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La consigne lumineuse

Lors d'un voyage en avion, une jeune comédienne en tournée en Europe se trouve soudainement confrontée à la réalité de l’immigration et du passage des frontières pour les sans-papiers.

Véronique Côté Nouveau Projet 13

La consigne lumineuse

Une nouvelle inédite de l’auteure de La vie habitable (Collection Documents) et de «Ile (trois)», un récit paru dans Nouveau Projet 09.

Extrait

Les sons et les odeurs voyageaient au ralenti dans l’air cotonneux de la cabine, toutes sensations étouffées par l’environnement hygiénique, sucré-salé, de l’avion. Les pensées mêmes, dans cette sorte d’idée déréglée du confort, semblaient capitonnées, sécurisées de force. Le gazouillis des agents de bord, leurs allées et venues sautillantes, leur affairement d’opérette rythmaient la somnolence douçâtre qui prenait les passagers. Sarah cognait des clous en plein soleil. Il était tôt, même pas dix heures, et c’était déjà son deuxième vol de la journée. Il n’y avait pas eu beaucoup de sommeil dans le mois précédent, les nuits et les jours virés à l’envers, les répétitions dans la peinture blanche et la canicule, entassés dans un grand théâtre loin en Savoie, les camarades tous les jours, anciens, nouveaux, leurs visages, leur sueur, leurs voix, des heures dans le noir de la salle principale, énormément de travail, puis la longue descente en autocar vers la Provence et son mythique festival d’Avignon. Michael Jackson était mort, ils l’avaient tous appris à la fin d’un enchainement. Les amitiés étaient insondables, les absents et les blessés pesaient leur poids de silence sur tout le monde, l’équipée était démesurée, commencée loin avant ce juillet-là, des années avant en fait, sur un autre continent, dans des théâtres minuscules. Toute cette formidable dépense d’énergie collective pour simplement se raconter des histoires, la nuit venue, était en soi un acte de foi forcené. Il leur en avait fallu du temps, des hasards, des efforts, des erreurs et des abandons pour se retrouver là tous ensemble. Les représentations duraient 11 heures, débutant dans la fébrilité au coucher du soleil, finissant entre le rêve et l’exploit sportif, dans un froid humide qui pénétrait jusqu’aux os, et les saluts avaient lieu pieds nus dans le lever du jour. Sarah avait gouté chaque minute de cette sorte de vie hallucinée, magnifique, trompeuse. Après, il resterait la tournée qui se déplierait tout le long de l’année à venir. 2009, 2010. Sa vingtaine finissait de se consumer, et ses fumées ne contenaient aucun présage, lui semblait-il. En marchant pour rejoindre l’appartement frais et sombre les matins, elle pensait que ça, tout ça, se passait juste une fois dans une vie. Elle regardait la lumière blanche de l’Europe droit dans les yeux. Elle ne dormait pas assez, jamais, et au réveil elle mangeait un steak saignant pour se donner la force de passer à travers une autre nuit debout. C’était le chaos, et elle l’embrassait à pleine bouche. — Fin de l'extrait

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