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Décennie de feu

C’est la fin d’une décennie, mais on a l’impression que, de bien des manières, c’est aussi la fin d’un monde. 

Après dix années de rendez-vous manqués et de déceptions en tous genres, la question qui se présente aujourd’hui à nous, avec plus d’urgence que jamais: comment agir, être et juste continuer à vivre, à l’aube d’une époque qui promet d’ébranler les fondements mêmes de notre civilisation?

Décennie de feu

L’espoir, ce n’est pas la même chose que l’expectative. Ce n’est pas de l’optimisme, ou un plan. Ce n’est pas de savoir ce qui va arriver. Mais c’est une attitude qui permet de continuer à mettre un pied devant l’autre, vers l’inconnu.
— Douglas Hine

 

Je marche sur l’ancien chemin forestier qui traverse ma terre, me penchant de temps à autre pour cueillir des fraises. 

On est à la mi-juillet, ce devrait plutôt être le temps des framboises, mais la nature est en retard, cet été. Au printemps, par un effet domino, une chaleur record dans l’Arctique nous a donné des températures très froides, dans le nord-est de l’Amérique.

Il est tôt et le soleil perce la forêt encore brumeuse de rayons horizontaux, théâtraux. Plus tard aujourd’hui, il assèchera l’humus des sous-bois et le lit des ruisseaux et l’herbe des clairières, et en ville il créera une autre journée de smog et de canicule étouffante.

Ici, bien avant mon arrivée, le feu a rasé la forêt, réduisant en cendre et en charbon les grands pins blancs, les érables, les épinettes centenaires.

Puis, avec le temps, la nature a repris ses droits. Les arbres ont repoussé. Et à nouveau ils ont été rasés, cette fois par des hommes, qui les ont transformés en 2 x 4 et en solives. 

Encore une fois les arbres ont repoussé, à un point tel qu’ils sont aujourd’hui en train de se refermer sur le chemin, malgré mes demi-efforts pour le garder dégagé. Les animaux aussi sont revenus—même le lynx, même le carcajou.

Et sans doute qu’un jour le feu rasera tout à nouveau, dans le grand cycle de destruction et de renouveau qui est celui du monde, depuis toujours.

Je repense aux dix dernières années et c’est ce qui me vient en tête: du feu. Celui de Lac-Mégantic et celui des cocktails Molotov du printemps 2012. Celui des raffineries de Fort McMurray et celui qui a détruit la flèche de Notre-Dame. Celui de Deepwater Horizon et celui des campements d’Occupy. Les canicules d’un juillet permanent. Le feu métaphorique allumé par Donald Trump, Boris Johnson, Vladimir Poutine, François Legault.

Mais d’abord et avant tout: le feu qui a détruit forêts, brousses et savanes, tout au long de la décennie, un peu plus chaque été. Californie, Portugal, Grèce, Australie, Yellowstone, Indonésie, Alaska—et tant d’autres endroits, dont la région de Fort McMurray, dans une ironie cosmique qui n’a échappé à personne. Même des landes anglaises ont brulé. Même l’Arctique. 

Nous aurons passé la décennie à tenter de les éteindre, ces incendies successifs et souvent simultanés. Sans jamais vraiment y arriver, toutefois, comme le personnage d’un film comique des années 1920 qui étouffe un feu pour immédiatement le voir reprendre ailleurs, dans son chapeau, ses bottes, son fond de culotte.

L’anéantissement de notre sens de la normalité aura peut-être été la principale conséquence des grotesques évènements des dix dernières années. Les glaciers fondent 70 ans plus tôt que ce que des prévisions pourtant récentes ne laissaient entrevoir, The Donald contrôle l’arsenal nucléaire américain, les abeilles et les oiseaux disparaissent mystérieusement et quelque chose s’est brisé dans notre rapport mental à l’ordre du monde. Rien n’a de sens et rien ne va, comme le dit une chanson de mon adolescence qui est toujours très populaire, trente ans plus tard, et ce n’est pas pour rien.

D’une manière insidieuse, la normalisation de l’anormalité s’est incrustée dans nos esprits. Je me demande parfois ce que ça fait aux enfants, cette impression de devoir construire une société sur un pergélisol mental qui fond et s’affaisse et bouillonne. Je sais ce que ça fait aux adultes, en tout cas: rien de bon.

