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Les temples d'Angkor

Tiré de notre Document 08Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles, l'auteur Steve Gagnon livre une confession sensible à propos de son père, et un hommage à tous ces hommes intranquilles.  

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Les temples d'Angkor

Mon père est ce monument grandiose dont la parole s’insère sous le poil des bras pour le soulever, dont l’abandon à sa bonté candide fait de lui un homme rare et émouvant. Sa sensibilité épormyable mais intimidée est le cours d’eau occulte qui se faufile dans les fondations de cet essai.

Il y a toujours eu quelque chose d’étrange entre lui et moi, un sentiment insécable qui nous a empêchés d’être entièrement proches l’un de l’autre, complices inébranlables. En fait, nous nous ressemblons énormément.

Récemment, en parlant avec lui, j’ai appris qu’il adorait son père, que je n’ai jamais connu.

J’ai entendu toutes sortes d’histoires à propos de mon grand-père, de sa vie courte et tourmentée. On m’a surtout parlé de sa violence, de son mépris ravageur et de sa méchanceté démente les fois qu’il buvait. On m’a raconté le Noël où tous les membres de la famille l’ont attendu, manteau sur le dos, sur le bord de la porte, pour se rendre à la fête; lorsqu’il est rentré à 1h du matin, il leur a ordonné d’aller se coucher, hurlant qu’il n’y aurait pas de Noël cette année-là. On m’a raconté qu’il trompait ma grandmère à tour de bras, qu’il l’humiliait et la ridiculisait continuellement pendant qu’elle élevait seule leurs six enfants. Mon père m’a avoué s’être levé vers 3h du matin presque toutes les nuits entre six et huit ans, pour préparer à manger à son père complè- tement soul afin que sa mère ne se réveille pas—façon d’éviter qu’ils se battent. Bref, je connais de réputation l’homme à l’agressivité imprévisible, le rageur insatisfait, le père inappliqué et le mari cruel.

Mais mon père l’adorait.

Ma grand-mère a vécu des années d’horreur; pourtant, aujourd’hui encore, même si elle est remariée depuis 30 ans, elle affirme qu’elle l’aime toujours, que c’était l’homme de sa vie. Probablement qu’il avait, du haut de ses 5 pieds 4, un charisme rare qui rachetait toutes ses fautes.

Mon père était, de loin, son fils préféré, le seul pour qui il éprouvait une affection réelle, le seul à qui il accordait une attention significative.

Ce sont les livres qui les liaient. Dans ses périodes calmes, il assoyait mon père sur ses genoux et lui faisait la lecture des plus grands romans de la littérature. Ça pouvait durer des heures. Ces épisodes étaient tellement décalés du reste de sa vie que c’était un honneur pour mon père d’avoir accès à ces instants-là, à ce monde secret et inusuel. Pour mon grand-père, ces moments de lecture étaient clairement un exutoire qui tranquillisait un peu son âme assoiffée. Je pense que cet homme sombre avait, étrangement, un besoin insatiable de pureté. Au Saguenay, à la fin des années 1960, les intellectuels ne couraient pas les rues; la vie était, pour la plupart des familles, difficile et limitée. Pour les esprits plus mouvants, il devait y avoir quelque chose d’irrespirable: l’asthme leur montait au cerveau et ils devenaient fous.

Quand mon grand-père est mort, mon père n’avait pas dix ans. Quelqu’un avait éveillé en lui une sensibilité vaste et exaltée, avait excavé une sorte de corridor phosphorescent qui permet de contourner la banalité afin de rester, toujours, dans ce qui étincèle. Ça n’aurait dû être que les débuts de cette architecture centrale, les soubassements intimes sur lesquels édifier les monuments, mais plus personne après n’a fait l’aller-retour avec lui sur ce chantier de construction. Pour plusieurs raisons, il s’est retrouvé avec les responsabilités familiales sur les épaules, a arrêté l’école très tôt, s’est marié et a fondé sa famille. Il a enfilé les vêtements de l’homme que le milieu et l’époque ordonnaient qu’il soit. Avec toute l’aliénation que ça contient.

