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Fais-moi peur

Par Laurence Olivier

ANTICOSTI—Dans la brume putride de Fox Bay, trois campeuses cohabitent avec les fantômes des naufragés du Granicus... et les leurs.

Fais-moi peur

Nous roulons lentement sur l’étroite route de gravier bordée de deux murs d’épinettes. Les gros cailloux crissent sous les pneus, parfois un bruit grave nous indique que le plancher du VUS a heurté le sol inégal. Les deux roues de secours coincées entre les bagages et l’équipement photo frappent les caisses de nourriture dans un couinement intermittent de kevlar et de plastique. Dominique chantonne le refrain de «Girls Just Wanna Have Fun», son pied nu sur l’accélérateur, les avant-bras paresseusement déposés sur le volant qui tremble. Entre nos deux épaules tinte la cuillère argentée pendue au bout de la canne à pêche jetée dans le bordel général de la voiture. Appuyée contre le bidon d’eau, Noémie somnole sur la banquette arrière. Les derniers 20 kilomètres auraient été franchis presque aussi rapidement à pied, mais les essaims de mouches à chevreuil nous ont dissuadées de sortir de l’habitacle.

À la sortie d’une longue courbe, la route s’arrête: une baie s’ouvre devant nous. Dominique stationne le véhicule sans prendre la peine de l’éloigner du chemin; personne ne passera ici. Après plusieurs jours à progresser laborieusement, nous voici arrivées à Fox Bay, à l’extrême Est d’Anticosti, la zone la plus éloignée du seul village de l’ile, la plus déserte. Je séjourne ici pour réaliser un court film expérimental inspiré du sorcier Gamache, important personnage anticostien. Je serai servie: tout à Fox Bay est épeurant, surtout dans cette lumière parfaitement grise, sous ce ciel bas qui nous enveloppe comme un mauvais présage. Les occupants du petit bateau de pêche au homard ancré non loin de la rive sont les seuls humains à des kilomètres à la ronde. 

Je chausse mes bottes de pluie, sors ma caméra Super 8 et pars explorer les lieux avec Dominique et Noémie. Une bruine tombe sur la baie qui empeste. L’odeur de putréfaction est insoutenable. Dans la brume, le long de la berge délimitée par deux caps rocheux, s’alignent des camps délabrés, des hangars abandonnés, un pavillon incendié, des casiers à homard sinistres et des abris effondrés dont seuls les toits de tôle et de goudron ont résisté à la pourriture. C’est encore mieux que ce qu’on m’avait décrit.

J’entre dans un camp de chasse en ruine. Le bois du sol ploie sous mes bottes et le linoléum qui retrousse révèle des planches noircies par les moisissures. Je lève la tête: je vois le ciel à travers le toit. Des boites de jus aux couleurs encore vives laissent supposer que d’autres sont passés récemment. Des mégots, des contenants d’huile à moteur et des bouteilles de rhum vides jonchent le plancher. Je fais le tour : derrière le camp, une carcasse de cerf git dans une bécosse défoncée. 

La bruine s’est transformée en pluie, les gouttes claquent sur la bâche que nous avons installée en retrait de la route. Nos trois tentes sont cernées par des épinettes avachies, blanchies par les intempéries. Au sol, la mousse verte et moelleuse est constellée d’ossements de chevreuils qui se confondent avec le bois pâle; les derniers hivers très neigeux ont rendu la nourriture plus difficile d’accès et ont été fatals aux cervidés de l’ile. 

Je range ma caméra pour la soirée et, pendant que Dominique allume le bruleur, Noémie nous fait la lecture d’un extrait de Lettres sur l’ile d’Anticosti, écrit par Monseigneur Charles Guay en 1902. Il y raconte entre autres un naufrage survenu dans la baie. Les récifs traitres qui entourent l’ile sont reconnus pour avoir eu raison de plus de 300 bateaux. Le naufrage du Granicus est célèbre entre tous parce qu’il a mené à des meurtres et à des actes de cannibalisme. Des caches de nourriture étaient prévues à plusieurs endroits sur l’ile pour les malheureux et les malheureuses qui y échouaient, mais celle de Fox Bay n’avait pas été entretenue. Nous jetons des regards vers l’anse sombre, puis vers la rivière dissimulée par les conifères et nous nous demandons où aurait pu être installé ce refuge au XIXe siècle. Peut-être exactement là où nous avons établi notre campement?  

