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Courir après

Par Camille Toffoli

ÉTATS-UNIS—Du Québec au Kentucky, une femme part à la rencontre de l’Amérique profonde dans un périple fait d’arrêts improbables mettant à mal ses propres préconçus.

Courir après

Lorsque je suis arrivée dans la petite municipalité de Warsaw, dans le Kentucky, j’avais déjà parcouru à vélo la quasi-totalité des kilomètres qui séparent Montréal de Nashville. J’étais sur la route depuis presque un mois, je pédalais chaque jour quelques dizaines de miles, montant et démontant une tente que je trainais sur mon porte-bagage. Tous les matins, j’utilisais le wifi des stations d’essence pour prévoir mon trajet de la journée. Mis à part certains automobilistes impatients, les gens que j’avais croisés jusque-là s’étaient montrés particulièrement sympathiques et généreux à mon égard. Je ne comptais plus les conseils bienveillants, les cafés offerts et les klaxons d’encouragement dans les pentes abruptes. Tellement qu’à ceux qui me félicitaient en soulignant que c’était courageux pour une femme de voyager seule, je répondais poliment sans réussir à me sentir investie d’une bravoure admirable.

Je suis entrée dans le pub local pour boire une bière froide et demander des suggestions d’endroits où dormir. Lorsqu’on m’a parlé d’un parc où il était permis de camper gratuitement, j’ai suivi les indications sans vraiment chercher à savoir si cette proposition représentait un bon plan ou non. Et au moment de partir, quand une habituée de la place m’a lancé un «Be careful sweetie», je lui ai renvoyé un sourire confiant.

Le parc municipal de Warsaw a des airs de village gitan, version hillbilly. Un grand terrain vague avec un module de jeux rouillé, quelques arbres et un abri en bois décoré de lumières de Noël, bordé d’un côté par la majestueuse rivière Ohio et de l’autre par une rangée de maisons mobiles. Ici et là, de petits attroupements de tentes étonnamment emménagés, entourés de parasols, de barbecues, d’ensembles disparates de chaises de patio sur lesquelles séchaient des vêtements. En étudiant le sol afin de déterminer le meilleur endroit où me poser, je remarque de larges carrés d’herbe jaunie, qui confirment mon intuition: les gens qui passent par ici s’y installent pour un moment.

Je commence à peine à défaire mes bagages lorsqu’une femme en robe soleil à motifs tie-dye sort d’un abri de toile situé à l’autre bout du parc et s’avance tranquillement vers moi. Elle attend d’être à ma hauteur avant de me saluer, puis me pose les questions habituelles: d’où je viens, où je vais, depuis quand je suis partie de chez moi... Elle me demande combien de temps je compte rester à Warsaw, et parait surprise lorsque je lui dis que je repars le lendemain. «By the way, I’m Kendra, and he’s Russell.» Elle me pointe un homme maigre, torse nu, qui nous observe de la tente dont elle est sortie quelques minutes plus tôt. Russell m’adresse un signe de la main sans prendre la peine de se lever.

Si je me fie aux rides creuses qui cernent ses yeux et tailladent ses joues bronzées, Kendra doit avoir au moins une cinquantaine d’années, mais elle a encore des cheveux épais et soyeux, une longue tignasse brun foncé qui lui descend jusqu’à la taille. Elle ne porte pas de souliers, et ses chaussettes blanches sont tachées par le gazon. Pour s’adresser à moi, elle s’approche juste d’assez près pour que je remarque ses pupilles dilatées et les légers tics qui agitent son visage. Je n’ai pas besoin d’insister pour qu’elle me raconte comment Russell et elle se sont retrouvés ici. Ils se sont fait voler leur carte bancaire au début de l’été, et attendent depuis d’en recevoir une nouvelle par la poste. D’ici là, ils n’ont aucun moyen de payer un loyer et campent dans ce parc depuis presque un mois. Par chance, la carte devrait arriver la semaine prochaine. Son récit est lacunaire, plein d’incohérences et de failles que je n’ose pas remettre en question. J’essaie d’être positive et empathique, mais ma tentative est maladroite. «So you’ll be able to sleep in a real apartment, next month! Will you stay here, in Warsaw?» Elle détourne le regard, hausse nerveusement les épaules. «Maybe»