Sa vie durant, mon père a eu un amour particulier pour les livres, mais n’a jamais su quoi en faire. La lecture étant plutôt ardue pour lui, qui est incapable de se concentrer très longtemps, il les a accumulés, les a fièrement posés sur ses meubles, ne s’est pas lassé de les faire tourner dans ses mains, de les ouvrir et de mettre le nez à l’intérieur pour respirer leur odeur, mélancolique de ne pouvoir les lire vraiment. Il n’a pas arrêté de les collectionner et de leur prêter une attention bienveillante, fier comme un coq de les posséder. Il a toujours voulu retourner aux études, parce que c’était la solution aux démangeaisons qui le picotaient jusque dans les mains. Les médecins ont eu beau chercher, personne n’a trouvé la cause de ces chatouillements inconfortables.

Homme insoumis, il n’a jamais cadré dans aucune boite, il a refusé toutes les formes d’asservissement, incapable de se poser confortablement quelque part, encore moins de se faire dicter quoi faire et comment le faire.

Mon père a rêvé longtemps d’être pilote de l’air. Il m’a avoué, dernièrement, qu’il aurait même aimé être agent de bord, qu’au moins ça lui aurait permis de passer son temps dans les avions.

C’est différent avec l’âge, ça a changé probablement depuis que mon frère et moi ne sommes plus à la maison, mais son émotivité, capable de courir à une vitesse folle, se traduisait par une irritabilité et une colère imprévisibles, habiles à grimper jusqu’au plafond et à ne plus redescendre avant longtemps, comme si ces explosions courantes pouvaient se déchainer et ne plus s’arrêter, le cœur et la tête jamais contentés, le ventre jamais soulagé.

Je sais maintenant que ça n’avait rien de complaisant. Que c’était beaucoup plus de l’ordre de la détresse maladroite que de l’impatience injustifiée.

Les après-midis où j’étais assis dans son lit à lui flatter le dos, pendant que nous ne disions rien, l’apaisaient momentanément.

 

C’est le premier homme intranquille que j’ai connu.

Il n’a jamais réussi à épanouir l’homme évolué qu’il est intimement. Ça a fait de lui quelqu’un d’injustement complexé, je crois.

Il aurait voulu faire de grandes choses. Ici, j’écris qu’il en a fait: il nous a appris, avec un talent extraordinaire, à aimer furieusement en investissant tout, à ne rien garder à l’abri, à tout mettre en péril et à résister comme c’est pas possible. Il a su me convaincre que le confort est souvent insignifiant, que pour être confortable il faut baisser les bras devant trop de choses, laisser trop de gens derrière. Mon père a fait de nous des hommes fiers, certainement tourmentés, mais qui ont l’habitude de ne jamais rien abandonner.

Je ne sais pas s’il est vraiment conscient de cela, de la noblesse et de la pertinence indéniable de cet accomplissement. Probablement, puisqu’avec le temps, ce qu’il nous a transmis, jusqu’alors invisible, devient de plus en plus perceptible à mesure que nous vieillissons, mon frère et moi.

Mais pendant la plus grande partie de sa vie, mon père a regretté de ne pas s’accomplir ailleurs que dans son rôle familial.

Ma mère, infirmière à l’urgence d’un hôpital de Québec, a presque toujours travaillé de 16h à minuit, ce qui fait que tous les soirs, nous nous retrouvions seuls avec mon père. Sa femme partie travailler, il s’ennuyait terriblement, le temps devenait long à ne pas trop savoir quoi en faire. Je n’ai jamais vraiment compris d’où lui venait ce manque d’autonomie dans sa façon de se divertir et de s’occuper. Il passait donc des soirées peu constructives à exécuter de petites tâches dans son bureau.

Dès le début de l’adolescence, je me suis lié d’amitié avec des gens passionnés, pour la plupart un peu plus vieux que moi, portés par un enthousiasme flamboyant. Des adolescents articulés et curieux qui m’éventaient au grand air et étalaient devant moi des montagnes de possibilités. Alors que j’avais toujours été sage et tranquille, j’ai été traversé d’une inspiration fulgurante, je me suis épanoui et me suis mis à m’intéresser à un tas de choses.