La nuit tombe et Noémie allume sa lampe frontale pour continuer sa lecture. 

«Un drame terrible se déroulait au printemps de 1829, sur l’ile d’Anticosti, à l’endroit que MM. les Anglais ont décoré du nom de Fox Bay», narre Noémie. «Cette sanglante tragédie eut lieu entre les hommes de l’équipage du Granicus, bâtiment à voiles qui se brisa sur les récifs de la pointe est de l’ile, en novembre 1828.»

Ce qui suit est tiré du récit que le capitaine Basile Giasson a fait de son arrivée dans la baie quelques mois plus tard.

«Le 8 mai 1829, le vent nous étant contraire et notre provision d’eau étant épuisée, je décidai d’y mouiller pour la nuit. En entrant dans le havre, nous aperçûmes une chaloupe à haute marée, et qui semblait être là depuis peu de temps. […] un silence de mort semblait régner dans cette solitude. […] le premier objet qui frappa nos regards fut une robe de soie qui avait évidemment appartenu à une femme, et tout auprès un habillement d’enfant d’environ un an. […] Elles étaient couvertes de taches de sang et percées de trois coups de couteau sur le corsage, dans la région du cœur. […] À peine eûmes-nous ouvert la porte qu’un bien triste spectacle frappa nos yeux. Des débris de cœurs, de boyaux, de fressures, etc., gisaient sur le plancher, et accrochés au plafond, six cadavres éventrés, la tête coupée ainsi que les jambes et les bras, à la jointure du coude et des genoux, et un bout de bois tenait les cuisses ouvertes. […] Tout dans cette pièce était dans un désordre indescriptible. Dans la cheminée se trouvaient quelques charbons éteints et deux grandes chaudières suspendues à la crémaillère, dont l’une était remplie de jambes et l’autre de bras humains, de sorte que les pieds et les mains étaient à la surface de l’eau. Il y en avait plusieurs qui étaient à demi rongés. Les mains surtout étaient tournées la paume en dehors et semblaient demander miséricorde. […] Nous entrâmes ensuite dans une seconde pièce […] et là se trouvaient trois grands coffres et un quart dans lequel il y avait encore un peu de sel. Comme l’un des coffres était à demi fermé, j’en soulevai le couvercle. Quelle horreur encore! Il était rempli de chair humaine, et chaque morceau était de sept à huit pouces carrés, et salé avec autant de précaution qu’un quart de lard. […] La nuit se passa bien triste, personne ne put clore l’œil ; nous avions l’esprit hanté du lugubre spectacle de ces cadavres mutilés, et nous semblions apercevoir leurs ombres se promener sur le lieu même du sinistre. Un de mes hommes fut de quart toute la nuit dans la crainte que quelqu’un eut appelé au secours; mais la nuit se passa dans un profond silence

Dominique et moi rions fort. En mangeant nos patates aux épinards de mer et à la livèche, nous jouons à imaginer comment nous garnirions nos caches à nourriture. Je commence en suggérant huit pots de beurre d’arachide, rien d’autre. Dominique est plus tordue que moi: «Des bines en conserve… mais pas d’ouvre-boite.» Noémie renchérit: «Du Jell-O en poudre, pas d’eau douce.» 

Tout à coup, nous entendons un moteur hors-bord. Nous nous taisons. Nous nous jetons un coup d’œil, éteignons nos lampes frontales, soufflons la bougie. Il fait complètement noir. Le moteur se rapproche de la rive. Le plus discrètement possible, nous avançons vers la baie, peine perdue: nous ne distinguons rien d’autre qu’un point lumineux qui s’approche. Nous restons accroupies derrière les troncs des arbres morts. Nous chuchotons, en prenant des pauses entre chaque phrase pour continuer à entendre ce qui se passe. «Le bateau de pêche… C’est sûr qu’on nous a vues, plus tôt, sur la berge.» Je regarde derrière nous, me demandant si la bâche et nos tentes sont visibles, si nos rires ont résonné loin dans la baie.

Le moteur s’arrête. L’embarcation accoste. La coque glisse sur le sable. Des pas dans l’eau peu profonde. 

