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Retrouver la raison

Dans le tout premier numéro de Nouveau Projet, Joseph Heath et Andrew Potter exposaient leurs inquiétudes face à une politique «dominée par la fabulation et l’émotivité, soumises aux diktats de l’information en continu et des clips de 30 secondes». Ils prônaient une solution pour que notre univers politique retrouve sa raison: la «slow politics». Leur article n’a hélàs pas pris une ride. À lire, relire et partager.

Retrouver la raison

Retrouver la raison

Joseph Heath et Andrew Potter

Paru dans Nouveau Projet 01 (printemps-été 2012)

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Le National Mall, à Washington, est l’un des plus beaux boulevards du monde. Classé parc national, il va du Lincoln Memorial à l’ouest jusqu’au Capitole à l’est, en passant par le Washington Monument. L’étendue bordée d’arbres offre une scène grandiose pour les grands musées, institutions et monuments des États-Unis, et c’est un lieu où plus de 24 millions de touristes se rendent chaque année pour gouter à la fierté américaine.

C’est aussi un lieu où un grand nombre d’Américains se rendent pour protester contre leur gouvernement.

Au fil des ans, des milliers de petits et grands rassemblements s’y sont tenus. Cependant, en octobre 2010, le National Mall a été le théâtre de ce qui fut possiblement l’évènement le plus particulier à s’y dérouler. La veille de l’Halloween, près d’un quart de million d’Américains se sont réunis, non pas au nom des droits civiques ou de l’égalité des droits, ni pour s’opposer à la guerre ou bien pour appuyer les troupes. Ils se sont plutôt rassemblés pour donner une voix aux sains d’esprit, avec le Rally to Restore Sanity.

Mené par Jon Stewart, animateur de l’émission satirique d’information The Daily Show diffusée sur la chaine Comedy Central, le rassemblement avait pour but de susciter une discussion publique plus raisonnée sur la politique américaine, à l’écart du tumulte de l’extrémisme partisan qui domine les médias d’information américains. Et tandis que Stewart insistait sur le fait que le rassemblement n’était pas un évènement partisan, cela a néanmoins été interprété comme une réponse au rassemblement Reclaiming Honour, animé deux jours plus tôt par l’ex-personnalité de Fox News, Glenn Beck. Que cela ait été voulu ou non, le Rally to Restore Sanity s’est rapidement transformé en une manifestation de masse contre la folie extrême qui s’est emparée de la scène politique américaine après l’élection de Barack Obama.

C’était la première fois depuis très longtemps que la raison était devenue l’objet d’une mobilisation politique à grande échelle. Cela en dit long sur les changements qui sont survenus dans la culture politique américaine au cours des dernières décennies.

La grande tente de la droite américaine a toujours abrité son lot de cinglés, notamment des fous des armes à feu et des conservateurs religieux. Toutefois, au cours des dernières années, ceux-ci ont été rejoints par le mouvement antitaxation du Tea Party, les Birthers (qui nient qu’Obama soit né aux États-Unis), les Truthers (qui croient que le 9/11 est un coup qui a été monté de l’intérieur), de même que par un fatras de négationnistes antiscience qui ne croient ni en l’évolution, ni aux changements climatiques, et qui se méfient comme de la peste de bien d’autres choses encore.

Les bouffons et excentriques ont commencé à prendre le devant de la scène, et les Américains se sont ainsi retrouvés avec un système politique de plus en plus divisé, non pas entre la droite et la gauche, mais entre cinglés et sains d’esprit. Et, qui plus est, les cinglés semblaient prendre le dessus. Prenez le cas de Rick Perry, gouverneur du Texas, fervent négationniste des changements climatiques. Lorsqu’il a été confronté à la grave sécheresse et à la canicule de l’été 2011, sa réponse officielle a été de déclarer trois «jours de prière pour la pluie». Difficile d’y voir autre chose qu’une régression au stade le plus primitif de la superstition et de la crédulité humaines. Et pourtant, cela n’a pas été considéré comme un obstacle à sa course pour devenir le candidat républicain à l’élection présidentielle. Croire en la magie, apparemment, n’était pas un motif suffisant pour l’exclure de la course. (Bien qu’en définitive croire en la magie et avoir une mauvaise mémoire se soit avéré en être un.)

