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Depuis que j’habite seule

Dans le style associatif et empreint de bonté qui a fait sa marque depuis la parution de son premier recueil, en 2017, l’auteure trace un portrait fragmenté de l’expérience d’habiter seule.

Laurence Gough & Durga Chew-Bose Nouveau Projet 15

Depuis que j’habite seule

Considéré dans ce texte: Le microcosme de la solitude et les «et si». Karin Mamma Andersson. L’évitement. Les versions de soi. La géométrie du soleil. Les poires enveloppées dans du papier journal.

Extrait

Habiter seule, ai-je expliqué à des amies, c’est comme se réveiller le samedi et se rendre compte qu’on est samedi. Ce faux sens de la répartie devant le temps. La somptuosité éprouvée à s’assoir droit dans le lit; le poids du duvet qui l’emporte,par quelque moyen, sur toute responsabilité. N’avoir que peu voyagé au cours de la dernière demi-année pour demeurer dans mon nouvel appartement à moi toute seule peut se comparer à la secousse émotive que procurent les premières gorgées de vin rouge ou le trajet de métro après le cinéma; sillonner la ville sur toute sa longueur pour oublier que le train remonte à la surface au moment de traverser l’East River, inondant alors mon visage de soleil, ou, en soirée, dévoilant mon reflet dans la fenêtre, ornementé de la ligne d’horizon de Manhattan. La précision de soi est une qualité à laquelle je me suis efforcée d’être fidèle par le passé, mais depuis que j’habite seule, j’ai appris que la lucidité—lorsqu’elle survient—m’apporte ce qu’on appelle l’audace. La solitude délibérée a fait naitre en moi, comme l’écrivait White au sujet de Duras, le don d’améliorer les faits à chaque nouvelle version d’un même évènement. Habiter seule, ai-je tôt fait de comprendre, est une forme d’autoportrait, une manière de retracer les mêmes lignes sans relâche—de devenir. — Fin de l'extrait

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