Suppléments

120 heures pour voir le lac

Par Mathilde Grenier

RUSSIE—À bord du transsibérien, le jour et la nuit se confondent, comme l’odeur rance des provisions et celle des forêts d’épinettes noires qui mènent jusqu’au lac Baïkal.

120 heures pour voir le lac

Assise sur ma couchette, j’observe les gens passer et repasser pour se rendre au samovarsorte de grosse bouilloire traditionnelle, ou à l’unique toilette de notre wagon platzkart, la classe la plus économique. J’analyse les périodes de pointe afin de trouver le meilleur moment pour aller faire mes ablutions sans la pression d’une file d’attente impatiente. Un couple de parfaits clichés esthétiques d’Europe de l’Est, survêtements à bandes fluo et coupes Longueuil version URSS, vient de s’installer sur les deux banquettes placées en miroir, de l’autre côté du minuscule couloir de mon compartiment. Ils déposent sur la petite table qui les sépare un immense sac de graines de tournesol à écaler, l’activité reine du transsibérien, ex aequo avec écluser de la vodka, regarder dans le vide et dormir. Leur vitesse d’écossage m’impressionne tellement que je ne peux plus détacher mes yeux de leurs mains ni de leurs bouches, qui recrachent les coques à un ratio s’approchant d’une par demi-seconde. Après quelques minutes, ils me renvoient mon regard trop lourd, me faisant comprendre que je les déconcentre. 

De mon côté du couloir, il y a deux paires de couchettes superposées. En face de la mienne, sur celle du bas, est assis un homme d’une quarantaine d’années, et sur celle du haut une babouchka se repose. Le lit au-dessus du mien est encore vide. Je me dis que j’ai de la chance. Je prends mon gros cahier de notes et je commence à écrire une lettre à Vova. J’en suis à la troisième page quand la babouchka descend s’assoir à côté de mon voisin de couchette. Ils se parlent doucement en regardant leurs pieds. Du coin de l’œil je vois qu’ils essaient d’attirer mon attention en me pointant la fenêtre. Je suis leurs mains du regard et je sursaute devant la blancheur du sol et des cimes. De la neige en juin. Ils rient. J’ai beau être dans ce pays depuis déjà plusieurs semaines, c’est à ce moment, étrangement, que je songe: ça y est, je suis en Russie.

Puis je pense à la chaleur écrasante de Moscou, deux jours plus tôt. Avec Moscou le visage de Vova reprend d’assaut mon diaporama mental, qui se met à défiler presque automatiquement quand je regarde le cortège de forêts d’épinettes à travers la vitre sale. Et le creux juste au-dessus de son plexus solaire. Qu’on aurait dit custom-made pour mon nez. Quand je l’y déposais, j’avais envie à la fois de rire et de pleurer un vent d’été. Dans ma tête se succèdent à rebours les images des stations de métro moscovites au style palais de tsar, de toutes ces filles juchées sur des aiguilles, des foules avalantes de grosse capitale, de mon passeport perdu dans le vélodrome olympique de Krylatskoïe. Du départ en pouce pour la ferme Medvinka, à 200 kilomètres au sud de Moscou, où je plantais des patates dans les champs arrondis par les éclats d’obus de la Deuxième Guerre, où les abeilles indigènes produisaient un miel fort et sauvage, où je me vidais de mon sang dans la panse des moustiques à chaque visite à la bécosse, où je dormais sur de grandes tablettes de bois, cordée avec les autres volontaires russes et sous la moustiquaire double de Slava. Slava le macho narcissique et un peu agressif qui, dans son bon anglais, prenait plaisir à me provoquer puisque nous, Occidentales, étions toutes trop ridiculement féministes. Mais Slava était le seul qui avait une moustiquaire; il fallait bien ravaler ma colère le soir venu si je voulais survivre à la nuit sanguinaire. Au retour de Medvinka, j’ai retrouvé un Vova distant, perdu dans sa peine postdivorce. J’ai surement manqué d’empathie. Je ne savais même pas ce que c’était, encore, à l’aube de mes 25 ans, être en couple. Avoir été mariée pendant cinq ans, puis divorcée, à notre âge, me paraissait absurde. Je ne pensais qu’à l’aventure. Je cherchais l’inconfort. Je voulais mesurer ma force dans les congères lapones, dans l’immensité sibérienne, dans la poussière mongole.

