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En principes: Amandine Gay

Militante afroféministe, comédienne et réalisatrice du documentaire Ouvrir La Voix, qui donne la parole à des afrodescendantes francophones, Amandine Gay révèle les principes qui lui servent de repères quotidiens.

Propos recueillis par Julia Sirieix

En principes: Amandine Gay

1. La persévérance

Si, quand tu as l’habitude de faire face à des portes fermées, tu te décourages au premier «non», tu ne feras jamais rien de ta vie. La porte est fermée? J’essaye la fenêtre. La fenêtre est fermée? J’essaye la cheminée et ainsi de suite jusqu’à ce que je trouve une microfaille dans laquelle glisser mon pied-de-biche. Ce n’est pas sans raison que j’ai appelé mon entreprise «Bras de Fer Productions»: pouvoir simplement exister, créer, ou diffuser ses créations relève de la lutte. Mais si le combat nous est imposé, la persévérance, elle, a l’avantage de nous redonner prise sur les choses:«Je choisis de ne pas me décourager», je redeviens agent. C’est devenu synonyme de challenge—je sais qu’on va me dire non pour tout ce que je veux mettre en place, de toute façon.

Si l’on me dit, par exemple, que je ne suis pas assez objective, que je suis trop proche de mon sujet, je vais monter une liste d’autres artistes qui sont, eux aussi, très proches de leurs sujets ou qui travaillent à partir d’eux et qui ont pourtant reçu des financements institutionnels et ont fait de très beaux travaux. Je démontrerai qu’il n’y a aucune raison pour que mon travail soit moins juste, bon ou beau que celui de ces artistes. J’essaye toujours de partir du principequ’il ne faut pas faire de procès d’intention: peut-être que ce genre de réponses à mes dépôts de dossier ne veulent pas nécessairement dire qu’on ne veut pas me laisser prendre la parole. Peut-être que les gens pensent sincèrement que lorsque l’on est concernée par un sujet, on ne va pas bien le traiter. Donc, je donne une liste d’exemples. Et je m’attèle à atteindre le stade où les personnes en face n’ont plus d’arguments à opposer et sont obligées de dire oui.

 

2. Sincérité et authenticité

Il y a une sorte de slogan en anglais, «Go hard, don’t lie». Pour moi, il faut être honnête sur qui on est, sur ses erreurs. Par exemple, je n’efface jamais rien de ce que je publie, y compris sur mon blogue. Déjà, parce qu’à titre personnel, c’est drôle de relire ce que j’écrivais en 2014, mais c’est aussi intéressant de constater le chemin parcouru. Dans le milieu militant, on est censé être très cohérent tout le long de sa vie, ne jamais se tromper. Or pour moi, la beauté de la pensée et de la création c’est précisément d’être en mouvement. Il y a des choses que j’ai essayées qui n’ont pas fonctionné. Présenter son parcours comme quelque chose de lisse et de cohérent relève de l’autofiction: cela peut-être dangereux. Je suis Noire, certes, mais je suis aussi adoptée. Ça veut dire que ma négritude est quelque chose de complexe, et que je ne vais pas l’aborder comme les gens qui ont grandi dans des communautés afros. Je pense que c’est très important d’être claire avec moi et avec les autres sur qui je suis, où j’en suis, qui j’ai été. La sincérité est source d’une très grande force. Mandela disait «Moi je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends».

3. Être en connexion avec son corps

Quand on est dans des activités de création, où on est beaucoup dans sa tête, on se déconnecte plus vite que l’on pense de son corps. Cette année, j’ai été dans une dizaine de pays dans l’espace de huit mois, à dormir à l’hôtel, à manger au restaurant, à être en déplacement. Dans ce «chaos», difficile d’écouter son corps, de faire du sport (j’en ai toujours beaucoup fait: du basket à haut niveau, de la danse, etc.) et trouver un équilibre alimentaire. Mais perdre cette connexion avec son corps est l’une des raisons pour laquelle les gens font des burnouts: ils ne s’écoutent pas. Cette année j’ai introduit la journée off de la semaine, chose que je ne faisais pas avant. On se rend vite compte que la terre ne s’arrête pas de tourner si on ne répond pas aux courriels. Je pense que c’est quelque chose qu’on ne nous apprend ni dans la société, ni dans les communautés afros: il faut réaliser qu’on a le droit de se reposer, le droit de ne pas tout le temps être disponible pour la communauté, le droit de faire des choses pour soi. On ne peut pas aider les autres si on n’est pas bien soi-même. On ne peut pas créer des choses qui vont venir toucher l’ensemble de l’humanité, si on est soi-même au bout du rouleau.

 

4. La transmission

Je vois mes créations et mes engagements comme faisant partie d’un chemin. Beaucoup l’ont emprunté avant moi:Beaucoup l’ont emprunté avant moi: Paulette Nardal, les membres de la Coordination des Femmes noires, celles dont les luttes ont permis à la société de changer assez pour que je puisse réaliser mon film et que des jeunes femmes noires aient le courage de parler à visage découvert de racisme, de sexisme, d’homophobie, etc.  Le changement social ça exige des compétences, et ça demande de changer les institutions. En France, je fais autant d’interventions que je peux en milieu scolaire. Parce que si je veux voir plus de personnes racisées dans le monde du cinéma, il faut aussi que des jeunes se rendent compte dès le collège et le lycée qu’ils ont le droit à ces carrières-là. Il faut qu’ils sachent où se trouvent les écoles de cinéma, quelles fondations donnent des bourses pour les écoles d’art, etc. (J’ai compilé des ressources sur les moyens d’aller dans les écoles d’art et de cinéma quand on vient d’un milieu populaire, j’ai un petit courriel type de prêt et quand on me pose une question je l’envoie.) C’est en grande partie la jeunesse qui a le pouvoir de faire en sorte que nos sociétés progressent vers plus d’égalité, une plus grande décolonisation des esprits.


5. L’indépendance créative

Je trouve ça très politique de pouvoir ouvrir des fenêtres sur le monde, mais je veux m’autoriser à ne pas me limiter à un discours strictement politique. Je suis une artiste parce que ça me fait du bien de m’exprimer. J’ai participé à l’ouvrage du collectif «Décoloniser les arts» qui parait en septembre 2018 aux éditions de L’Arche. Une des questions posées aux artistes était «En quoi notre pratique artistique vise à décoloniser les arts?» J’ai répondu que ma pratique artistique ne consistait pas systématiquement à décoloniser les arts. Mes œuvres sont un acte politique, bien sûr: elles sont centrées sur l’esthétique noire et donnent exclusivement la parole à des femmes noires, mon but étant de voir si le reste de la population peut s’identifier à nous. Mais dire que cela vise à décoloniser les arts briderait ma créativité. De la même manière, je ne suis pas tenue de me cantonner à ces questions. Mon prochain documentaire portera sur l’adoption. La dimension raciale y sera certainement abordée en filigrane, mais j’ai surtout envie de parler de filiation et de parentalité. J’ai choisi l’art parce que ça me permet d’être libre, pas pour me prendre de nouvelles injonctions. Il y a toujours une vigilance à avoir pour ne pas être définie de l’extérieur. C’est moi qui décide quels sont mes centres d’intérêts, ce sur quoi j’ai envie de travailler, ce que j’ai envie de révéler ou non de mon parcours…

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Amandine Gay est comédienne et réalisatrice. Elle se consacre au cinéma et au militantisme. Son premier documentaire Ouvrir La Voix, a remporté le prix du public aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). 

 

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