À moitié pour changer de sujet, à moitié parce que ce moment de complicité entre femmes me rend encline aux confidences, je lui fais part du léger doute qui m’habite depuis que j’ai mis les pieds dans le parc, et lui demande s’il est sécuritaire pour moi de passer la nuit ici. «Yeah sure! This is Lenny’s place, this tent is Jack’s, this one is Barry’s» Elle me présente chacun des campements, comme si connaitre le nom de mes voisins temporaires devait me mettre en confiance. Puis, pointant quatre grandes tentes situées à une trentaine de mètres et devant lesquelles sont stationnées une mobylette et une fourgonnette rouillée dont la glace du conducteur a été remplacée par un sac de poubelle transparent, elle me dit: «Those ones are methheads. They barely sleep and they fight all night, but they’re OK. Anyway, if you have any problem, you can come and see me!» Elle me souhaite ensuite une bonne soirée, prétextant ne pas vouloir me déranger davantage. Je la regarde s’éloigner avec un mélange de soulagement et de regret, heureuse de retrouver ma solitude, mais perturbée par l’information qu’elle vient de me confier sur un ton anecdotique.

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Juste avant mon voyage, j’ai vu pour la deuxième fois American Honey, d’Andrea Arnold. La prémisse du film—une fille parcourt les États-Unis dans une fourgonnette avec un groupe de jeunes embauchés pour faire de la vente de magazines par sollicitation—m’avait particulièrement interpelée alors que je m’apprêtais à partir à la découverte de l’Amérique profonde. Ce qui m’a marquée, et habitée pendant mes premiers jours de route, c’est l’énergie singulière de la protagoniste, Star, sa détermination aveugle. Elle change de vie sur un coup de tête, après avoir croisé par hasard le beau Jake, qui la séduit en dansant sur «We Found Love» de Rihanna dans les allées d’un Walmart. Elle a pour seul bagage un sac à dos rempli de vêtements et multiplie les rencontres improbables, affichant une spontanéité qui ignore le risque. Sous prétexte de vouloir conclure une vente, elle embarque sans hésiter avec un camionneur rencontré dans un truck-stop. Alors qu’elle fait du porte-à-porte dans une banlieue cossue, elle monte dans une décapotable en compagnie de trois riches cowboys qui l’invitent à boire de la téquila sur le bord d’une luxueuse piscine creusée. Elle accepte même de «trainer» avec un homme dans son pickup au milieu du désert en échange de 1 000$. On en connait peu sur son passé et ses ambitions, mais tout en elle—son regard lumineux, souvent tourné vers l’horizon, ses traits expressifs, ses répliques fougueuses—laisse croire qu’elle est poussée par une quête diffuse et indicible, que ce qui peut passer pour de l’insouciance révèle en fait une véritable pulsion de vie.

En anglais, l’expression «to run after something» décrit bien cette idée d’une motivation qui, même abstraite, détermine nos gestes et nous tire vers l’avant. En français, on dirait «courir après quelque chose». Au Québec, cette locution a souvent une connotation péjorative. On dit par exemple d’une personne dans le pétrin qu’elle n’a pas respecté les règles de prudence, qu’elle a couru après. On pourrait sans doute juger que Star, dans sa propension à prendre la route avec le premier venu, court après le trouble. S’il m’arrive quelque chose au cours de la nuit—si on m’attaque ou me vole pendant mon sommeil—c’est bien parce que j’aurai couru après, et personne ne réalisera de film inspiré par mon destin de jeune voyageuse trop insouciante pour se louer une chambre de motel.

J’ai toujours eu moins peur de me faire attaquer ou de subir un accident que d’être morte à l’intérieur. J’ai quitté Montréal avec l’intention de me rendre à Nashville sans consulter de carte ni de guide touristique, sans avoir repéré d’endroits à visiter. Je ne savais pas ce qui m’attendait. Au fond, la destination m’importait peu. Si j’ai pédalé tous ces kilomètres, c’est surtout pour oublier les courriels non lus, les piles de vaisselle sale, les rendez-vous notés dans mon agenda, les listes d’ouvrages à lire pour mon projet de thèse. Parce que j’ai eu peur que l’accumulation de tâches banales et l’excès de quotidien me paralysent. Parce que j’ai envie de croire que ces aventures inusitées que rendent possibles les voyages ont un sens, qu’elles définissent nos vies autant que les études, le travail ou la vie familiale. Si j’ai ignoré tous les signes qui auraient dû me dissuader d’installer ma tente dans le parc municipal de Warsaw, c’est parce que j’essayais, peut-être bien naïvement, de vivre quelque chose.

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Alors que je défais mes bagages, les soi-disant methheads se rassemblent autour de leur campement. Je m’installe pour souper par terre devant ma tente, je les observe allumer un feu et ouvrir des canettes de bière du coin de l’œil. Ils doivent être une quinzaine: deux hommes aux cheveux blancs, un jeune Afro-Américain qui semble être le propriétaire de la mobylette, plusieurs filles âgées d’au plus 25 ans et quelques enfants. J’essaye d’imaginer les liens qui les unissent, de relever des airs de famille et de capter des bribes de conversation, en faisant de mon mieux pour passer inaperçue.