Il y a une babouchka qui semble avoir 100 ans sur la banquette du compartiment d’à côté. Je la trouve si belle dans son voile fleuri et délavé, sa lèvre inférieure repliée sur celle du dessus, dormant tout le jour et toute la nuit. Mes narines devinent sans peine la vague odeur de pisse qui se dégage de ses lainages. Je sais que je n’en ai pas vraiment le droit, mais j’ai envie de rapporter son image penchée avec moi. Mon voisin de couchette me regarde déposer mon appareil argentique et me propose, gentiment, avec des gestes clairs à défaut des mots de la même langue, de me prendre en photo. Le cliché un peu flou de moi, assise sur ma couchette, sera la seule preuve sur négatif que j’ai effectivement existé durant ces sept mois entre le cercle polaire et la steppe. La steppe mongole. Imaginer cette herbe rase à perte de vue m’embrouille les yeux. Je pense à ces gens qui vont jusqu’à Vladivostok sans s’arrêter. Probablement rassemblés dans le wagon-vodka, comme je l’appelle. Il n’y a pas grand monde qui tienne debout là-dedans. Je suis déjà à bout d’oxygène et je ne fais que la moitié de leur trajet. Quatre jours de Moscou jusqu’au lac-mer Baïkal. Pour m’y baigner nue. On a les fantasmes qu’on peut. À partir de là, le trajet jusqu’à Oulan-Bator ne durera que deux jours; une petite ride

C’est toujours de la forêt, bien serrée, à travers la fenêtre. Parfois, l’horizon s’ouvre et s’allonge, lorsqu’on approche d’un arrêt ou qu’on traverse un village. Les petites maisons traditionnelles en dentelle de bois me renversent le cœur. Leurs jardins attenants et leurs miniserres. Je ne sais pas très bien si ce sont là toutes des datchasces fermettes servant de résidences secondaires. Il y a quelque chose dans leur allure et leur histoire qui me prend au corps comme lorsque je tiens dans mes bras le nouveau-né d’une amie que j’ai vue grandir.

On a déjà traversé quatre fuseaux horaires. Je pense, en fait je ne sais plus très bien. Mes voisins tournesols sont partis. La run de lait est parfois frustrante. Je ne m’aventure jamais trop loin aux arrêts, n’ayant aucune idée de combien de temps je dispose parce que j’évite de parler aux provodnitsas, les responsables de wagon habillées en ménagères, qui sont fort désagréables, et parce que de toute façon personne ne parle vraiment anglais. Alors je sors prendre quelques rayons de soleil, déplier mes genoux en faisant des allers-retours devant la porte de mon wagon. Je suis gênée et un peu envieuse quand je vois les autres revenir des magasins avec plein de victuailles. Ma réserve de riz blanc et d’œufs durs, de quelques fruits et de galettes de sésame durci dans le miel commence à diminuer. Et à gouter un peu aigre. À Novossibirsk, la faune de mon wagon change d’allure, comme lors d’un arrêt à Berri-UQAM. Ce doit être une ville importante. J’ai maintenant un homme baleine au-dessus de moi, et je n’ose pas dormir; j’ai un doute sur la solidité des couchettes. Je fixe la rondeur du lit qui ploie et le cadre qui chancèle à chaque soubresaut de rail, à chaque mouvement de l’homme. Je serre mon sac de couchage sous mon menton.

