Suppléments

En principes: Serge Bouchard

Avant-gout de notre édition printanière, une version longue de notre entrevue avec l’anthropologue Serge Bouchard. Il y est question des principes et valeurs qui guident sa vie au quotidien et lui permettent de rendre sa vie signifiante.

En principes: Serge Bouchard

L’anthropologue et écrivain nous présente quelques-uns des principes qui guident ses gestes quotidiens.

1. La justice qui répare
Dans la cour de mon école primaire, je fus du camp des justiciers. Ce parti pris m’est venu tout naturellement, sans que j’y réfléchisse. C’est incroyable ce qu’on apprend dans une cour d’école. Ce n’était rien que des petites affaires, mais à l’échelle de notre monde d’enfants, la chamaille prenait des airs de grandes guerres. Il y avait les bons, il y avait des méchants. Je faisais la bataille aux intimidateurs, à tous ces petits matamores qui abusaient de leur force en s’en prenant aux plus faibles. De même dans les films de cowboys, je prenais toujours pour les Indiens, souhaitant que Geronimo l’emporte sur John Wayne, espérant qu’à la fin du film, le chef apache parvienne à chasser la cavalerie américaine de ses terres. D’aussi loin que je me souvienne, le spectacle de l’injustice m’a profondément indigné. Je fus pour les pauvres contre les riches, pour l’Afrique contre le colonisateur, pour l’ouvrier contre le patron, pour la déesse-mère contre le Dieu vengeur, pour les victimes, les oubliés, les opprimés. Ces idées de correction et de redressement ont habité ma vie de bout en bout; comment réparer un monde à ce point brisé? D’ailleurs, la rue où je faisais peur aux méchants de mon enfance s’appelait le boulevard de la Réparation. 

 

2. La nature qui console
Je crois avoir appris la beauté en observant un arbre. Était-ce un orme, était-ce un tremble, je ne me souviens plus vraiment. Mais c’était un arbre. Quelle émotion j’ai ressentie devant son écorce, ses rides, ses marques, ses blessures; la droiture du tronc, la patience du bois... Cette forme à chaque fois unique me révélait toute la complexité des chemins du temps. Je fus tout aussi bouleversé devant le fleuve, les bateaux sur le fleuve, le ciel, les nuages, les tempêtes et les orages, les oiseaux. La beauté est devenue ma réalité, je l’ai toujours cherchée, trouvée, dans le camion, dans l’autobus, dans le regard des gens, leur histoire, dans l’ordinaire de nos jours, les vieilles maisons, les champs minutieusement fauchés, dans l’apparition d’un animal sauvage au détour d’un sentier. Autant parler de la beauté du monde, sa part de mystère, sa part d’inexpliqué. Et autant le dire: j’aurai détesté mon époque, son bâti, ses allures, ses devantures commerciales, ses architectures fonctionnelles, son insipide logique de l’économie. Je me suis toujours consolé en sachant que là-bas, vers le Nord, des milliards d’épinettes noires veillaient à la beauté absolue; dans mon arrière-pensée il est un arrière-pays dont je suis le gardien, comme d’un musée aux chefs-d’œuvre inestimables.


3. L’imaginaire qui recrée
Ce ne fut pas pour moi un refuge: l’imaginaire a été mon champ d’exploration, mon unique façon d’être, mon oxygène de chaque instant. Comme Bachelard et combien d’autres, j’ai toujours cherché à découvrir des univers de sens dans une simple goutte d’eau ou l’unique flamme d’une chandelle. Donner une âme à toutes choses, imaginer l’essence de ces choses, voilà qui occupe vos journées. L’imaginaire fut pour moi une forme supérieure de conscience. En cela, je suis un élève de Gilbert Durand dont l’œuvre a contribué à établir un nouvel esprit anthropologique fondé sur la réhabilition de l’imaginaire face à la rationalité, la logique, la dialectique. Attention! l’imaginaire n’est pas la tare de la pensée primitive ou, comme disait Pascal, la «folle du logis»: l’imaginaire serait plutôt la nébuleuse d’où naissent toutes les métaphores. C’est à ce grand flou magnifique que j’ai toujours puisé. Si le monde se résumait à des chiffres, des formules, des algorythmes, alors nous n’aurions plus qu’à nous soumettre platement à l’empire de la Raison. Bien au contraire, par les vertus de notre intelligence intuitive, et en exerçant notre raison sensible, nous sommes libres de créer un monde profondément humain.