Je partais de la maison tôt le matin pour ne revenir qu’à la fin de la journée, je passais toutes mes soirées à l’extérieur et rentrais tard, fier, heureux et un peu plus indépendant chaque fois.

Je crois que mon père a reconnu l’homme que je devenais. Je crois qu’il s’était déjà vu devenir à peu près ce même homme, avant que la mort de son père et la pression de son milieu n’interrompent brusquement son ascension prometteuse. Il avait donc ce sentiment d’identification à moi et, en même temps, l’impression lancinante que je l’excluais de ma nouvelle vie. Je réalise maintenant qu’il interprétait mon indépendance comme une sorte de rejet.

Malgré moi, mon affranchissement lui remettait constamment sous le nez l’interruption de sa propre émancipation.

Démontrant la force de cette pression sévère qu’exercent sur nous l’époque et le milieu, prouvant aussi comment nos référents peuvent être enracinés loin en nous, mon père, intellectuel inhibé, lui-même spontanément attiré par la culture, me traitait fréquemment de tapette, puisque je faisais du théâtre et que j’avais des élans naturels vers les arts et les livres. Comme quoi l’intoxication d’une société rigide peut contourner sans gêne notre instinct et faire taire nos voix individuelles.

Notre relation est devenue compliquée. Traversée d’un amour et d’une confiance inconditionnels, mais teintée de susceptibilité aigre.

Pour ma part, j’ai toujours perçu—derrière ses apparences d’homme dépourvu d’érudition—une sensibilité, une soif de connaissances, une curiosité inouïe, mais je n’avais jamais rencontré complètement l’homme rare à qui tout cet éclat et ces espaces luxuriants appartenaient.

 

J’ai eu peur longtemps que mon père et moi soyons ces hommes qui sont passés l’un à côté de l’autre toute leur vie.

Ma blonde et moi, nous sommes partis en voyage avec mes parents au printemps dernier. Quand nous avons appris à nos amis que nous avions accepté de partir un mois en Asie avec eux, la plupart ont douté de notre choix.

Nous sommes donc allés au bout du monde, nous avons visité le Cambodge, les temples majestueux d’Angkor, nous avons contourné les jungles minées, nous avons traversé le Vietnam, voyagé à l’intérieur de baies presque sauvages, mais la rencontre la plus dépaysante—sans doute parce que la plus inattendue—a été celle avec mon père, que je ne reconnaissais plus. Comme si complètement déstabilisé, il avait laissé tomber toutes ses défenses. Et dans cet espace aéré sont apparus une détente inhabituelle, un abandon magnétique. Attiré vers lui, j’ai connu enfin cet homme colossal, aux nuances infinies. Le souvenir de mon père perché sur une jambe, au sommet d’un tas de pierres au milieu des ruines, brandissant un immense morceau de statue au-dessus de sa tête, content et excité comme un enfant qui désobéit enfin, est ce qui me rappelle, de la façon la plus tendre, que nous sommes bel et bien nés pour être émerveillés.

Il y avait les Khmers et l’odeur chargée de fumée, il y avait la lumière rouge et discrète des rues de gravelle, les montagnes de souliers qu’on enlève avant d’entrer quelque part, le bruit incessant des klaxons, le chant surnaturel des cérémonies religieuses, et au milieu des herbes inapprivoisables qu’on laisse pousser et des déchets qu’on entasse contre les murs, mon père est devenu ce pays natal que je n’avais jamais entièrement connu. Et là, pour la première fois, je lui ai appartenu. Me retrouver au milieu de l’Asie ou les deux pieds dans l’intimité de mon père revenait au même, aucun des deux continents ne détonnait avec l’autre, puisque mon père est cet homme aux strates si nombreuses et si profondes que tout au monde fait partie de lui, cet homme dont le sang et la mémoire parlent toutes les langues en même temps.

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Ce texte a été publié dans notre Document 08, Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles. 

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