Le front appuyé sur le rebord de la vitre, les épinettes en série me rappellent à l’excitation qui m’a saisie quand j’ai pris le train à Saint-Pétersbourg à 3h, vers Moscou. Désorientée par le cyrillique et sans amis russes pour repères, je me disais voilà un avant-gout du transsibérien, wow je vivrai ça pendant plusieurs jours, j’aurai même une couchette, ce sera fantastique! On a les fantasmes qu’on peut. Avec Saint-Pétersbourg viennent les rires de Sasha, Yasha, Masha et Liubava, la bande de clowns-mimes-artistes de rue qui m’ont hébergée. Leur espèce de pureté naïve apaisait mon malaise devant l’aspect carte postale de cette ville princière. Je revisite le minuscule appartement où ils vivaient à trois-quatre, puis ça me ramène au matelas posé sur le sol du grand loft industriel sans eau courante à Tallinn, où habitait Feodor, un Estonien russophone au même regard ébahi de bonheur d’exister. 

Je fais le décompte des sofas, lits de camp, matelas d’étrangers sur lesquels j’ai dormi ces derniers mois. Sept, huit? Dix? Mon dos d’ordinaire capricieux semble avoir fermé le département des plaintes. Il préfère laisser le reste du corps déclarer faillite. Ce ne serait pas la première fois. Ça commence toujours par le ventre. En faisant le chemin inverse de mon aventure jusqu’au premier lit, celui de Sampo le Finlandais aussi végane qu’alcoolique, c’est-à-dire avec beaucoup de conviction, je pense à toutes ces fois avant de partir où on m’a dit en Russie, toute seule? C’est pas dangereux? Je souris. Si j’avais su, j’aurais répondu que le plus grand danger c’est d’aimer un peu trop le creux parfait d’un plexus. Des doigts aplatis et des muscles surréalistes de grimpeur. Une voix grave au débit lent. Les amours de voyage sont les plus belles, parce qu’elles se terminent toujours avant de mourir.

Je ne sais plus si je dors la nuit ou le jour. Je ne sais plus quel jour on est et je ne suis même plus certaine de la date. Ma peau s’effrite. Les heures sont devenues un chapelet que j’égrène distraitement. Et je ne pense plus qu’à une chose: prendre une douche. Manger un repas complet. Courir. Le paysage commence à changer. Plus on va vers l’Est, plus les physiques changent; les peaux brunissent, les yeux rétrécissent. Des musulmans apparaissent. Aux arrêts, des vendeurs itinérants passent plus souvent de wagon en wagon avec leurs brochettes et leurs paquets de nouilles sèches; mes sauveurs. Les gens du wagon-vodka commencent à dormir plus qu’à boire—ou à crier. J’avais demandé à Vova s’il voulait venir avec moi à Baïkal. Sa réaction devait être semblable à celle de quelqu’un au Québec à qui on dirait viens avec moi en VIA Rail jusqu’à Calgary, ça va être tripant. Cette étrange science de l’exotisme, où un simple moyen de transport local devient une promesse d’aventure pour l’ailleurs.

Mon voisin de couchette s’est enfin dégêné, et on a eu quelque chose qui ressemble à une conversation. Il m’a proposé des patates en poudre et de la bière. Il doit faire autour de dix degrés aujourd’hui. Une fraicheur qui lave un peu les odeurs rances et âcres accumulées dans l’air raréfié du wagon. L’homme du nouveau couple sur les banquettes sent tellement fort que j’éprouve comme de la pitié pour sa femme. Pendant que nous gesticulons comme des marionnettes sur nos couchettes pour nous parler, notre voisine babouchka monte à la sienne. Je me demande chaque fois comment elle fait pour grimper. Et redescendre. Elle est moins vieille que ma belle centenaire fripée d’à côté, mais je me sens toujours un peu honteuse d’occuper une couchette du bas, alors qu’elle doit monter une échelle qui convient plus à des gamins qu’à des vieilles de 70 ans. Je ne sais pas trop quoi faire, ne parlant pas russe et voyant que mon gentil voisin ne lui a toujours pas offert la sienne. Ou peut-être l’a-t-il fait, et elle a refusé. Je choisis la lâcheté.