Nerveuse et affamée, j’avale en cinq minutes le sandwich de dépanneur et le cornichon mariné qui me font office de souper. J’aurais pu aller manger au bord de la rivière en trempant mes pieds dans l’eau, mais mes réflexes m’empêchent de m’éloigner de mes affaires. Je m’en veux d’être méfiante, moi qui me considère comme une libertaire, moi qui me suis toujours passionnée pour les récits de marginaux. J’essaie de me raisonner, de me rappeler tous les principes d’inclusion que j’ai défendus jusqu’ici: être sans logis et consommer de la drogue—même une drogue comme le crystal meth—ne rend pas les gens mal intentionnés ni dangereux. Mes craintes ne sont que des relents de bien-pensance, une intériorisation pernicieuse de normes sociales conservatrices.

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Autour de 23h, alors que je viens d’éteindre ma lampe frontale et de m’allonger dans mon sac de couchage, les premiers airs de honky tonk retentissent, diffusés par un hautparleur portable. Pour ne pas laisser l’irritation me gagner, je me concentre sur la musique et essaie d’apprécier chaque refrain. Après tout, quand on me demande pourquoi j’ai choisi Nashville comme destination, j’évoque mon gout pour le country. Mais ces airs clinquants ont peu à voir avec le bluegrass mélancolique que j’affectionne tant.

Un peu avant minuit, des voitures se mettent à circuler autour de ma tente; mon abri se trouve ponctuellement balayé par la lumière aveuglante des phares. J’entends avec précision le crissement des pneus, et devine que les conducteurs roulent sur le terrain vague sans se soucier des allées en asphalte sillonnant le parc. Une première chicane éclate. À cause du fort accent du sud des États-Unis, je ne parviens pas à distinguer les paroles au milieu des cris, mis à part quelques «shut the fuck up». Une personne manifestement énervée passe à côté de ma tente, tellement près que je crains qu’elle ne s’accroche les pieds dans le filage de la toile. Les normes de sécurité et de politesse qui prévalent dans les lieux que je fréquente d’ordinaire ne semblent plus exister ici. Je me sens soudainement vulnérable. Spontanément, je sors d’un de mes sacs l’Opinel que j’utilise pour cuisiner et le dépose, lame ouverte, à côté de mon oreiller, sans vraiment savoir comment je m’y prendrais si j’avais à m’en servir pour me défendre.

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Je m’endors au petit matin, malgré le tapage et la circulation. Lorsque je me réveille, avec l’impression de n’avoir fait qu’une brève sieste, le soleil plombe sur ma tente, et le T-shirt qui me sert de pyjama est humide de sueur. Il me faut plus de concentration que d’habitude pour exécuter ma routine matinale: remplir méthodiquement mes sacs, remballer avec soin chaque chose, appliquer d’épaisses couches de crème solaire. Au moment où je commence à démonter ma tente, mon regard croise trois femmes qui boivent des cafés glacés devant le campement voisin. Elles viennent de se lever, ou elles ne se sont tout simplement jamais couchées. L’une d’elles se dirige vers moi avec un air solennel et une boite de Krispy Kreme.

«Mornin’! Wanna donut?»

Cette offre m’apparait une conclusion ironique à la nuit interminable que je viens de passer. J’accepte volontiers ce déjeuner gratuit, que je vais déguster sur le bord de la rivière en contemplant, méditative, le lent passage d’un bateau de marchandises. Le glaçage sucré du beigne me tombe sur le cœur après quelques bouchées, mais je continue à manger, car je sais qu’après avoir pédalé quelques miles je serai de nouveau affamée. Je sais aussi que les paysages verdoyants du Kentucky et la fatigue musculaire me feront vite oublier mes soucis de la nuit. Je suis toujours impressionnée par cette qualité qu’a la route de dissiper, presque par magie, les malaises et les angoisses. En me levant pour partir, j’aperçois Kendra qui revient des toilettes, les cheveux enroulés dans une serviette. Elle me demande jusqu’où je prévois rouler aujourd’hui. Je n’ai rien à lui répondre, je ne connais pas le nom des villages de la région, et étrangement, cet inconnu m’apaise.

Camille Toffoli est cofondatrice de la librairie féministe L’Euguélionne, où elle travaille désormais comme libraire. Elle tient la chronique «Filles corsaires» dans la revue Liberté, et publie fréquemment des textes essayistiques et des critiques littéraires dans différents périodiques.

Crédit photo: flickr, licence Creative Commons.

 

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