L’hiver 2005-06 a marqué un tournant dans notre sentiment collectif; quelque chose était en train de se passer. Cet automne-là, Stephen Colbert a inventé le terme truthiness pour signaler l’abus croissant, par les politiciens, des appels aux émotions ou aux réactions instinctives, en lieu et place d’arguments fondés sur la raison et la recherche scientifique sérieuse. (Cela peu après qu’un membre de la garde rapprochée du président George W. Bush ait écarté ses détracteurs au motif qu’ils appartenaient à la reality-based community, la «communauté basée sur la réalité».)

Comme le disait Colbert à l’époque dans une entrevue, les sentiments avaient triomphé sur la réalité objective. «Auparavant, chacun avait droit à sa propre opinion, mais pas à ses propres faits. Or, ce n’est plus le cas maintenant. Les faits n’importent pas du tout. La perception compte plus que tout... Je sens une réelle dichotomie au sein du peuple américain. Qu’est-ce qui est important? Ce que vous voulez qui soit vrai, ou ce qui est vrai?»

 

Mentir en vue d’un avantage politique est une pratique vieille comme le monde. Ce qui a changé, toutefois, c’est que les politiciens n’ont plus peur de se faire prendre. À un certain moment, les politiciens ont découvert que si vous répétez simplement la même chose, encore et encore, les gens en viendront à la croire, qu’elle soit vraie ou non.

 

Lors de cette même année, un opuscule intitulé De l’art de dire des conneries (On Bullshit), du philosophe Harry Frankfurt, est devenu un succès de librairie mondial. Et tandis que l’essai date en fait de plus de vingt ans, son message a de toute évidence trouvé écho au sein du grand public, et ce, dès ses premières lignes: «L’un des traits les plus caractéristiques de notre culture est l’omniprésence de la bullshit».

Ce que l’essai de Frankfurt et le néologisme de Colbert révèlent, c’est la manière précise par laquelle le discours public s’est écarté de la raison. Comme l’a écrit Frankfurt, ce qui caractérise le baratineur, c’est que, à la différence du menteur qui reconnait au moins l’existence de la vérité qu’il tente d’occulter, le baratineur n’est même pas dans le domaine de la vérité. La truthiness et la bullshit indiquent combien les faits ne comptent plus, en politique. 

Ce n’est pas que nos politiciens et experts soient soudainement devenus de grands menteurs. Mentir en vue d’un avantage politique est en effet une pratique vieille comme le monde. Ce qui a changé, toutefois, c’est que les politiciens n’ont plus peur de se faire prendre. (Richard Nixon, par exemple, était un menteur notoire, mais il est aussi célèbre pour avoir tenté de dissimuler ses duperies. Et lorsqu’il s’est fait coincer, il a eu l’air coupable.) À un certain moment, les politiciens ont découvert que si vous répétez simplement la même chose, encore et encore, les gens en viendront à la croire, qu’elle soit vraie ou non.

Comment en est-on arrivé là? Principalement parce que les politiciens—et, bien sûr, les stratèges politiques—ont découvert une façon de creuser un fossé entre les croyances du public et les principes de la raison publique. L’idée d’en appeler au «cœur» plutôt qu’à la «tête» est devenue le principe axiomatique de toute campagne politique républicaine—un style de campagne qui a par la suite été exporté vers des pays comme le Canada et le Royaume-Uni, où les partis conservateurs en sont venus à remplacer toute forme de réflexion de fond par« par l’importation des stratégies de campagne républicaines.

