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Dramaturgie d’une séparation

Comment croire à nos amours, et aux histoires que nous nous racontons à leur sujet?

Guillaume Corbeil Nouveau Projet 11

Dramaturgie d’une séparation

Considéré dans ce texte du dramaturge Guillaume Corbeil: L’amour. Notre besoin de fiction. Les murs vides et les paysages lunaires. La suspension consentie de l’incrédulité. The Force Awakens. Tinder comme catalogue d’agence de casting. Les chiures de pigeons.

Extrait

À la fin du mois de juillet, Audrey m’a quitté. Je venais de traduire The Country, superbe pièce du Britannique Martin Crimp, pour une mise en scène de Jérémie Niel. Dans la salle de répétition, au dernier étage du théâtre Prospero, je frissonnais en écoutant Delphine Bienvenu jouer le monologue final de Corinne, son personnage: «C’est là que j’ai compris, en sentant les galets s’écraser en dessous de mes pieds, qu’il y avait rien d’humain ici.» Puis je rentrais à l’appartement où, pendant quatre ans, Audrey et moi avions vécu ensemble. Dans une chaleur caniculaire, je fixais la vis qui avait tenu un cadre parti avec elle—un point métallique, seul sur un grand mur blanc. Si, jusqu’ici, Corinne voyait la campagne comme un endroit bucolique, c’est qu’elle en faisait le miroir de son histoire d’amour. Quand elle découvre que Richard, son mari, n’est pas le bon père de famille qu’elle pensait, mais un toxicomane qui la trompe avec une jeune étudiante, l’enchantement se rompt, et le paysage se révèle menaçant et cruel. L’amour repose sur un acte de foi, ou plutôt sur une forme de naïveté volontaire qui nous fait consentir à jouer le jeu du couple. Dire «Je t’aime», c’est comme dire «Il était une fois»: les deux formules suspendent notre jugement critique et nous font accepter les prémisses d’un monde magique et enchanté. — Fin de l'extrait

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