Un jour, peut-être bientôt, la nature reprendra le dessus sur l’hubris humain. À Manhattan et à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, sur les plaines de la Saskatchewan et de la pampa, sur les flancs de la Sierra Nevada. J’essaie de penser aux certitudes qu’il me reste, au sortir de cette décennie, et c’est ce qui me vient en tête. Ça et la mécanique des astres, l’assurance que le Soleil et la Lune et les étoiles seront là où ils doivent être, au moment où ils doivent l’être, pendant que plus rien d’autre ne sera jamais comme avant.

***

«Les années 10 seront déterminantes, pour le meilleur ou pour le pire», écrivais-je dans cet espace, au début du tout premier numéro de Nouveau Projet. C’était mon intuition, et elle a profondément imprégné la création de ce magazine, et l’ensemble de nos actions, ici et à Atelier 10 en général, tout au long de la décennie. Le 10 dans notre nom, c’était pour ça.

Le choix qui se présentait à nous, j’en étais convaincu: continuer comme si de rien n’était, business as usual, portés par l’élan des Lumières et de la Révolution industrielle, et nous diriger tout droit vers l’effondrement de notre civilisation; ou plutôt nous retrousser les manches, tout remettre en question, et procéder aux changements radicaux qui s’imposaient pour éviter la catastrophe. Des changements dans notre consommation énergétique, bien sûr, mais aussi à tous les niveaux: social, politique, culturel, agricole, spirituel. Il nous fallait, disais-je, «prendre conscience que si ce n’est pas maintenant, ce sera jamais».

Et alors qu’elle s’achève, cette décennie brulante et surréaliste, et que le méthane s’apprête à s’échapper du fond de l’océan Arctique en belles bulles à effet de serre, force est de constater que ces profondes transformations n’ont pas eu lieu. Nous aurons été vraiment créatifs pour inventer de complexes instruments financiers et des variétés de bières artisanales, mais les remises en question fondamentales, les systèmes repensés en entier, les philosophies inédites, les façons radicalement différentes de nous déplacer, nous gouverner, travailler, penser l’avenir et le présent—ces choses-là ne sont pas arrivées. 

Récemment, lors des deux premiers débats entre les candidats à l’investiture démocrate en vue des élections américaines de l’an prochain, le temps accordé à l’urgence climatique aura été de 15 minutes, sur une durée totale de quatre heures. Cette même semaine, notre populaire gouvernement caquiste dévoilait ses plans pour la construction d’un tunnel autoroutier de quatre milliards de dollars, à Québec. Quatre milliards de dollars. On pourrait faire beaucoup de changements radicaux, avec autant d’argent, si on le voulait—mais on ne le veut pas.

Dès 2014, dans l’un des essais les plus importants de la décennie, Naomi Klein avait bien démontré comment l’hégémonie néolibérale rend impossible la moindre tentative substantielle de freiner les changements climatiques. De plus, au cours des dix dernières années, la population elle-même s’est souvent opposée aux initiatives. Pensons au mouvement des gilets jaunes, né en réaction aux taxes sur l’essence proposées par Emmanuel Macron. Pensons à Occupy et au Printemps érable, à la majorité qui a piétiné le feu que tentait d’allumer une minorité au fait de l’urgence de la situation.

Bien sûr, plein de choses magnifiques se sont produites, au cours de ces dix années: des prises de conscience, des avancées indéniables, des victoires de toutes sortes. Les technologies vertes ont fait des progrès remarquables, autant en termes de potentiel que d’abordabilité. Notre agriculture est un peu plus saine, un peu plus locale. Nos villes sont plus belles, plus humaines—en tout cas la mienne, Montréal, l’est considérablement, et ces dernières années je me suis assez promené à travers le Québec pour voir ailleurs les germes d’évolutions semblables. De nouvelles manières de faire des affaires se sont répandues. Nous avons assisté à des transformations importantes de notre conception des rapports hommes-femmes, blancs-autochtones, majorité-minorités, patrons-employés. On pourrait en énumérer longtemps, des signes positifs comme ceux-là, et le bilan de la décennie que nous vous avons préparé pour ce numéro en contient plein. 

Depuis dix ans, nous avons eu droit à beaucoup de pas dans la bonne direction. Mais alors que le rideau s’apprête à tomber sur les années 10, tout porte à croire qu’au final, cela n’aura pas été assez. Le mur, nous allons droit dedans. Et chaque jour qui passe, il devient plus irresponsable de faire semblant que la situation n’est pas désespérée.