Le grand innovateur, à cet égard, fut Ronald Reagan. En tant que président, Reagan avait un certain nombre de surnoms affectueux: Dutch, The Gipper, le Grand Communicateur. Mais pour ses détracteurs et opposants, il fut largement connu comme le Grand Menteur. (Ce qui est un peu mesquin. En fait, il était le Grand Fabulateur. Il fabriquait les histoires au fur et à mesure et il les croyait dès qu’elles sortaient de sa bouche. Mentir, comme le suggère Frankfurt, implique que l’on est à tout le moins préoccupé par la norme de la vérité. La bullshit, ou la fabulation, se produit complètement en dehors du domaine de la vérité.)

Bien avant d’être élu président en 1980, Reagan avait le don de brouiller la frontière entre le jeu d’acteur et la politique, entre Hollywood et la vie réelle. Alors qu’il se présentait au poste de gouverneur de la Californie en 1966, en réponse à une question concernant le type de gouverneur qu’il serait, il a affirmé: «Je ne sais pas. Je n’ai jamais joué un gouverneur.» Il était connu pour truffer ses discours politiques de citations tirées du grand écran, dont certaines provenaient de personnages qu’il avait incarnés. Lors d’une réunion de la Congressional Medal of Honour Society, il a fait le bonheur de l’assemblée avec l’histoire du commandant d’un bombardier qui, durant la Seconde Guerre mondiale, a choisi de s’écraser avec ses membres d’équipage plutôt que de sauter en parachute. Pour autant que l’on sache, l’histoire était tirée d’un film de propagande datant de 1944 intitulé Le Porte-avions X. 

Tout au long de sa carrière politique, Reagan n’a eu aucun scrupule à inventer des choses lorsqu’il semblait opportun de le faire, embrouillant réalité et fiction de manière à les rendre indiscernables. À la fin de son second mandat, des ouvrages entiers documentant ses fabulations avaient été publiés. L’un de ses mensonges les plus célèbres est son affirmation selon laquelle les arbres causent plus de pollution que les automobiles. Lors de sa campagne pour la présidence en 1976, il avait raconté l’histoire de la «Reine de l’aide sociale de Chicago», une femme qui aurait eu 80 noms d’emprunt, 30 adresses, 12 cartes d’assurance sociale, quatre époux, et qui aurait fraudé les contribuables de plus de 150 000$. L’histoire n’était en rien véridique, mais Reagan ne cessait de la raconter—et ce, peu importe le nombre de fois où elle fut rectifiée par les médias.

Cela a causé bien de la consternation au sein de la presse. Qu’était-elle censée faire? Continuer à relever le mensonge chaque fois qu’il était énoncé? Cela semblait impossible sans être accusé de partisanerie. Mais comment la presse pouvait-elle remplir son rôle traditionnel—contraindre le pouvoir à rendre des comptes—si les personnes au pouvoir continuaient à mentir comme si de rien n’était? Le Washington Post a bien abordé le problème, se livrant à un examen de conscience dans un texte publié en 1982, dans lequel le quotidien affrontait la question de son apparente insignifiance. Non seulement Reagan a-t-il continué à mentir concernant la Reine de l’aide sociale de Chicago, mais, pire encore, les Américains ne semblaient pas s’en soucier. Comment pouvait-il en être ainsi?

La réponse courte est que les États-Unis étaient sur le point de se lancer dans une longue histoire d’amour avec la truthiness. Bien sûr, l’histoire de Reagan était complètement fausse. Toutefois, pour un grand nombre de gens, elle semblait instinctivement vraie. Et grâce à cela, il a pu s’en sortir sans être inquiété. Les mensonges de Reagan ont atteint le statut de fables contemporaines, de contes moralisateurs qui, bien que romancés, évoquaient de profondes vérités au sujet du mode de vie américain. Peut-être n’est-ce pas vrai que, comme Reagan l’a affirmé, «tous les déchets produits par une centrale nucléaire en une année peuvent être rangés sous un bureau». Cela étant, n’était-il pas vrai que les environnementalistes exagéraient grandement les menaces découlant de l’énergie nucléaire? Certes, la Reine de l’aide sociale de Chicago n’existait pas, mais n’était-ce pas vrai que l’accroissement du nombre de bénéficiaires de l’aide sociale avait créé une culture de dépendance, d’irresponsabilité et du tout-m’est-dû chez les démunis? «Les faits sont des choses stupides», avait affirmé Reagan lors d’un discours à la Convention nationale républicaine de 1988 (déformant la formule de John Adams à l’effet que «les faits sont des «choses têtues».) Ce qui importe, ce n’est pas comment sont les choses, mais ce qu’elles semblent être et comment cette apparence s’accorde avec nos réactions les plus émotives et viscérales.

