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Ce qui éclate

Alors qu’on croyait la planète plus petite que jamais, il semble y avoir, au Québec comme ailleurs, un fossé grandissant entre «eux» et «nous». Où est passée notre impression d’un avenir partagé? Le rédacteur en chef de Nouveau Projet interroge l’éternelle tension entre le groupe et l’individu et se risque à nous parler d’universalisme.

Nicolas Langelier Nouveau Projet 15

Ce qui éclate

Considéré dans cet essai sur les rapports de notre époque à l’«étranger»: Les promesses non tenues du 21e siècle. L’héritage d’Expo 67 et de Léonard Cohen. Les critiques grandissantes du mondialisme. La nécessité d’une coopération immédiate. Les légumineuses et les cafés de troisième vague.

Extrait

Aujourd’hui c’était le dimanche précédent mon anniversaire, et je me suis réveillé un peu avant l’aube. J’ai versé du café dans un pot Mason et je suis sorti dans le matin bleu. Sur les trottoirs déserts j’ai marché jusqu’au mont Royal, puis jusqu’au belvédère. Le soleil avait commencé à s’élever au-dessus de la plaine montérégienne, maintenant, et quelque chose dans l’intensité de la lumière confirmait que l’équinoxe était pour bientôt, que le Québec avait survécu à un autre hiver et qu’éventuellement le dégel ferait éclater toutes sortes de choses. Notre printemps comme l’autopsie d’un mammouth, a écrit Leonard Cohen, tout le monde impatient de découvrir ce qu’il y a à l’intérieur. En bas devant moi, rue Crescent: Cohen sur sa murale, la main sur son cœur d’or. Trois coureurs sont passés avec des trainées de vapeur, chandails à capuchon marqués de l’écu de l’Université McGill, plaques de neige crissant sous le fluo de leurs espadrilles. Le fleuve, les montagnes Vertes au loin. À l’avant-plan: la ville encore plongée dans le sommeil, rêvant ses rêves de dimanche matin dans la plupart des langues du monde, les mêmes angoisses de rater le train ou de se retrouver nu en public. Montréal en apparence paisible et unie, dans le petit matin et la fin de l’hiver. Sur l’ile Notre-Dame, à demi cachés par le Complexe Desjardins: les vestiges de Terre des Hommes. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai repensé à comment, enfant, j’aimais feuilleter le passeport d’Expo 67 de mon père. Les tampons des différents pavillons, Corée, Maroc, Yougoslavie, Inde, Nations unies, et tous les autres. L’odeur d’avenir magnifique, quand je prenais une grande inspiration, le nez entre ses pages. L’intuition, même pour un enfant, qu’un nouveau monde était en train de s’établir: fraternité et justice, paix et progrès. Le 21e siècle comme une promesse. Ce n’est pas tout à fait ça qui s’est passé, on le sait. Nous en sommes au cinquième du siècle et on parle de murs à construire et de milliers de demandes d’immigration à détruire et de malheureux qui se noient en plein jour en tentant de fuir leur pays. On craint des invasions, des pertes de toutes sortes. On creuse des lignes de failles qu’on croyait disparues. Ce n’était pas ça, le plan. — Fin de l'extrait

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