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De la pâte à pain au Costco

Quel système faut-il relancer?

Par Éric Pineault

De la pâte à pain au Costco

Il faut bien redémarrer l’économie. On l’entend sur toutes les lèvres depuis le début du confinement, parfois comme un souhait, parfois comme un regret, mais de plus en plus comme un impératif. N’est-ce pas pour libérer le temps de travail de leurs parents qu’on renvoie les touts petits et pas trop grands à l’école? 

Mais de quelle économie parle-t-on? Spontanément, on pense à l’emploi, aux bureaux et usines, aux magasins, aux grands chantiers de construction, aux ateliers. Aux lieux de travail qui devront de nouveau se remplir, aux entrepôts qu’il faudra regarnir, aux machines qu’il faudra redémarrer. Reprendront du même coup l’embouteillage qui nous avale matin et soir, la cohue dans le power center le dimanche après-midi, les pannes du métro bondé, le bouchon sur la piste cyclable, et le temps retrouvera son état de compression extrême. On oubliera comment faire du pain, on abandonnera nos platesbandes de tomates, de laitue et de petits pois aux écureuils. Fini les drinks maisons sirotés sur le bord d’une fenêtre ou sur le balcon, tous au bar, tous aux terrasses. On laissera les poules pondeuses aux ratons du mont Royal ou aux coyotes d’Ahuntsic: c’est tellement plus simple d’acheter une double douzaine d’œufs «fermiers» dans la grande surface de notre choix. 

Il serait malhonnête de ma part de laisser croire que je pense réellement que la reprise sera aussi simple et fluide. Que ce qui nous attend est une simple question de redémarrage, comme quand notre ordi se trouve dans une boucle de calcul impossible; on appuie au bon endroit, on tire la plogue et tout s’arrête avant de repartir. Non, la turbulence, la spirale de désorganisation et de ralentissement seront durables. Ne lâchez pas vos platesbandes, soignez vos poules, continuez à perfectionner votre pétrissage. La crise de la Covid-19 aura eu pour effet bénéfique de nous faire découvrir qu’il y a en fait plusieurs manières d’assurer notre subsistance; le marché n’est pas notre unique pourvoyeur. 

Les exclus du PIB

S’occuper d’une poule, la nourrir avec ce qui irait habituellement pourrir dans le bac de compost, et faire ses provisions au Costco ou commander ses œufs «fermiers» en ligne pour qu’ils soient livrés chez nous par un camion qui roule au diésel sont des modes d’approvisionnement différents ayant des conséquences sociales et écologiques différentes. Ce se sont des modes de création de richesse et de subsistance distincts. Dans des périodes historiques antérieures à la nôtre, la richesse et la résilience (pour reprendre un mot à la mode) sociale reposaient sur la capacité des individus et des collectivités locales à subsister à partir de ce qu’elles pouvaient produire de manière autonome. On pourrait collectivement renforcer cette capacité de production. Cela semble, si on se fie aux étalages de semences vides, à la pénurie de poules pondeuses et à la ruée vers la farine, correspondre à la volonté populaire.

On souhaite plutôt relancer ce qu’on appelle «l’économie monétaire de production» et, plus précisément, l’économie monétaire de production capitaliste. Forgée par John Maynard Keynes dans les années 1930 en pleine dépression, cette manière de définir l’économie jouira d’une pérennité remarquable et servira de base pour construire la comptabilité nationale. Elle culmine dans la réduction de la myriade d’échanges qui traversent la société en un seul chiffre: le produit national brut, ou PNB (devenu produit intérieur brut, ou PIB). Tout ce qui se compte suivant ce vocabulaire crée de la richesse, génère des emplois et des profits. Tout ce qui ne s’y plie pas, tout ce qui a délibérément été exclu du calcul du PNB, comme le travail domestique ou le travail de pollinisation des abeilles, ne «vaut» rien. 

Les années 1930 nous ont légué une conception de la richesse, de la valeur et de l’activité productive balisée par deux grands principes énoncés dans l’expression de Keynes: est économique ce qui se monnaye, est économique ce qui résulte de la production capitaliste. Une grande part de ce qui en d’autres temps apparaissait comme productif (votre jardinage, le soin que vous portez à vos poules, les services que vous rendez à vos proches) est tout simplement écartée du calcul de la richesse nationale. 

