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La toile d’araignée et comment s’en déprendre

À force d’aménager les aspects matériels et logistiques de notre vie, il devient souvent difficile de s’offrir des pauses du réel. Il y aurait pourtant là une solution salvatrice (et autrement efficace) pour échapper à l’austérité du quotidien.

Simon Lacroix Nouveau Projet 13

La toile d’araignée et comment s’en déprendre

Considéré dans cet essai sur les bienfaits d'interrompre le quotidien de poses irrationnelles: La trivialité du réel. Les miracles. Gaston Bachelard. Le besoin de nouveaux souliers. Les bienfaits de turluter ou de renverser la table pendant un souper entre amis. La mort. L’ennui.

Extrait

La réalité. Elle est partout. Dès le réveil, elle nous écrase de tout son poids. Elle nous enveloppe, nous englue et nous impose ses innombrables règles saugrenues: —Tu obéiras à la force gravitationnelle. —Tu subiras les effets du temps. —Tu dormiras une fois par jour. —Tu mangeras plusieurs fois par jour. —Tu respireras chaque seconde. —Tu devras t’acheter de nouveaux souliers régulièrement (cette règle est moins claire, mais il faut tout de même s’y plier). C’est une chose terrible que de se savoir soumis à autant de contraintes. Lorsqu’on se rend compte que tout cela mène inexorablement à notre mort, ça devient carrément tragique. La réalité, c’est à la fois la toile d’araignée qui nous tient captifs et la grosse créature poilue qui va finir par tous nous manger. Comprenez-moi bien. J’aime la réalité. Je l’adore, même. L’odeur du café. Faire l’amour. Croiser un porc-épic dans la forêt. La réalité, c’est super. J’ai même plutôt l’impression que sans elle, je ne serais nulle part. Mais il y a une partie de moi qui est assoiffée de liberté et qui n’a pas du tout envie de se soumettre docilement au despotisme du réel. N’y aurait-il pas autre chose que la réalité? Je pense que oui. Je suis quelqu’un qui a la lune facile et il m’arrive régulièrement de m’évaporer de l’intérieur. Bien que ces rêveries quotidiennes n’arrivent pas toujours à un moment opportun, je pense qu’elles sont essentielles à ma survie. Elles me donnent une pause, comme si mon âme quittait la triviale tangibilité du monde pour aller prendre un bain. En fait, non, c’est plus que ça. Ces moments d’absence me permettent de tremper le bout de mes orteils dans le grandiose et l’infini. J’en reviens avec la certitude qu’il y a bel et bien quelque chose au-delà de la réalité. Il existe un monde, mes amis, où tout est possible. Un monde de pure liberté où la force gravitationnelle n’a aucune emprise. Un monde où personne n’a besoin de s’acheter de nouveaux souliers. Pour s’y rendre, nul besoin de se déplacer; ce n’est pas un endroit, c’est une manière d’être. Je parle ici de l’irréalité. C’est la clé qui nous libère de la prison du réel. S’ouvrir à l’irréalité nous rend plus vastes, plus lumineux et nous soulage de l’apparente gravité du monde. Comme l’a si joliment écrit Gaston Bachelard: «La vie réelle se porte mieux si on lui donne ses justes vacances d’irréalité.» — Fin de l'extrait

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Nouveau Projet 20

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