer en églises laïques, hors desquelles point de salut, et peuvent se montrer franchement insupportables. À la longue, les idées se sclérosent, et c’est l’opportunisme politicien qui les remplace. [P]eu importe les chirurgies plastiques qui prétendent [leur] refaire une beauté, [un jour ils ne sont plus] qu’une vieillerie encombrant le paysage politique et empêchant l’avenir de percer.

— René Lévesque

«C’est fou, han? Avoir fait toffer ça si longtemps. Avoir passé tant d’années de ma vie avec lui, tous les jours avec lui. Et là, on est des étrangers.» Quand ça pète, le cocktail est parfois devenu tellement toxique qu’on n’hésite pas à s’entre-flusher pour l’éternité. Overdose. Pourtant, quelques mois seulement avant l’éclatement du couple, on faisait des choses comme se magasiner un condo, parler d’un deuxième enfant ou rêver d’un voyage à vélo en Asie. Ma sœur de 19 ans mon ainée, amoureuse aguerrie qui en a laissé beaucoup (ma mère dit «Un cimetière la suit»), me racontait comment ça lui était souvent tombé dessus d’un coup sec. «Je peux dire le moment exact où j’ai cessé de l’aimer.» Et ce couple d’amis: quelques semaines avant qu’il ne s’effoire, il lui avait fabriqué une œuvre d’art intitulée «À la femme de ma vie». Peu de temps après, elle détruisait avec une hargne méticuleuse le cadeau qui avait prophétisé à l’envers.

J’aime penser que l’expression «la bulle du couple» cache une signification séditieuse, comme ces poèmes russes de l’époque soviétique qui chiaient secrètement sur Staline en faisant semblant de parler du vent d’hiver.

J’aime aussi penser que l’institution du couple est à l’amour ce que les institutions financières sont à la valeur des maisons. Quand l’amour/les maisons perdent de leur valeur réelle, le rôle de l’institution est de travailler à ce que l’ordre des choses ne soit pas inquiété. «Non, non, rien n’a chuté, les actifs sont solides.» Sauf que la réalité fait son chemin par en dessous, et un jour arrive où le décalage entre le message officiel et la réalité est trop grand, ça ne tient plus, l’élastique pète, la bulle éclate, la vérité tombe sur le monde comme l’enclume sur le coyote. Au fond, ces hypothèques sont pourries, elles ne valent pas 500 000$ chacune comme nous le croyions, elles ne valent rien, elles ne seront jamais remboursées. En fait non, ce soir, ça m’apparait clair, nous ne serons pas ces compagnons qui traversent le temps.

C’est seulement après la rupture, dans ce nouvel espace-temps qui peut être large comme la liberté ou écrapouti comme la peine, qu’on réalise à quel point on a fait des choses absurdes pour empêcher la bulle de péter. Faire l’amour, alors qu’on n’en a pas envie. Faire l’amour, alors qu’on a envie de quelqu’un d’autre à la place. Ne pas faire l’amour avec cet autre. Se dévaloriser complètement parce qu’une personne, une personne, ne bande plus pour nous. Organiser un souper au resto pour «nous retrouver», alors que chacun se dit en lui-même que ça ne lui tente pas, qu’il aimerait mieux faire n’importe quoi d’autre qu’être assis là à feindre les gestes et les regards de la tendresse pour ne pas provoquer la conversation fatidique.

On aura beau souper dans le resto le plus romantique du Québec après un forfait spa et massage sur le bord du fleuve, ça va être plate. Parce que ce qui, chez l’humain, génère de l’intérêt—l’authenticité, la nouveauté—a été tassé au profit d’autre chose. Je ne parle pas de nouveauté du genre nouveau char, nouveau kick, nouveau pénis. Je parle de nouveauté du regard, d’ouverture neuve à l’infini des possibles entre les êtres, de présence neuve.

Pour arriver dans la véritable nouveauté du moment, donc, il faudrait pouvoir dire et entendre toutes ces choses qui menacent de faire péter la bulle. Cette bulle qui a commencé à gonfler à l’époque où l’amour était trop éclatant pour qu’on s’en rende compte et qui, depuis, a grossi jusqu’à devenir distendue et fragile, demandant toujours plus de soins, de sorte qu’il devenait chaque jour plus impossible de dire ces mots qui ramèneraient les amants à la réalité et, peut-être, l’un à l’autre.

Toujours la peur: peur de la crise. À tout prix chercher comment faire pousser encore du désir dans cette terre épuisée. Relancer l’économie et la croissance, même si l’envie de consommer et de travailler, ils nous l’ont tellement stimulée qu’il n’y a plus de jus dans le fruit, qu’on a perdu tout notre spring. Mais ils persistent, font des campagnes de pub avec l’aide de psychologues pour trouver comment siphonner les gouttes oubliées, celles qu’on aurait cherché à garder enfouies au creux de notre carcasse vidée et terne.

Alors, pour les conjoints (car c’est ce que les amants sont devenus), la vie émerge ailleurs, en dehors du couple, jusqu’à prendre assez d’ampleur pour faire flancher la grosse structure vide qui bouche le paysage et empêche l’avenir de percer.

Il y a quelque chose, en nous, de plus intelligent que nous.

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Ce texte a été publié dans notre Document 11, Les luttes fécondes

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