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L’ère du bling

Pourquoi garder son extrême opulence pour soi quand on peut l’exposer au monde entier sur Instagram? Loin des codes de la grande bourgeoisie, les nouveaux riches ont fait de l’ostentation une manière d’être qui gagne progressivement toute la société. Plongée dans cet univers fait de sacs Vuitton et de lèvres difformes.

Laurence Côté-Fournier Nouveau Projet 13

L’ère du bling

Considéré dans cet essai sur la très grande richesse: L’ostentation. Generation Wealth, de Lauren Greenfield. Bret Easton Ellis et Damien Hirst. Les vraies et les fausses millionnaires. Les avantages de s’afficher comme vendeur de crack. La crise de 2008. La chirurgie esthétique cheap et les toilettes en or massif.

Extrait

J’ai un faible pour la section du journal qui me concerne pourtant le moins: celle où, comme s’il était tout naturel de s’en préoccuper, on présente une maison à vendre pour quelques millions de dollars. Les propriétaires ne sont jamais décrits comme appartenant à l’élite, plutôt comme de braves gens qui, lorsqu’ils ont acheté la demeure dix ans plus tôt, cherchaient un peu plus d’espace pour la cadette ou pour leur collection de tableaux. S’ils vendent ce petit coin de paradis après avoir investi 400 000 $ en rénovations diverses, c’est parce qu’ils ont désormais d’autres besoins pour occuper leur temps libre—une passion pour le jardinage qui exige un terrain deux fois plus grand, ce genre. Je lis toutes ces chroniques et me demande chaque fois: à qui diable s’adresse-t-on? Les riches ont certainement d’autres réseaux immobiliers que ceux des lecteurs du journal. On me vend du rêve en négligeant soigneusement d’évoquer ce qui sépare la moyenne des ours d’un manoir à Westmount. Ce voyeurisme qu’on pense anodin—quelle différence avec les maisons trop parfaites des magazines de décoration?—a depuis longtemps débordé des seules annonces immobilières. La presse multiplie les reportages glamour comme celui publié par Paris Match en 2016: Melania Trump se laissait photographier dans toutes les pièces de son penthouse new-yorkais où abondent feuilles d’or, statues en marbre et peintures de scènes mythologiques calquées sur l’esthétique du 17e siècle. L’opulence de ce monde 24 carats éclipsait totalement le scandale de la candidature présidentielle de son mari, les inégalités sociales et les scissions politiques. À première vue, les portraits de Lauren Greenfield s’inscrivent dans ce courant. Maisons superlatives, salons baroques, voitures rutilantes, piscines débordant de corps aussi nonchalants que refaits, petits chiens et tapisseries, sacs à main dorés: tous les ingrédients semblent communs. Toutefois, la démarche de la photographe et réalisatrice américaine est bel et bien critique. Depuis les années 1990, Greenfield documente la vie des gens riches et célèbres en les présentant dans leur environnement naturel (c’est-à-dire entourés de biens luxueux). Publié en 2017, le volumineux Generation Wealth rassemble les clichés les plus marquants de ses 25 années de carrière. En le feuilletant, on accède à l’intimité de femmes d’affaires, de banquiers ou d’actrices tout en se confrontant à son propre rapport à l’argent. Le recueil insiste sur l’accroissement vertigineux de la consommation à l’échelle planétaire, même après la crise de 2008. L’exhibition de richesses tout comme l’exposition à ces images bling porn font désormais partie de notre quotidien. — Fin de l'extrait

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