 

Auparavant, une fois énoncé, un mensonge ne pouvait être répété qu’une fois ou deux avant d’être rectifié. Cependant, avec une chaine dédiée à l’information en boucle, un mensonge peut être répété toutes les 15 minutes, pendant des heures et des heures, avant même d’être remis en question.

 

En fin de compte, ce que Reagan a réussi à montrer, c’est que, même dans la sphère politique, la répétition peut triompher de la réalité. Évidemment, c’est quelque chose que les publicitaires savaient depuis des décennies—juste en entendant encore et encore le nom d’un produit, les gens deviennent convaincus de sa qualité. C’était donc probablement juste une question de temps avant que quelqu’un n’applique ces leçons à la sphère politique. Il n’en demeure pas moins qu’il fallait un certain cran pour lancer des mensonges éhontés, encore et encore, même après avoir été publiquement désavoué. Il fallait également que le moment soit propice.

L’évènement charnière, pour Reagan, a été le lancement de CNN, six mois seulement après son investiture en 1980. Plus que tout autre média, la chaîne d’information fondée par Ted Turner peut être reconnue (ou blâmée) pour l’invention du cycle d’information continu. La conséquence involontaire de cette création a été l’augmentation massive de l’influence de la répétition sur l’opinion publique. Auparavant, une fois énoncé, un mensonge ne pouvait être répété qu’une fois ou deux avant d’être rectifié. Cependant, avec une chaîne dédiée à l’information, un mensonge peut être répété toutes les 15 minutes, pendant des heures et des heures, avant même d’être remis en question.

Un cycle d’information continu ne veut pas uniquement dire que la chaîne offre une couverture en continu. Il est aussi exactement ce que son nom dit: un cycle, avec un mode distinctif de couverture qui commence avec les nouvelles «de dernière heure» à propos d’un évènement (tel qu’une tuerie ou une catastrophe naturelle), suivies le plus rapidement possible par les réactions publiques à l’évènement, les commentaires d’observateurs et d’experts, et le tout ponctué par des mises à jour dès qu’une nouvelle information est disponible. Dans le cas des évènements les plus extrêmes, tels que la destruction de la navette spatiale Columbia en 2003 ou le tsunami qui a dévasté le Japon en 2011, le réseau d’information se met dans un mode de couverture intensive, où la nouvelle est couverte en temps réel avec des analyses et des reportages diffusés aussi tôt que possible. Cela a donné lieu à ce que certains ont appelé «l’effet CNN», où la couverture intensive d’un évènement permet au grand public d’en prendre conscience de façon quasi instantanée, obligeant les politiciens et autres autorités à réagir immédiatement, souvent avant qu’ils ne soient prêts, et à formuler à brûle-pourpoint des politiques et des stratégies de relations publiques.

Cela dit, même durant les périodes où l’actualité est plus normale, l’information continue a une influence profonde sur la manière dont fonctionne la politique, et ce, en raison de trois développements majeurs. Le premier a été la vitesse. Les chaines câblées d’information, particulièrement des réseaux comme CNN, qui ont des pigistes, correspondants et autres contacts partout sur la planète, sont capables de couvrir les toutes dernières nouvelles en temps réel. L’avènement de technologies mobiles de communication à bon marché a rendu cela encore plus aisé. Mais alors que le cycle d’information s’accélère, le message, inévitablement, se trouve à être condensé.

