Suppléments

Les six derniers mois de Safia Nolin

Tiré de Nouveau Projet 11 paru en avril dernier, l’auteure-compositrice-interprète québécoise Safia Nolin, sacrée Révélation de l’année au Gala de l’adisq 2016, nous raconte son dernier semestre.

Pour recevoir toutes nos publications, abonnez-vous ici.

Les six derniers mois de Safia Nolin

Je ne savais plus comment écrire.

Les mots sortaient déjà morts de ma bouche, tout ce que j’essayais de faire, c’était les frapper d’un peu de vie, les réveiller pis les faire sonner moins faux, mais ça ne marchait pas.

Je pense qu’y dormaient, y’avaient comme pris une longue pause parce que j’avais des affaires à vivre. Plein d’esti d’affaires étranges pis intenses.

Pis là, bizarrement, dans le milieu de la fin du monde de mes angoisses d’écriture, je suis rentrée dans un mur.

Je nommerai cela le mur de la clarté.

La clarté dans la noirceur, je l’ai vue sur Mont-Royal, elle marchait devant moi. Elle avait l’air ben ben perdue, un peu comme moi, mais émerveillée. Je n’entendais plus les voitures, je ne remarquais plus les passants, ni les amis sur la terrasse du Verre Bouteille: j’voyais juste elle. L’été quand il fait vraiment chaud pis que, soudainement, les nuages gris sur Montréal se mettent à te crier dessus pis à pleurer pour s’excuser, tu ne peux pas écouter/regarder/vivre autre chose. Je me sentais comme ça.

Je me suis laissé vivre dans mon humanité, dans mon instinct, et j’ai tout fait pour qu’à partir de ce moment, ce canal qui venait de s’ouvrir ne se referme jamais.

L’aube était juste de passage, trois semaines vers la fin de l’été, quand le ciel goute le jus d’orange. On est allées ensemble en Abitibi se chercher dans la foule pendant quatre jours. La clarté, elle vient de la Frôôônce, alors je me suis assurée de l’emmener quand j’ai ouvert pour Éric Lapointe à Drummondville. Dans la mer de manteaux de cuir et les coulisses du spectacle, d’où on le regardait jouer, j’ai trouvé les millions de points d’interrogation sur son visage la chose la plus belle de la Terre. Dans nos discussions au fond d’une cuisine empruntée de Montréal, à l’heure où les adultes sont des enfants et les enfants des adultes, j’ai découvert une femme sensible, une âme que j’ai reconnue, une reine de grandeur. Un réflecteur. Une gamine comme moi.

Je pensais «Je connais rien, j’ai peur». Elle pensait «Je connais rien, j’ai peur».

Le soleil explosait à l’intérieur des vieux murs de mon appartement un peu cradot de l’est du plateau. Je voulais les défoncer pour le lui montrer, parce que je savais qu’il allait finir par se coucher pis que je me retrouverais toute seule avec les milliers de pensées d’amour que j’avais pour elle, pognées à l’intérieur de moi jusqu’à pourrir en silence. La nuit, à côté d’elle, je voulais lui crier à la tête que mon corps avait besoin du sien, qu’on ne pouvait pas juste être de bonnes amies, des camarades, des comparses, non. Non, parce que les yeux fermés, je ne retrouverais jamais le chemin. J’avais besoin de la toucher pour la sentir, pour la comprendre pis pour que la boule de feu dans mon ventre éclate pis bouffe nos corps.

Je laissais toujours dormir la clarté toute seule dans mon lit parce que j’avais secrètement peur qu’on se rencontre dans nos rêves. Dans mes rêves, c’était pas deux enfants qui ne connaissent rien. Dans mes rêves, c’était la peur de l’amour, de mon corps et de l’intimité qui n’existe pas. C’étaient deux corps de femmes qui se font la guerre.

Je m’endors, bonne nuit.

Je suis allée la mener à yul.

Je suis pas mal certaine que, pendant qu’on s’enlaçait une dernière fois avant qu’elle parte, y’avait du Céline qui jouait en arrière-plan.

Dès que je suis rentrée dans le char de mon ami Philémon (merci pour le lift), j’ai pris mon téléphone— l’outil des lâches—pour lui écrire.

Je veux pas que tu partes.
J’ai fait un rêve.
Je voulais te dire ce que j’ai écrit dans mon rêve.
«Je te connais depuis 1 000 ans, je t’aime comme une sœur et une amoureuse.» J’arrivais pas à l’écrire.
Je savais plus écrire.

Je n’éteins pas la lumière. Bon vol, byebye.

Deux mois plus tard, après la tempête, après trois nuits dans mon lit, nos lèvres qui se touchent, une nouvelle larme à l’aéroport et des démons qui meurent, je savais écrire.

Je savais écouter pis entendre et ne pas tuer les choses qui sortaient de moi.

Moi pis l’éclaircie, on est des enfants dans la nuit. On s’invente des parents de la forêt, on se perd et on se retrouve à tous les minuits de la vie. On attend patiemment de chaque côté de l’océan le moment où l’on pourra se toucher et se faire briller pendant quelques jours. En attendant, on se parle à travers l’outil des lâches qui est devenu le pont le plus long de la Terre, entre ma noirceur pis sa lumière.

Six mois, c’est ça qui s’est passé en six mois. ●

Ce texte a été publié dans Nouveau Projet 11

Illustration par Mathieu Lavoie. 

L’abonnement reste la meilleure manière de soutenir nos activités, abonnez-vous ici.

Tous droits réservés, Atelier 10 et l'auteure.

Partager
Numéro courant
Nouveau Projet 12

Catégories

Afficher tout +