Vova m’avait prévenue que l’heure d’arrivée sur mon billet correspondait à l’heure de Moscou. Je n’avais pas réalisé que ce serait la nuit, plutôt que le matin. Une fois libérée de l’air confiné du train et lâchée dans Irkoutsk, je me rends à l’évidence: je devrai attendre au lendemain pour aller à Listvianka et tremper ma peau dans le Baïkal. Je me résigne à me payer une chambre d’hôtel, ma première depuis le début du voyage. Trop fatiguée pour partir à pied à la recherche des hôtels recommandés par mon guide, j’embarque dans un taxi. Le premier où il m’amène, en m’extorquant 800 roubles pour deux kilomètres, n’existe plus. Il n’en reste qu’une immense bâtisse désaffectée. J’envoie promener le chauffeur quand je constate qu’il a attendu que je sorte déconfite de l’immeuble pour me conduire ailleurs. Visiblement, il savait qu’il m’amenait dans un désert. Je marche avec ma colère jusqu’au prochain hôtel suggéré par le guide. À chaque pas ma sueur sale imbibe un peu plus mon sac. Arrivée à l’hôtel, je m’étonne du prix demandé par rapport à la sobriété de l’endroit, dans ce modeste bout du monde. Il faut dire que mon guide a plus de dix ans; je suis une voyageuse qui se prépare bien. Il est 20h30 et je viens de passer quatre jours sur un lit de camp qui roule. Je dépose mon sac et sors ma carte de crédit.

Après un souper trop cher et trop léger pour mon estomac posttranssibérien, je vais dans ce qui ressemble à un dépanneur avec plusieurs dépanneurs à l’intérieur. De nombreux comptoirs et caisses me laissent confuse, et je dois pointer du doigt ce que je veux parce que les produits sont rangés derrière. Quand je suis prête à régler mes emplettes, la caissière est tellement soule qu’elle n’arrive pas à compter le change pour mon billet de 500. Après de longues minutes inconfortables, un jeune Russe s’impatiente et paye mes achats avec sa carte. Il refuse mes quelques roubles et me dit: Gift from Russia! avec les r qui roulent.

Je m’ennuie de Vova qui me prenait en charge comme une mère inquiète et s’occupait de tout. Ses yeux bleu triste mer. Ses silences précis. Pendant mes dernières heures dans le train, j’ai reçu un texto. Il me restait assez de sous sur ma carte SIM prépayée en partant de Moscou pour en échanger quelques-uns. En russe, on rit différemment à l’écrit: xaxaxa. Je n’avais pas envie de rire. Je ne sais pas comment on pleure en cyrillique. Il m’avait envoyé un message qui laissait trop de place à l’interprétation. Je m’étais promis ça y est, je ne lui écris plus. Il faut préserver la magie, il faut protéger le souvenir. Je vais lui donner raison et passer à autre chose. 

Le lendemain je traverse la ville presque en entier avec mon sac trop lourd parce que je ne sais toujours pas lire une carte comme il faut. Les chiens errants ne me font pas peur ici. Ils me suivent en trottant, la tête à l’affut du moindre bruit, comme pour me protéger le temps que je traverse leur territoire. Je suis un peu des leurs pendant ces quatre coins de rue, et ça me rend heureuse. Je trouve enfin la gare de bus, où une petite fille de 10-11 ans m’aide à acheter mon billet pour Listvianka. Je la regarde les yeux pleins de gratitude en lui disant pour la dixième fois spasiba. Je me dis que la vulnérabilité qu’une langue étrangère nous impose est le meilleur remède à l’égo.

J’arrive au lac en fin d’après-midi et je m’enfonce dans les montagnes qui le bordent à la recherche d’une petite plage de galets discrète pour me dévêtir. L’eau glacée me fouette le sang et les muscles. Je prends une photo. Pour l’envoyer à Vova. 

Mathilde Grenier a étudié les thérapies manuelles et la sociologie. En 2017, elle a créé Poésie Postale. L’année dernière, elle est entrée sur le marché du travail invisible. Devenir proche aidante pour son père lui a demandé un grand sacrifice: celui de rester.

Son texte «120 heures pour voir le lac» a fini troisième lors du concours de récits de voyage Nouveau Projet 2019.

Partager
Numéro courant
Nouveau Projet 17

Catégories

Afficher tout +