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Revoir la vie en rouge

Le nouveau billet de Jocelyn Maclure est désormais en ligne! Retour sur une semaine rouge... à lire sur notre blogue Engagements.

Revoir la vie en rouge

J’ai revu, la semaine dernière, la vie en rouge. Mardi 20 novembre, nous lancions Année rouge. Notes en vue d’un récit personnel de la contestation sociale au Québec en 2012, le deuxième titre de la collection «Documents». Jeudi 22, c’était la Soirée rouge de l’ATSA à la place Émilie-Gamelin. Les deux événements m’ont forcé à me replonger dans l’atmosphère à la fois enivrante et insoutenable du printemps étudiant et à me demander ce qui restait de tout ça, un été et un automne plus tard.

Voici ce que j’ai dit ou, du moins, ce que j’aurais dit si je m’en étais tenu à mes notes, lors de ces deux soirées.

 

Année rouge

Bonsoir,

Merci beaucoup d’être ici pour le lancement de l’essai Année rouge de Nicolas Langelier. Vous connaissez Nicolas. Il est le rédacteur en chef de Nouveau Projet, l’actionnaire majoritaire et le directeur d’Atelier 10, la boite qui publie Nouveau Projet et «Documents». Nicolas est aussi un journaliste et un auteur accompli.

Il est l’auteur du deuxième titre de la collection «Documents». Le premier titre, vous le savez, est La juste part, qui a connu et connait toujours un franc succès.

Je sais que Nicolas aime les analogies sportives. En acceptant d’écrire Année rouge, Nicolas a accepté de se sacrifier pour son équipe; he took one for the team, comme on le dit d’un joueur de hockey qui se fait ramasser au centre de la patinoire mais qui parvient néanmoins à refiler la rondelle à son coéquipier qui, lui, arrive à déjouer le gardien.

Dans le courant de l’été dernier, alors que l’on cherchait le successeur de La juste part, tous les auteurs que l’on approchait nous disaient «ça m’intéresse beaucoup, mais je n’ai vraiment pas le temps pour l’instant. Je le ferai plus tard». Il doit d’ailleurs avoir quatre ou cinq auteurs qui travaillent sur le troisième titre au moment où on se parle. (Ce n’est pas vrai, il y en a juste un et nous sommes très contents; on vous en redonne des nouvelles.)

Bref, nous avions deux choix: ou l'on repoussait la date de parution, ou Nicolas se lançait sans filet dans un sprint d’écriture. Il a décidé de se lancer.

C’était casse-gueule, mais il a admirablement bien relevé le défi. Nicolas nous offre un récit personnel captivant de l’année rouge, cette année marquée par le printemps étudiant et l’élection d’un nouveau gouvernement à Québec. Cette année où on a discuté d’éducation et de justice sociale comme rarement auparavant.

Je pense que ce journal de l’année 2012 va faire du bien à ses lecteurs. C’est un récit au style unique où le personnel et le politique s’entremêlent sans cesse et où la sagesse toute stoïcienne de Marc-Aurèle refroidit nos esprits échaudés par la replongée dans les moments forts de la dernière année.

Cette année a été éprouvante. De grands moments d’espoir ont été suivis de grands moments de frustration et de déception. Nous avons débattu trop intensément, parfois avec des personnes en chair et en os, plus souvent sur les médias sociaux. Et on sait que les médias sociaux n’invitent pas à la retenue.

Dans ce contexte, la lecture du journal de Nicolas m’a, personnellement, fait beaucoup de bien. Cela m’a permis de revisiter, avec un peu de recul, plusieurs des événements qui ont marqué l’année et possiblement changé le visage du Québec contemporain.

Année rouge est fortement pertinent maintenant, 2012 n’étant pas encore terminé et les conséquences du mouvement de contestation sociale du printemps dernier se faisant toujours sentir, mais je pense qu’il constituera aussi, justement, un document, un témoignage d’une valeur appréciable pour les sociologues et historiens du futur qui voudront comprendre pourquoi autant de Québécois ont manifesté, débattu et frappé sur des casseroles avec autant de vigueur.

Année rouge nous permet donc de prendre du recul, de recadrer notre perspective sur les événements qui ont fait de 2012 une année pas comme les autres. Mais en nous laissant entrer (un peu, parfois beaucoup) dans son intimité, dans les tribulations de sa conscience, Nicolas nous permet aussi de valider plusieurs des émotions que nous avons vécues pendant l’année, de réaliser que d’autres vivaient la situation comme nous. Il nous permet de ventiler. Ça aussi, ça fait bien.

Et de façon indirecte, Nicolas nous invite encore une fois à faire le point sur notre propre vie, comme dans son livre précédent. Bref, même quand tu ne donnes explicitement pas dans le pastiche, Nicolas, il semble bien que tu ne puisses pas t’empêcher d’écrire des livres de croissance personnelle… Et la part de nous qui est désespérément à la recherche de façons de mieux vivre t’en remercie!

 

Soirée rouge

Bonsoir. Un grand merci à l’ATSA de l’invitation.