Keynes, dans un essai fameux publié en 1930 ayant pour titre «Perspectives économiques de mes petits-enfants», prophétisait qu’ils travailleraient en moyenne 15 heures par semaine et que le reste de leur temps serait dédié à des activités culturelles et à des loisirs productifs. Bon, dans cette même lettre, il tenait aussi pour acquis que l’investissement serait en grande partie socialisé, c’est-à-dire arraché aux mains des capitalistes, et que la poursuite de l’accumulation de richesse sous forme monétaire serait reconnue comme une pathologie psychologique, un problème de santé mentale relégué aux marges de la société. 

Quand on regarde l’évolution du temps de travail formel pendant le 20e siècle, on constate effectivement que le nombre d’heures travaillés par personne diminue pendant plusieurs décennies après la prédiction de Keynes. Mais, malheureusement pour lui et ses petits enfants, la tendance s’inverse à partir des années 1970. Aux États-Unis, si on divise le nombre d’heures travaillées par la population active (les gens de plus de 15 ans aptes à travailler), on constate qu’au début du 21e siècle la société américaine consacre autant d’heures au travail qu’en 1921! Un siècle de progrès? Ce temps de travail est en plus mal distribué: certains travaillent trop, d’autres pas assez et, entre les deux, une vaste partie de la population connait un temps de travail fragmenté optimal pour l’employeur, sans égard à l’impact sur l’organisation du quotidien.

L’histoire économique du dernier siècle pourrait se résumer à apprendre à surconsommer ce que nous surproduisons pour soutenir la logique expansive des grandes corporations qui dominent l’économie mondiale.

Des priorités à revoir

Qui aurait pu s’opposer à un tel dénouement? Quelles forces sociales aurait pu donner une autre direction au développement économique? Les syndicats ne priorisent plus la réduction du temps de travail depuis les années 1930. Ils luttent principalement pour le maintien du plein emploi et pour une augmentation du pouvoir d’achat de ceux qui travaillent, c’est-à-dire pour une expansion de leur capacité à consommer. Il faut tout de même souligner que cela a permis de sortir de la pauvreté et de la survivance des pans entiers de la société, mais on doit aussi reconnaitre que la croissance de la consommation ne se traduit plus par une augmentation du bienêtre ou par une réduction des inégalités depuis une trentaine d’années.

Les dernières semaines de confinement nous ont appris qu’il existe d’autres formes de richesse que celles qui sont monnayables. Que le travail capable de créer de la valeur pour les individus et leur société ne se fait pas uniquement dans le cadre de l’emploi. Que cette économie peut croitre aux dépens de l’autre modèle et que, avec le déconfinement, elle pourrait gagner en dynamisme et productivité grâce au retour de la socialisation. Elle pourrait même contribuer au développement d’une société plus résiliente, solidaire et écologique si on lui donnait les moyens d’agir en investissant dans les infrastructures sociales, par exemple. Mais on souhaite plutôt relancer l’économie de la croissance, celle qui garantit le plein emploi, celle dont le développement est marqué par des cycles d’instabilité, et celle qui nous pousse vers le mur climatique et l’effondrement environnemental. 

Le resserrement autour de cette réalité assez étroite a une origine historique: la grande crise des années 1930. Celle-ci peut nous sembler lointaine, mais elle a généré une histoire qu’on se raconte depuis assez longtemps pour que sa définition de la richesse et de la valeur nous apparaisse naturelle. Le reste nous semble au mieux faire partie du folklore, au pire être l’affaire de granolas et de marginaux qui ne connaissent pas la liberté et la diversité culinaire que permet le service de livraison Just Eat. Pourtant, à force de nous occuper de nos poules, tomates, laitues et pâtes à pain, peut-être allons-nous redécouvrir la valeur de cette économie de l’ordinaire, comme le disaient nos arrière-grands-parents. 

Psst... Pour découvrir la pensée et la vie de John Maynard Keynes, je recommande Keynes et ses combats, de Gilles Dostaler (Albin Michel).

Éric Pineault est économiste et professeur à l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal. Ces dernières années, il a passé beaucoup de temps à dénoncer les politiques d’austérité. Il s’intéresse à l’économie écologique, au capitalisme et aux théories de la décroissance.

 

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1. Sortir des ornières

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