«La fin du monde sera une enfilade de journées magnifiques», disais-je en 2012, et aujourd’hui j’écris ceci dans la splendeur d’un petit matin d’été où mes visions eschatologiques ont quelque chose de déplacé, d’anachronique. Le ciel est bleu royal, le couple de cardinaux piaille dans le frêne qui a survécu à l’agrile, les lis tigrés sont une explosion orange sous un rayon de soleil, un cycliste vient de passer en chantant à pleins poumons une balada romántica, et tout ça dissimule vraiment très bien les catastrophes à venir.

***

Ce n’est pas vraiment la fin du monde, je sais. «La fin du monde tel que nous le connaissons ne signifie pas la fin du monde, point», soulignaient en 2009 les auteurs du Dark Mountain Manifesto, qui allait donner le ton à mes années 10 personnelles. Le monde continuera, avec ou sans paix sociale, système économique international, forêt amazonienne, coraux, Mumbai. Le monde continuera avec deux, quatre ou six degrés de réchauffement, même si la Terre ne compte en 2100 que 500 millions d’habitants, soit le quinzième de sa population actuelle, comme le prédisent des scientifiques plus pessimistes.

Mais la fin de cette décennie marque certainement la fin de notre monde, cette bulle de paix et de prospérité que la plupart d’entre nous, Occidentaux, avons connue depuis 75 ans. L’une des plus dures leçons des années 10 aura été que la technologie ne pourra pas toujours venir à notre rescousse, n’est pas toujours une bonne chose, et cela aura été un beau petit reality check, pour nous qui baignions dans le technojovialisme depuis au moins ce jour où James Watt a inventé un moteur qui permettait de soutirer autant d’énergie d’un peu de charbon que de dizaines de travailleurs. 

La réalité, c’est que le monde a toujours été un endroit dangereux pour l’humain. La vie a toujours été fragile. Les livres d’Histoire et la sagesse ancestrale sont remplis d’enseignements à ce sujet. Nous l’avions juste un peu oublié, dans notre croyance en un «sens de l’Histoire» menant inévitablement vers le progrès. De bien des manières, ce mythe est en train d’éclater. La crise climatique ramènera le monde à ce qu’il était, jadis (mais en plus chaud): un endroit où l’abondance n’est pas toujours au rendez-vous, où les armes parlent plus fort que les traités, où un peuple peut sciemment accepter un dictateur comme dirigeant. Un monde familier avec la famine, la guerre, la xénophobie violente. Nous avons vu des signes annonciateurs de tout cela, au cours des années 10. 

Chaque jour, chaque rafraichissement de nos newsfeeds apporte une nouvelle confirmation que plus jamais les choses ne seront comme elles l’ont été au cours de ces 75 dernières années—ne seront, même, comme elles le sont encore maintenant. Dans son récent et troublant The Uninhabitable Earth, le journaliste David Wallace-Wells rappelle notre fréquente erreur de penser que les changements climatiques se sont déjà produits. La sombre réalité, c’est que, comparé à ce qui nous attend, nous n’avons encore rien vu. Comme le dit un autre journaliste, William T. Vollmann, dans son essai No Immediate Danger, paru l’an dernier: notre monde actuel aura des allures de paradis, aux yeux des générations futures.

Nous nous retrouvons devant un avenir imprévisible où tout sera à réinventer, repenser, improviser. C’est là que nous pouvons nous permettre d’espérer: nous serons forcés de reconstruire nos sociétés. Mais ce ne devra pas être un espoir basé sur la possibilité que les choses aillent mieux. Les choses ne seront plus jamais meilleures, au sens de plus faciles et abondantes.

«Tu peux pas mettre tes espoirs dans ton petit, dans le futur, parce que le futur est arrivé pis le futur, c’est l’agonie», dit l’un des personnages de Lignes de fuite, la dernière pièce de Catherine Chabot.

En quoi mettre nos espoirs, alors?

Dans les prochains numéros de Nouveau Projet, nous vous ferons part de nos plans à nous, pour la suite des choses. Des plans encore embryonnaires, mais qui se préciseront avec le temps et l’apport de vos idées, de votre soutien. À la base, comme dans tout ce que nous faisons depuis le début, il y aura la notion de communauté. La nécessité de pouvoir compter les uns sur les autres, celles et ceux sur qui nous pouvons compter. «Imaginer l’extinction imminente de la race humaine déclenche une telle expérience spirituelle», écrivait le professeur Jem Bendell dans un article scientifique qui a fait grand bruit l’an dernier, «que l’on comprend pourquoi croire en l’inéluctable extinction pousse certaines personnes à se rassembler.»