«OK, le mieux, c’est de sortir et d’aller les rencontrer», propose Noémie. «Vous nous avez vues, on vous a vus, bonne nuit.» Dominique répond: «J’aime mieux qu’ils sachent pas qu’on est trois femmes.» Nous considérons la situation en silence. Elle ajoute: «Je pourrais y aller seule et dire que je suis avec mon chum.» Il doit faire 10 degrés, mes pantalons sont trempés, mes mains tremblent dans la mousse humide.

Nous qui rions de tout, qui ne craignons rien, qui avons plusieurs fois campé seules, loin de tout, sommes figées par la peur. Je lis dans le visage de Dominique la colère contre cette peur apprise, cette peur inculquée, reproduite, renforcée par les histoires qu’on nous raconte pour nous mettre en garde contre notre spontanéité intrépide, notre hardiesse joyeuse. Les branches mortes autour de nous prennent la forme des mains décharnées qui peuplent les forêts effrayantes des contes pour enfants.

La forêt est dense. Si quelqu’un vient, nous l’entendrons. Nous tendons l’oreille. Nous attendons. Le moteur redémarre et s’éloigne. 

Nous laissons la vaisselle et parlons d’autre chose, jusqu’à ce que nous tombions de fatigue. La pluie cesse. De ma tente, je vois la lueur de la bougie que Dominique allume dans la sienne pour couper l’humidité avant de s’endormir. Je me mets à imaginer les scénarios possibles de notre histoire comme si j’avais à l’écrire. Si ça finit mal, c’est que les héroïnes ont été punies pour leur témérité, ou plutôt pour leur manque de jugement. Quelle idée de se rendre seules dans un lieu si reculé? Si ça finit bien, c’est que les héroïnes ont eu des peurs ridicules, puériles. À ce compte-là, elles auraient pu rester chez elles. Il n’y a pas de bonne façon de terminer cette histoire. La lumière du homardier, réverbérée dans l’eau calme de la baie, arrive jusqu’à moi filtrée par les branches tortueuses des épinettes. 

Au matin, dans ma tente, le bruit des animaux m’enveloppe: le martèlement des sabots des cerfs, les glapissements des renards, les vagissements des lièvres, le bourdonnement continu des moustiques et des frappabords mais, surtout, les gazouillis de dizaines d’oiseaux. Je n’ai jamais entendu le chant d’autant d’espèces à la fois. Baignée de vie et de lumière, je reste longtemps immobile à tenter de distinguer chacun des sons. Il y a certains bruits que je ne reconnais pas du tout. Plus tard, je saurai que c’étaient les cris d’un lièvre croqué par un renard.

Trois bateaux sont maintenant au mouillage. Nous ne les avons pas entendus arriver. En buvant mon café, je pense aux images filmées la veille, que j’ai hâte de développer. Il me reste encore des mètres de pellicule et quelques semaines dans ce grand terrain de jeu.

Dominique, Noémie et moi nous affairons autour du VUS quand nous entendons un moteur approcher, cette fois par la route. Un quatre-roues apparait au loin dans un nuage de poussière. Dominique dit: «Un gars! Avec un peu de chance, il va être sexe.» Mon chum, qui n’a pas voulu suivre l’expédition, me semble soudainement bien loin. L’homme au volant du quatre-roues s’avance jusqu’à nous. Jeune. Beau. Sa chemise déboutonnée a les couleurs de la pourvoirie voisine. Dominique s’avance à sa gauche, moi à sa droite, Noémie, droit devant lui. «Allo, ça va?» Dominique lui fait des yeux de braise: «As-tu besoin qu’on déplace le char?» Noémie continue: «On pensait pas croiser quelqu’un ici…» Nous le cernons. «Est-ce que tu travailles dans le coin?» C’est le territoire de son employeur que nous squattons, nous le savons bien.

Le jeune homme se racle la gorge: «Non non, pas besoin de déplacer l’auto. Je devais juste, heu, vérifier si le chemin était encore praticable. Si vous êtes passées avec votre auto, ben, oui, hein, c’est praticable.» Dominique récidive: «As-tu envie d’un café?» Noémie ajoute: «On a du rhum pour mettre dedans.» Il recule tranquillement, bafouille quelque chose à propos du travail qui l’attend. Il fait demi-tour avec son quatre-roues alors que nous avançons, toutes griffes dehors.

Laurence Olivier est l’auteure du roman Répertoire des villes disparues et fait partie du comité de rédaction de la revue Estuaire

Son texte «Fais-moi peur» a fini deuxième lors du concours de récits de voyage Nouveau Projet 2019.

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