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Pastorales montréalaises

Un photoreportage de Catherine Eve Groleau et Hubert Hayaud sur les inégalités sociales et urbaines flagrantes qui séparent Ville Mont-Royal du quartier de Parc-Extension.

Catherine Eve Groleau & Hubert Hayaud Nouveau Projet 13

Pastorales montréalaises

De part et d’autre de la clôture qui sépare Ville Mont-Royal du quartier de Parc-Extension se déploient les deux extrêmes de la vie montréalaise dont rend compte ce photoreportage de Catherine Eve Groleau et Hubert Hayaud.

Extrait

En descendant le boulevard de l’Acadie dans la brunante, zigzaguant entre les voitures dans le bruit et les gaz d’échappement, je remarque comme chaque fois la clôture qui sépare Ville Mont-Royal du quartier montréalais de Parc-Extension. D’un côté, une longue haie derrière laquelle on se soustrait au monde, une forteresse verte. De l’autre, des immeubles résidentiels délabrés, couverts d’antennes paraboliques, accueillant une des communautés les plus pauvres du Canada. Je tourne à droite et me stationne sur la rue Saint-Roch, au milieu des nombreuses églises grecques. Je me cherche un condo. Le quartier est né en 1910, quand la compagnie Park Realty a divisé le territoire en lots résidentiels. Pas de grands projets de trains ni d’aménagement, juste un paquet de terrains pas chers à vendre, devenus une terre d’accueil pour des immigrants européens: Juifs, Ukrainiens, Hongrois, Italiens et Grecs, tous arrivés ici pour fuir la Deuxième Guerre mondiale. Durant les années 1970, d’autres vagues d’arrivées—venues d’Haïti, d’Amérique centrale, d’Asie, des pays arabes et de Turquie—ont fait du quartier un lieu peuplé à 58 % d’immigrants issus de plus d’une centaine de pays. Il y a peu de pancartes de condos à vendre, et la nuit tombe. Avenue Ogilvy, j’entre dans le Centre lefkadien, une petite salle communautaire où fraternisent beaucoup de Grecs originaires de l’ile de Leucade. Je tombe sur Nicolas et Kristophoulos, plus jeunes, qui sont les seuls à parler français. Ils me servent du vin avec toute la jovialité de l’hospitalité grecque. Ils me racontent qu’enfants, ils traversaient à Mont-Royal pour ramasser des bouteilles vides dans les parcs déserts. Maintenant, ils ont «réussi» et sont partis vers la banlieue. À Laval, ils peuvent se payer le rêve américain au rabais. Mais leur quartier leur manque: «Il n’y a pas un enfant grec, indien ou paki qui ne voudrait pas vivre de l’autre côté de la barrière. Mais à Parc-Ex, on est plus heureux.» Exclus des écoles catholiques françaises à cause de leur appartenance religieuse, leurs parents ont été confinés dans les restaurants et les manufactures où on parlait leur langue. Maintenant, c’est au tour des Indiens, des Pakistanais et des Sri-Lankais de travailler comme des automates dans des restos et des ateliers de couture; bientôt, ce sont eux qui quitteront ce refuge temporaire pour s’installer dans d’autres quartiers ou les grandes banlieues. — Fin de l'extrait

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