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Mad Men et l’échec de nos rêves

Superficiel, Mad Men? En apparence, peut-être. Mais sous sa surface léchée se trouve une réflexion métaphysique sur une Amérique confrontée à la désillusion.

Daniel Weinstock Nouveau Projet 01

Mad Men et l’échec de nos rêves

Considéré dans ce texte: La série télévisée Mad Men. Notre époque en tant qu’âge d’or de la télévision. Prolégomènes à une philosophie des téléséries. Les années 1960 en tant que fanstasme. Une Amérique du Nord sous influence publicitaire, jusqu’à son troublant constat d’échec.

Extrait

Pas étonnant, par conséquent, que Mad Men se présente parfois comme une série quelque peu superficielle. La thèse que je soumets ici est que c’est avant tout de surfaces dont il est question dans cette série, mais de surfaces dont les scénaristes comprennent, aussi paradoxalement que cela puisse sembler, toute la complexité et toute la profondeur. Mad Men traite d’un rêve américain que des auteurs moins nuancés et subtils ont déjà méprisé et caricaturé: c’est la promesse d’une Amérique qui rendra les êtres humains heureux par la consommation de belles choses—de belles surfaces—capables de canaliser leur faculté désirante et de l’assouvir, mettant ainsi fin à leur frustration intrinsèque. Cela ne fonctionne évidemment pas. Mais ce qui distingue Mad Men des films, des livres et des séries qui ont fait le procès d’une Amérique superficielle et consumériste, c’est que la série en comprend l’attrait. Plus que cela, elle comprend qu’il s’agit d’une réaction métaphysique tout à fait logique face à l’apparent inassouvissement du désir humain, qui se situerait en quelque sorte à mi-chemin entre la réaction stoïque qui consiste à tenter d’éteindre nos désirs ou de les limiter à ce que nous pouvons contrôler, et la réaction pessimiste qui consiste à penser que l’insatisfaction et la frustration d’un désir incontrôlé sont le lot indépassable de l’humain. Les personnages de la série ont tous un rapport complexe aux surfaces. Draper lui-même est souvent vu comme étant un bel objet de consommation sexuelle par ces (multiples) femmes dont il voudrait posséder non seulement les corps, mais également les âmes—qui, elles, lui sont toutefois systématiquement refusées. Betty Draper, la beauté glaciale qui divorce de Don pendant la troisième saison, humiliée par ses multiples infidélités, lui reproche au fond de ne pas avoir su se satisfaire de la famille esthétiquement parfaite qu’elle a créée pour lui. Joan Holloway, la splendide et brillante gérante du pool de secrétaires de l’agence, vit avec frustration le fait que, s’étant inventée afin de correspondre à l’objet de désir parfait du mâle, le bonheur lui échappe néanmoins toujours. Elle vit avec frustration l’ascension professionnelle de Peggy Olson, une femme dont elle est l’égale sur le plan intellectuel, mais qui a justement réussi à gravir les échelons en refusant le «jeu des surfaces» qui domine largement les relations à l’agence. Bref, de par ses choix esthétiques et dramaturgiques, et par sa décision de faire tourner la série autour d’un groupe dirigé par un homme qui apprécie toute la puissance de la faculté désirante (du «ça», pour parler en termes freudiens), et qui aborde sa responsabilité de concepteur de campagnes publicitaires avec le plus grand sérieux du monde alors même qu’il néglige misérablement d’autres aspects de sa vie (dont sa vie familiale), Mad Men ne traite pas des évènements importants bien qu’ultimement évanescents de l’histoire américaine, mais plutôt d’une option métaphysique que cette société a un temps adopté: tenter de répondre aux désirs humains—et, ultimement, mêmes aux aspirations spirituelles—par le consumérisme. C'est l’échec de ce rêve que constate Mad Men, mais sans un seul instant le tourner au ridicule. — Fin de l'extrait

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Numéro courant
Nouveau Projet 15

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