Les nouvelles télévisées ont toujours été le média d’information le moins approfondi. Comparée aux imprimés et à la radio, la télévision fonctionne à partir de clips vidéo relativement courts, de phrases-chocs et d’explications simplifiées. Et, curieusement, l’avènement de l’information en continu n’a fait qu’amplifier la situation. Les chaines d’information ayant chaque minute de chaque jour à combler, on aurait pu s’attendre à ce qu’elle réagissent en approfondissant leur couverture, en offrant des reportages plus élaborés et présentant un plus large éventail de perspectives. Mais ce n’est pas ce qui est arrivé. Une des caractéristiques les plus surprenantes des nouvelles télévisées est à quel point peu d’évènements y sont couverts en une journée. En règle générale, moins d’une demi-douzaine d’évènements reçoivent quelque chose s’approchant d’une couverture substantielle, la part du lion étant reléguée à la bande défilant au bas de l’écran.

C’est pourquoi, encore plus que la vitesse et la condensation de l’information, l’aspect du cycle d’information continu qui a le plus d’incidence est la répétition, avec les mêmes clips, les mêmes citations et les mêmes nouvelles qui sont lus encore et encore tout au long de la journée.

Mis ensemble, ces développements ont eu un effet transformateur sur notre culture politique. «Omniprésence et répétition», comme l’a formulé George Monbiot, agissent comme un «bélier» sur l’esprit rationnel. Une fois que quelque chose entre dans le cycle des nouvelles, on peut compter sur le fait que cette chose sera répétée un très grand nombre de fois, et chaque répétition consolidera une association qui se construit progressivement dans l’esprit du téléspectateur. Pour les politiciens, cette combinaison de vitesse, de condensation de l’information et de répétition signifie qu’aucune attaque ou critique ne peut être laissée sans réponse pour une période de temps moindrement longue. Plus longtemps une attaque est maintenue dans le cycle sans qu’on vienne y intercaler une réponse, plus elle est répétée et plus rapidement elle vient se loger dans le cerveau du public comme si c’était un fait.

Ce n’est pas qu’une idée reçue lorsque les commentateurs et les critiques se plaignent de l’accélération de la politique dans notre société. Il ne suffit plus, pour un politicien, d’avoir un comité de conseillers pour réfléchir à la manière de réagir à une attaque. Il est devenu nécessaire d’avoir un «centre de crise» permanent, prêt à se mettre dans un état d’alerte élevée au moindre signal. Qui plus est, l’objectif ne peut plus être d’établir la vérité; ce qui importe est simplement de «faire passer le message». Lorsqu’il n’y a que très peu de temps pour réagir, il va sans dire qu’il n’y a pas de temps pour penser, encore moins pour développer une réponse complexe.

Les psychologues ont fait de grands progrès au fil du 20e siècle dans la compréhension du fonctionnement de la raison et du contraste entre les modes de pensée rationnels et les opérations de l’intuition ou des sentiments instinctifs. Bien que les détails demeurent controversés, ce sur quoi tous s’accordent est que la raison est lente. (En fait, le titre du récent ouvrage de Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow, cherche précisément à évoquer ce contraste entre l’intuition, qui est rapide, automatique et inconsciente, et la pensée rationnelle, qui est lente, délibérée et explicite.)

En fait, pour contourner les facultés rationnelles d’un sujet lorsqu’ils essaient de déterminer ses intuitions sur une question donnée, les psychologues ont simplement l’habitude de lui demander de répondre très rapidement. Dans cette optique, il peut aisément sembler que le monde conspire à nous rendre moins rationnels. La répétition constante nous donne une image terriblement déformée de la réalité, alors que le besoin pour une réponse instantanée rend toujours plus difficile de considérer tous les aspects d’un problème. Sans parler de la difficulté d’en discuter rationnellement.

