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L’idée générale du bonheur

Saillies de trottoirs, revalorisation des parcs, «amélioration des milieux de vie»: ces mesures faites au nom de la qualité de vie urbaine font consensus. On ne peut être contre la vertu, le verdissement et les accoudoirs à cyclistes, mais ne devrions-nous pas nous concentrer sur certaines urgences sociales?

Jonathan Durand Folco Nouveau Projet 13

L’idée générale du bonheur

Considéré dans cet essai sur la qualité de vie: Le bonheur et l’imaginaire collectif. Les politiques municipales et l’urbanisme. La maison unifamiliale de banlieue. Le yoga. Les besoins supposés de la population. La vie bonne. La rencontre avec plus grand que soi.

Extrait

L’amélioration de la qualité de vie constitue sans doute l’idéal culturel le plus puissant de notre époque. Arrivées en force après la Seconde Guerre mondiale, la société de consommation, la prospérité et la liberté individuelle ont incarné l’espoir des Trente Glorieuses. Jusqu’à une période récente, cet horizon a suscité l’adhésion: il était encore possible de croire en la promesse du progrès social, moral, économique et technologique. Aujourd’hui, l’insécurité gagne tant d’aspects du monde (crises diplomatique, écologique, financière, démocratique, etc.) qu’il devient difficile de se projeter dans un avenir collectif radieux. L’escalade technologique a révélé ses exorbitants couts environnementaux et humains, et à l’heure où 800 professions risquent d’être perturbées par la robotisation, chacun trouve refuge dans l’aménagement de sa vie quotidienne—au moins, notre environnement immédiat a le mérite d’être encore à portée de main et d’action. Les individus ne sont pas les seuls à concentrer leur attention sur leur «qualité de vie». Cette expression est devenue le nouveau buzzword de l’urbanisme durable et de la politique municipale, qui préconisent l’amélioration des «milieux de vie» à travers un ensemble de mesures visant à rendre les villes et les quartiers plus attrayants, paisibles et conviviaux. Qui s’opposerait à cela? Synonyme de bienêtre, de satisfaction, voire de bonheur, la qualité de vie a toutes les allures d’un bien universellement recherché. Elle passe pour une notion intuitive, évidente et consensuelle, et c’est précisément ce qui fait d’elle une idée extrêmement difficile à critiquer. Sa popularité est intimement liée à son élasticité—chacun peut lui donner l’interprétation qui lui convient. C’est en ce sens le concept le plus générique et le plus idiosyncrasique qui soit: chaque personne oriente son existence selon une certaine idée du bien. Il suffit de lire les quelques répliques écrites par Marc Brunet pour mesurer à quel point ces visions individuelles peuvent facilement entrer en collision. Cela dit, la qualité de vie n’est pas seulement une préférence subjective, elle est aussi une construction sociale. Les normes, les valeurs et les critères qui déterminent sa signification concrète dépendent du contexte: ils découlent de la culture et de la position sociale de chaque individu, mais aussi du regard des autres. Pour quelqu’un qui évolue dans la grande bourgeoisie, la qualité de vie implique de posséder une Mercedes ou un yacht, d’avoir du personnel pour gérer enfants et tâches ménagères; elle suppose de jouer régulièrement au golf ou d’appartenir à différents clubs de prestige. Le bonheur d’un homme issu d’une classe plus populaire se mesurerait davantage (pour lui et pour ses pairs) au fait d’avoir un pickup récent, un bon revenu et une grosse télévision à regarder en famille. Si l’exemple peut paraitre caricatural, il rappelle que la qualité de vie peut varier du tout au tout selon qu’on est homme ou femme, qu’on vit en ville ou à la campagne, qu’on vient du Grand Nord, du Sud du Québec, d’Europe, du Maghreb ou d’Asie. — Fin de l'extrait

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Nouveau Projet 14

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