«Ensemble, nous trouverons l’espoir au-delà de l’espoir, les voies qui nous mèneront au monde inconnu qui nous attend», conclut le Dark Mountain Manifesto

***

Nous voici donc, dix ans plus tard. Un peu plus ridés, un peu meurtris par les inévitables souffrances et mésaventures de la décennie. Un peu plus sages aussi, espérons-le, plus forts des expériences des dernières années, plus solides en dedans et au-dehors, après quelques milliers de couchers de soleil supplémentaires, presque autant d’amours et de retraites stratégiques et de recommencements.

La nature reprendra ses droits, disais-je plus haut. Mais nous? Quel sens donner à notre existence, nos projets, nos engagements, nos communautés? Comment nous préparer à ce qui nous attend, physiquement, émotionnellement, spirituellement? Comment juste être, maintenant?

Il nous faudra développer une toute nouvelle culture qui, aussi différente soit-elle, risque d’incorporer beaucoup de savoirs anciens et de techniques oubliées. Nous n’aurons pas le choix de revenir à certaines manières de faire et de penser que nous avions abandonnées, au cours de notre marche confiante vers le progrès. Il faudra nous préparer à la tempête qui nous attend. Faire des plans de contingence, nous pratiquer des sorties de secours.

Il nous faudra une nouvelle éthique, aussi. De nouvelles bases philosophiques. À quoi bon ceci?, nous demanderons-nous souvent, au cours de la décennie qui s’annonce. À quoi bon cela? Pourquoi faire x, y ou z, quand plane au-dessus de nos têtes une menace susceptible de rendre insignifiante la plus fondamentale de nos actions? Comment ne pas être frappés puis abattus par la futilité de notre hustle quotidien pour plus de possessions et de succès? Nous aurons besoin de ce genre de réponses.

Dans l’Intro de Nouveau Projet 01, je promettais «des histoires pour chercher un sens à tout ceci, pour arriver à se sentir moins seuls». Et alors que s’annonce une nouvelle décennie dont les contours indistincts n’augurent rien de bon, c’est la chose que nous pouvons continuer à promettre, maintenant, depuis nos petits bureaux beaucoup trop chauds et le fond de notre cœur: rester là, pour qu’ensemble nous puissions chercher du sens dans un monde qui s’en va chez le diable. 

***

Un genre de conclusion, pour l’instant.

Je suis assis sur la plage, dans le vent chaud. En ville, ça doit être étouffant, mais ici, au bord d’un lac des Laurentides, à l’apogée de l’été 2019, c’est une sorte de bonheur bien concret. 

J’ai passé un pourcentage substantiel de ma vie sur des plages comme celle-ci, bordées d’aulnes, avec sur ma peau l’odeur d’achigan et de grenouille des lacs québécois. 

Sortir de l’eau tout ruisselant, sécher en lisant, puis, dès qu’on recommence à avoir chaud, sauter dans le lac à nouveau, et répéter ce cycle pendant que le soleil décline à l’horizon, miroite à la surface de l’eau en un million de feux: je fais ça depuis que j’ai appris à lire, au bord d’un lac de l’Outaouais, au milieu de l’été de mes cinq ans.

Des enfants courent et crient autour de moi. Des enfants comme celui que j’étais et ceux que je n’ai pas eus, trop occupé à autre chose. Des enfants assez jeunes pour se rendre à 2100, en théorie. De quelles tragédies seront-ils témoins? Avec quelle mélancolie repenseront-ils un jour à l’été 2019?

Les yeux plissés à regarder l’eau qui brille, il me vient en tête l’image d’Ulysse balloté par les flots et les dieux, rongé de nostalgie pour un pays natal auquel il ne peut retourner. 

De la main droite, je fais ce geste que je fais toujours machinalement, sur une plage: creuser le sable brulant à la recherche de celui, frais et humide, qui se trouve en dessous. J’en prends une poignée que je serre fort entre mes doigts. Nous sommes ici, maintenant. 

Trouver l’espoir au-delà de l’espoir: voilà la tâche qui nous occupera, au cours de la décennie à venir. 

«Continuer à mettre un pied devant l’autre, vers l’inconnu.» 

Ce sera peu, devant le nouveau cycle de destruction et de renouveau qui nous attend, mais ce sera déjà énorme.

 Lantier, juillet 2019

 

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Nouveau Projet 16

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