Une manière de comprendre l’idéologie de la droite contemporaine est de la voir comme une invitation à épouser avec enthousiasme ces nouvelles conditions. Les conservateurs sont devenus le parti du recours constant à l’intuition. C’était l’idée maitresse de la «révolution du bon sens» de Mike Harris en Ontario—dont les vétérans occupent maintenant des positions clés au sein du gouvernement canadien. L’essence de l’agenda de Harris consistait en une méfiance de l’expertise, en faveur du soi-disant «bon sens»—ce qui explique sa décision de nommer un décrocheur comme ministre de l’Éducation et un vendeur de voitures comme ministre des Transports. Cela équivaut, en pratique, à privilégier les sentiments instinctifs et l’intuition au détriment de la rationalité, dans la formulation des politiques gouvernementales.

Le «bon sens» n’a pas de temps à consacrer aux criminologues, qui soulignent que des peines de prison plus longues n’ont pas réellement d’effet dissuasif, ni aux sociologues, qui font valoir qu’on n’enraye pas le chômage en coupant dans les allocations, ni même aux économistes, qui affirment que la TPS est la taxe la plus économiquement efficiente au Canada. Chose plus importante encore, le «bon sens» n’a aucun intérêt à remettre en cause les décisions prises par le «marché». Agir ainsi n’équivaudrait à rien d’autre qu’à une hubris rationaliste, une tentative vouée à l’échec de dire aux consommateurs et aux gens d’affaires ce qui est bon pour eux.

On peut trouver une justification idéologique sophistiquée de tout cela dans The Social Animal, le récent livre du chroniqueur du New York Times David Brooks, qui se base sur un vaste répertoire de recherches en sciences sociales pour montrer que ce qu’on appelle la pensée «rationnelle» n’est rien d’autre qu’une auto-illusion très poussée, et que les forces réelles qui motivent nos décisions sont des instincts inconscients, les niveaux de dopamine et des traînées de phéromones. Nous ne sommes, selon Brooks, rien d’autre que la somme de nos biais. La meilleure chose à faire serait  donc simplement de relaxer et d’écouter ce que nous disent nos «tripes». Nous ne devrions certainement pas essayer de réaliser quoi que ce soit de trop ambitieux, améliorer la condition humaine par exemple.

Les nombreuses réactions au livre de Brooks permettent de penser que le pendule a oscillé un peu trop loin dans la direction de l’antirationalisme. Avec le recul, le Rally to Restore Sanity pourrait un jour être vu comme un tournant. Et pourtant, il y a quelque chose d’ironique dans la soudaine découverte des vertus de la rationalité par la gauche progressiste, après qu’elle ait parrainé une des plus intenses périodes d’agitation antirationaliste de l’histoire occidentale. De la contreculture des années 1960 au postmodernisme des années 1980, en passant par le féminisme des années 1970, la «gauche» semblait unie dans la conviction que le «rationalisme» (ou sa manifestation plus à la mode, le «phallogocentrisme») était un complot pour imposer, à quiconque qui osait être différent, l’hégémonie de la pensée du mâle blanc hétérosexuel. Il est difficile de faire demi-tour et de se rassembler pour la «raison» après des films comme Vol au-dessus d’un nid de coucou, qui ont convaincu une génération entière d’Américains que l’idée même d’être «sain d’esprit» n’était rien d’autre qu’un complot perpétré par le «système», conçu pour contrôler ceux qui contestent les croyances dominantes.

 

Il est impossible de restaurer la raison seulement en étant sensé et en tentant de parler d’un ton de voix raisonnable. La seule manière de restaurer la raison est de s’engager dans l’action militante contre les conditions sociales qui, au cours des dernières décennies, l’ont inexorablement évincée.

 

Pourtant, en un sens, l’antirationalisme de la gauche n’a toujours été qu’une attitude quelque peu affectée. Les postmodernistes ont eu beau avoir le verbe généreux, ils étaient aussi (notoirement) politiquement corrects et profondément bourgeois. Lorsqu’ils ont été confrontés à la menace d’un véritable primitivisme—par exemple, un politicien américain qui commande à la population de prier pour qu’il pleuve—la réaction dominante a inévitablement été de s’alarmer, pour ensuite chercher une manière de restaurer la raison.

