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L’unique et sa propriété

L’unique et sa propriété, premier et unique livre du philosophe allemand Max Stirner paru en 1845, est un violent réquisitoire contre toutes les chaines qui entravent l’individu (la religion, l’Etat, la société...) Dans cet extrait introduit par Catherine Dorion, il s’applique à déconstruire l’idéal de la liberté et nous encourage à reprendre le contrôle de nous-même.

Catherine Dorion & Max Stirner Nouveau Projet 13

L’unique et sa propriété

Considéré dans cet essai historique de Max Striner: La vaine recherche de liberté des peuples et des individus. La mauvaise réputation de l’égoïsme. Les avantages de la propriété. La culpabilité héritée de la civilisation chrétienne.

Extrait

L’esprit n’a-t-il pas soif de liberté? Ce n’est pasmon esprit seulement, mais aussi mon corps, qui aspire vers elle à tout instant! Quand mon nez hume les fumets appétissants qui montent de la cuisine du château et conte à mon palais les plats délicieux qui s’y préparent, il ressent devant son pain sec de terribles désirs; quand mes yeux parlent à mon dos calleux de coussins moelleux sur lesquels il reposerait autrement mieux que sur la paille où il s’étend d’habitude, une âpre fureur le saisit; quand… mais ne poussons pas plus loin la torture. Et tu appelles cela aspiration à la liberté? De quoi veux-tu donc être libre? De ton pain et de ta litière?Jette-les au loin! Mais cela ne parait pas faire ton affaire; tu voudrais plutôt avoir la liberté de jouir d’une nourriture succulente et de lits voluptueux. Les hommes doivent-ils te donner cette «liberté», doivent-ils t’en donner la permission? Tu n’espères pas cela de leur philanthropie, parce que tu sais qu’ils pensent tous comme toi: chacun est à soi-même le prochain! Ainsi donc comment veux-tu arriver à jouir de ces mets et de ces lits? Pas autrement qu’en en faisant ta propriété! Si tu réfléchis bien, ce que tu veux, ce n’est pas la liberté d’avoir toutes ces bonnes choses, car ayant cette liberté, tu ne les as pas encore; tu veux les avoir réellement, tu veux les nommer tiennes et les posséder comme ton bien propre. À quoi bon une liberté qui ne te rapporte rien? Si tu étais libre de tout, tu n’en aurais rien de plus, car la liberté n’a pas de contenu. Elle est sans valeur pour qui ne sait l’utiliser, elle est une permission inutile; l’utilité que j’en puis tirer dépend de mon individualité. Je n’ai rien contre la liberté, mais je te souhaite plus que la liberté; tu ne devrais pas seulement t’affranchir de ce que tu ne veux pas; tu devrais aussi avoir ce que tu veux, tu ne devrais pas seulement être un homme libre, mais un propriétaire. N’avons-nous pas à nous libérer de tout? Le joug de la servitude, du pouvoir suprême, de l’aristocratie et des princes, l’empire des désirs et des passions et même la domination de la volonté propre, de l’obstination, autant de formes d’esclavage à secouer! Donc, si la liberté doit nous délivrer de la détermination personnelle, du moi propre, elle équivaut au renoncement le plus complet à soi-même. Ainsi cette impulsion irrésistible qui nous porte vers la liberté, comme un absolu digne de tous les sacrifices, nous a dépouillés de notre individualité: elle a créé l’abnégation. Plus je deviens libre, plus l’édifice de la contrainte s’élève à mes yeux, et plus je me sens impuissant. L’enfant du désert qui ignore la liberté se trouve plus libre que l’homme civilisé: à mesure que je me dégage de certaines entraves, je me crée de nouvelles bornes et de nouvelles tâches: à peine ai-je inventé les chemins de fer, que je me sens à nouveau faible parce que je ne puis encore, comme l’oiseau, voguer à travers les airs. À peine ai-je résolu un problème dont l’obscurité m’angoissait que j’en découvre une infinité d’autres dont l’énigme fait obstacle à mon progrès, obscurcit ma vue et me fait sentir douloureusement les limites de ma liberté. «Aujourd’hui vous êtes affranchis du péché, mais vous êtes devenus les valets de la justice » Les républicains, dans leur vaste liberté, ne sont-ils pas les valets de la loi? De tout temps, les vrais cœurs chrétiens ont désiré être libres, ils ont aspiré à être délivrés des liens de cette existence terrestre: «La Jérusalem qui est là-haut; voilà la terre libre, notre mère à tous.» Être libre de quelque chose signifie seulement en être dépourvu. «Il est libre du mal de tête» est identique à «Il en est quitte». «Il est libre de ce préjugé» veut dire «Il ne l’a jamais eu ou s’en est délivré». La liberté est la doctrine du christianisme: «Vous êtes, mes chers frères, appelés à la liberté. »³ « Ainsi parlez et agissez comme des hommes qui doivent être jugés par la loi de la liberté.» Devons-nous abandonner la liberté parce qu’elle se trahit comme idéal chrétien? Non, il faut que rien ne se perde, pas même la liberté; mais elle doit devenir notre chose propre. Et elle ne le peut sous forme de liberté. Quelle différence entre liberté et propriété? On peut être libre de bien des choses, on ne peut cependant être libre de tout. Intérieurement, on peut l’être même dans la condition d’esclave, et, là encore, on peut l’être de diverses choses, mais non de tout, car en tant qu’esclave, on reste prisonnier du fouet ou des impérieuses fantaisies du maitre. «La liberté n’existe que dans le royaume des rêves.» Au contraire, la propriété c’est tout mon être, c’est ce que je suis moi-même. Je suis libre de ce dont je suis affranchi, je suis propriétaire de ce que j’ai en mon pouvoir, des choses dont je suis maitre. Je suis ma propriété en tout temps et en toutes circonstances quand je ne me commets pas aux autres. Je ne peux vraiment vouloir l’état de liberté parce que je ne peux pas le créer, je peux seulement le désirer et y tâcher—car il demeure un idéal, un fantôme. À tout instant les chaines de la liberté me meurtrissent douloureusement le corps, mais je reste mon être propre. Livré en esclavage à un maitre, je ne pense qu’à moi et à mon avantage; je reçois ses coups, il est vrai, je n’en suis pas libre, mais je les supporte uniquement dans mon intérêt, pour l’illusionner en quelque sorte par une apparence de résignation et le rassurer, ou encore pour ne pas appeler par ma résistance quelque chose de pire. Mais comme j’ai toujours en vue moi et mon intérêt, je saisis la première occasion qui s’offre à moi de fouler aux pieds le propriétaire d’esclaves. Si, plus tard, je suis libre de son fouet, ce n’est que la conséquence de mon égoïsme antérieur. — Fin de l'extrait

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Numéro courant
Nouveau Projet 14

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