 

 4. L’amour qui donne
De tous les mystères, l’amour reste le plus grand. Même s’il est au cœur des aspirations humaines et omniprésent dans la littérature, le cinéma, tous les arts, toute la culture, on n’y comprend toujours pas grand-chose. Comme la mort, pour autant qu’il se répète, pour aussi familier qu’il nous apparaisse, l’amour demeure sans explication, sans raison. Le «je» doit tout donner au verbe «aimer»; il n’a ni réserve, ni condition, ni à-peu-près. Suspension du jugement, courage aveugle, l’acte amoureux représente le plongeon ultime: on ne songe pas à plonger, on saute, les yeux fermés. Tout être amoureux doit confesser son impuissance face à cet attrait. Je me définis ainsi, conscient de recevoir beaucoup d’amour et d’en donner tout autant, mais conscient surtout de tenir à l’amour comme on tient à la vie; un trapéziste sans filet. Ce qui s’oppose à l’amour, ce qui le tue, c’est le calcul, l’économie, c’est l’intérêt, le petit moi qui s’avantage et se protège et demeure finalement sur son quant-à-soi. À cause de l’individualisme moderne et des plaisirs solitaires si accessibles, à cause de l’économie qui dirige nos destinées, je crois que nous vivons dans un monde adverse à l’amour véritable.

 

5. La mémoire qui raconte
Dans ma vie, j’aurai passé beaucoup de temps à imaginer le passé. Fasciné par la durée, par le témoignage du temps, je me suis recueilli devant tout ce qui avait de la profondeur en ces matières: la roche laurentienne, le grain de sable, l’eau, une grange, un clou rouillé, un vieil arbre, une vieille personne. J’ai médité devant le vieux jusqu’à vouloir tout saisir de son êtreet jusqu’à le devenir moi-même, tiens! L’histoire fut pour moi une passion, au même titre que l’anthropologie, la littérature ou la philosophie. Mon frère, devenu géologue, m’avait initié très jeune à la temporalité fondamentale: l’âge de l’univers, du soleil, de la terre. J’ai vite appris les grandes époques géologiques, du cambrien au pléistocène. Émerveillé devant ces mondes, mon regard fut tranformé à jamais. Chaque paysage est une histoire inépuisable, tout comme chaque être humain est un puits sans fond de mémoire. Histoire de vie, histoire de la matière, inventaire des imaginaires, des mythes, des consciences, je crois avoir parcouru un itinéraire fascinant le long duquel je ne me suis jamais ennuyé.


6. L’humanité qui unit
Je retiens ceci de la très grande histoire. Pour autant que l’on sache, des hommes modernes, je parle des Homo sapiens, sont apparus en plusieurs régions de l’Afrique il y a plus de 200 000 ans. Ces êtres nouveaux, produits d’une extraordinaire mutation, étaient dotés d’une conscience réfléchie. Pour la première fois dans l’histoire de la vie, la matière devenue organique achevait le travail de l’évolution et peaufinait sa capacité de réflexion déjà présente chez les humains archaïques. La pensée se pensait finalement elle-même, l’être se voyait clairement dans le monde. Nous tenons là l’acte de naissance de notre humanité. Ces groupes anciens, mais déjà si modernes, formèrent des familles et la notion même de famille fut la référence des humains pendant toute la durée de leur existence en tant qu’espèce sur la terre. Ces familles voyageaient, elles rencontraient d’autres familles, mêlant leurs gênes, mais surtout, agrandissant sans cesse le «cercle de la famille». L’humain moderne représente le résultat de toutes ces aventures: il est essentiellement migrateur et métissé. Si l’amour fait grandir les êtres amoureux, le métissage renforce et embellit les enfants de ces rencontres. Pour cela, pour la cause de l’humain, pour son anthropologie remarquable, j’avoue avoir vécu en tant qu’humaniste invétéré, amoureux de l’espèce humaine, une espèce née de mille et une histoires, et d’autant de langues et de cultures, une espèce tour à tour éparpillée et rapaillée, et pourtant unique, et parfois unie.

__

Anthropologue, écrivain et animateur de radio, Serge Bouchard est l’auteur d’une vingtaine de livres et le lauréat de nombreuses distinctions, dont le plus récent Prix du Gouverneur général pour son essai Les yeux tristes de mon camion. Il a consacré sa vie à l’histoire des Amérindiens, des Métis, de l’Amérique francophone et à la nordicité.

Photo: Dominique Lafond

Partager
Numéro courant
Nouveau Projet 14

Catégories

Afficher tout +