Certaines habitudes ont la vie dure, cependant. Jusqu’à présent, la réponse dominante à l’antirationalisme de la droite a été un fervent désir de répondre dans les mêmes termes; une réponse classique de type «combattre le feu par le feu». Aux États-Unis, George Lakoff est devenu le chouchou du Parti démocrate en affirmant que les progressistes avaient simplement besoin de mieux présenter et encadrer leurs idées, de manière à les vendre plus efficacement à leur électorat.

C’est une illusion. La raison n’est pas neutre entre la civilisation et la barbarie, et l’intuition ne l’est pas davantage. Certaines choses peuvent être plus aisément «encadrées» que d’autres. La résistance à l’impôt peut être présentée d’un bon nombre de manières intuitives (par exemple, «Ils vous prennent l’argent que vous avez durement gagné!»). L’appui à l’imposition, par contre, est difficile à présenter de manière intuitive. Cela n’est pas accidentel; la logique de l’imposition—la raison pour laquelle les marchés faillent à fournir des biens publics, de telle sorte que l’État doive intervenir—est légèrement contre-intuitive. La comprendre n’est pas en dehors des capacités du citoyen moyen, mais il faut prendre au moins cinq minutes pour l’expliquer. Cinq minutes, cependant, c’est déjà beaucoup trop long, dans l’environnement actuel.

Ainsi, la gauche se trouve confrontée à un dilemme: ou bien elle représente inadéquatement ses propres politiques, de manière à les rendre plus «vendables» à un électorat distrait et manipulé, ou bien elle adopte de mauvaises politiques, qui ont néanmoins l’avantage d’être plus aisées à vendre. Jusqu’à maintenant, au Canada du moins, c’est la seconde option qui semble avoir prévalu. (On n’a qu’à penser à l’engagement néo-démocrate, à la dernière élection fédérale, d’offrir des exemptions de TPS sur l’huile à chauffage domestique. Cela peut bien avoir un certain attrait viscéral, mais qui peut véritablement défendre le principe que le gouvernement doive subventionner encore plus la consommation de combustibles fossiles?)

Il y a, cependant, une troisième option. Elle réside dans la reconnaissance que la raison ne peut pas prévaloir dans l’environnement social et médiatique actuel. Elle réside dans la reconnaissance que le rythme effréné de la politique moderne, la répétition hypnotique des capsules de nouvelles, et même la prépondérance des sources visuelles d’information, sont tous hostiles à l’exercice de la raison. Si nous avons réellement comme objectif de restaurer une certaine rigueur et hygiène intellectuelles, nous devons poursuivre une stratégie à un niveau supérieur, restructurer l’environnement de telle manière à ce que la voix de la raison ait une chance d’être entendue.

Nous appelons cela la stratégie du «slow politics», la «politique lente», conçue pour promouvoir la pensée lente, la délibération lente. Elle trouve son point de départ dans les recherches récentes en psychologie et en philosophie, qui identifient assez clairement les conditions sociales et environnementales préalables à l’exercice de la pensée rationnelle. C’est une stratégie qui appelle ensuite à la mobilisation pour la création de ces conditions. Elle n’a pas de programme politique, au sens traditionnel du terme, mais plutôt un métaprogramme. Il est impossible de restaurer la raison seulement en étant sensé et en tentant de parler d’un ton de voix raisonnable. La seule manière de restaurer la raison est en s’engageant dans l’action militante contre les conditions sociales qui, au cours des dernières décennies, l’ont inexorablement évincée. 

Joseph Heath est le directeur du Centre for Ethics de l’Université de Toronto. Il a obtenu un doctorat en philosophie de la Northwestern University en 1995. Il est l’auteur de Sale argent (Les Éditions Logiques) et, avec Andrew Potter, de La Révolte consommée (Trécarré).

Cet article a été publié dans le premier numéro de Nouveau Projet.

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