Des preneurs de parole ce soir vous ont invité à vous indigner et à vous engager. Le but d’événements comme La Soirée Rouge est la plupart du temps de galvaniser les troupes, de parler au cœur et aux tripes des gens.

C’est tout à fait correct, et même nécessaire.

Mais les philosophes ont toujours été un peu grincheux par rapport au rôle des émotions et de la passion dans les affaires publiques. Socrate était toujours prêt à en découdre avec les sophistes, qui s’adressaient davantage aux émotions et aux passions des gens qu’à leur intelligence. Ils avaient selon lui la fâcheuse tendance à leur dire ce qu’ils voulaient entendre plutôt que ce qu’ils devaient entendre.

Son disciple Platon, lui, admettait volontiers que les émotions jouaient un rôle nécessaire, mais elles devaient néanmoins rester fermement sous l’autorité de la raison. Dans sa célèbre métaphore, la raison était le cocher qui devait maitriser ses chevaux (les émotions et les désirs ou les appétits).

Il faut reconnaitre que les émotions, ces «mouvements de l’âme», sont de puissants moteurs de l’action. Ma conjointe Isabelle a gentiment accepté de m’accompagner ce soir avec nos deux jeunes enfants Léanne, qui a un peu moins de trois ans, et Charlie, qui vient d’avoir deux mois; il n’y a rien qui puisse me motiver davantage à faire ma part pour que notre société soit un peu plus juste que de les voir grandir et de savoir que c’est dans cette société ou du moins dans ce monde qu’ils vont tenter de s’épanouir. Aucune réflexion philosophique sur la justice ou la morale ne peut me motiver de la sorte. Les émotions peuvent donc servir puissamment la justice.

Cela dit, on sait aujourd’hui grâce aux recherches en sciences cognitives et en neurosciences que les rapports entre la conscience rationnelle et les parties non conscientes de l’esprit humain sont plus fluides et imprévisibles que ce qu’ont souhaité plusieurs des grandes figures de la philosophie occidentale.

Le cocher ne peut pas toujours rester en contrôle de son attelage et il s’illusionne souvent lorsqu’il croit l’être.

Cela ne signifie pas que l’on doive abandonner la visée de passer nos jugements et nos actions au crible de la raison. Les émotions peuvent aussi embrouiller sérieusement notre jugement.

Là où je veux en venir, c’est que si on est sérieux lorsque l’on dit que l’on souhaite plus de justice, oui il faut s’engager, se mobiliser, être passionné, mais il faut aussi réfléchir, raisonner, argumenter, et le faire de la façon la plus ouverte et la moins dogmatique possible.

Il faut être disposé à au moins considérer la possibilité qu’il puisse y avoir une part de vérité dans le discours de l’autre avec lequel on est en désaccord, et ce même s’il écrit une chronique dans le Journal de Montréal ou des rapports pour l’Institut économique de Montréal. Je sais, ce n’est pas facile!

Les médias sociaux ont des vertus, mais ils ne favorisent pas cette ouverture et cette distanciation critique par rapport aux positions en lesquelles nous croyons fermement.

Si on est sérieux lorsque l’on dit que l’on veut plus de justice, il faut aussi être prêt à considérer la possibilité que les politiques traditionnelles de la gauche ne soient pas toujours celles qui sont souhaitables aujourd’hui.

On peut penser par exemple que les plus riches ou les entreprises doivent en faire davantage, mais une réforme de la fiscalité mal conçue peut faire en sorte que l’on ait moins de revenus à redistribuer ou pour financer nos politiques sociales.

La gauche doit réaliser qu’il est tout à fait possible de rendre une société plus égalitaire sans pour autant améliorer les conditions des plus vulnérables, c’est-à-dire en réduisant simplement le nombre de riches. Je souhaite plus d’égalité—les sociétés dans lesquelles les inégalités socioéconomiques sont moins grandes doivent nous inspirer—, mais je veux d’abord et avant tout que la situation de ceux qui profitent le moins de notre système de coopération sociale s’améliore.

Bref, si on souhaite le progrès social, il va falloir faire preuve de créativité, certes, mais aussi de rigueur, et imaginer des politiques matures et réalistes qui, même si elles sont imparfaites, contribuent réellement au progrès social.

Dans le premier numéro du magazine Nouveau Projet, nous avons publié un texte écrit par des collègues qui s’intitule «Retrouver la raison». C’est un plaidoyer plein d’esprit pour le retour de la raison en politique.

Il est primordial qu’un nombre toujours plus grand de citoyens se sentent touchés et interpelés par les enjeux de société en général et les injustices en particulier. Mais le grain de sel que je veux ajouter est qu’il est tout autant primordial que l’on injecte une bonne dose de rationalité dans nos délibérations publiques, comme souhaitait le faire les philosophes des Lumières, mais de façon disons moins ambitieuse ou plus low key.

En arriver là va exiger toutefois non seulement des discours exaltants, mais aussi de longues heures à réfléchir, seul et avec d’autres, aux implications des différentes options politiques possibles en se laissant guider, autant que faire se peut, par la force du meilleur argument. C’est ce que je nous souhaite et je sais que nous en sommes capables.

Jocelyn Maclure

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Nouveau Projet 12

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