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La possibilité de fonctionner

«On devrait ainsi pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir, et quand même être décidé à les changer.», disait Fitzgerald. Se retrousser les manches, encore et encore, se lever le matin pour essayer de «faire une différence», comme ils disent à Ottawa et au Centre Bell, changer les choses même si on n’y croit pas toujours, ou en tout cas pas tout le temps aussi fort qu’on le souhaiterait. Croire et douter: c’est notre lot depuis toujours, bien sûr, un état indissociable de la condition humaine. Mais il y a quelque chose dans notre moment actuel, en ce printemps 2017, qui rend ces notions contradictoires particulièrement frappantes.

Nicolas Langelier Nouveau Projet 11

La possibilité de fonctionner

Croire en la politique même si elle semble bien décidée à nous donner envie de jeter la serviette, de nous réfugier dans l’apathie ou le hygge ou l’esthétisation de notre vie sur les réseaux sociaux. Croire que la planète peut être sauvée même si tous les indicateurs pointent vers le contraire. Croire aux relations amoureuses même si bof, vraiment, hein. Croire qu’il y a mieux à faire, ici et maintenant, que de se contenter d’assister à la fin du monde, tweetée en direct. Croire même si, toujours. Et continuer à fonctionner, malgré tout.

Extrait

Toute ma vie, j’ai cru qu’avec les années mes certitudes deviendraient plus grandes et mes doutes, moins constants.Quarante-quatre ans après-demain, et c’est exactement le contraire qui s’est produit. Je dois me rendre à l’évidence: je vais finir avec moins de convictions que j’en avais au départ. Comme le dit Zadie Smith par l’intermédiaire de la traduction de Fanny Britt [«De l’optimisme et du désespoir», dans notre dossier «croire»], «l’art de l’âge adulte est assurément toujours plus nuageux que l’art de la jeunesse, puisque c’est la vie elle-même qui s’ennuage». J’aime Zadie Smith pour son intelligence et son acuité, mais aussi parce que nous avons presque le même âge. Durant les années 1990, quand nous avions 20 ans et que la vie était moins nuageuse, je lisais son art de jeunesse dans les magazines anglais («En fin de compte, ce que vous voulez, ce sont de nouvelles espadrilles, et n’essayez pas de me dire le contraire. La bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas juste quelque chose que vous pensez vouloir. Vous les voulez vraiment, malgré leur durée de vie de trois mois, les profits de Nike et les enfants qui les fabriquent. Parce qu’elles sont magnifiques, parce qu’elles sont de l’art.») La vie elle-même qui s’ennuage. Ça m’aurait semblé triste et défaitiste, plus jeune, le résultat d’une erreur en cours de route. Mais vu du milieu de ma vie, ça m’apparait réconfortant comme ces journées de vacances nuageuses, après plusieurs jours d’un soleil sous lequel les choses avaient un contour un peu trop net. Aujourd’hui, une nouvelle paire de Nike ne peut plus passer pour un substitut acceptable de ce que nous voulons vraiment vraiment, et c’est une bonne chose, même si c’est beaucoup plus compliqué. — Fin de l'extrait

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Nouveau Projet 15

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