Suppléments

Hausse des frais de scolarité: un échange plus approfondi

La force et la beauté de la mobilisation étudiante contre la hausse des droits de scolarité redonnent espoir à ceux qui croyaient que le combat contre l’apathie politique avait été perdu. La frénésie environnante, toutefois, n’est guère propice à une réflexion plus poussée et nuancée au sujet du financement des études universitaires et des droits de scolarité. Jocelyn Maclure et Christian Nadeau ont donc voulu échanger sur cette question.

Hausse des frais de scolarité: un échange plus approfondi

Si leurs positions ne sont pas aux antipodes l'une de l'autre, leur discussion montre qu'il est possible d'émettre des opinions nuancées sur la question de la justice sociale et des problèmes comme celui de l'accessibilité aux études supérieures. Une pensée plus subtile pouvant difficilement s’exprimer dans les débats télévisés de 12 minutes et dans les textes d’opinion de 350 mots dans les quotidiens, Nouveau Projet a voulu leur donner l’occasion d’approfondir leur pensée sur la question.

Christian Nadeau pense que, au minimum, toute personne liée au domaine de l’éducation doit se situer par rapport à ce débat. Il juge que le seul moyen équitable de garantir l'accessibilité aux études universitaires est l’impôt progressif sur le revenu. Jocelyn Maclure considère, lui, que la collectivité toute entière et le bénéficiaire des études universitaires doivent contribuer à leur financement. Il soutient aussi qu’il est raisonnable d’en demander davantage aux familles bien nanties ainsi qu’à ceux qui profiteront fortement de leurs études universitaires.

— 

Le mouvement étudiant et la question de la justice sociale

Par Christian Nadeau

 

L’idée de cet échange entre Jocelyn Maclure et moi-même résulte d’un constat. Le débat intellectuel au sujet des grands chantiers politiques du gouvernement Charest et, plus précisément, au sujet de la hausse des droits, souffre d’une polarisation qui a pour résultat de gommer les nuances du discours de chaque camp. J’ai moi-même tenu des propos qui ont paru à plusieurs comme étant trop tranchés pour inviter à l’échange. Même si ce n’est pas ce que je recherche, je ne peux pas refuser leur perception des choses à certains de mes interlocuteurs. Ce texte me donne l’occasion d’expliciter mes idées sur ce sujet. Quelques précautions méthodologiques s’imposent d’abord. Ni Jocelyn ni moi-même n’avons voulu écrire un texte savant, et encore moins un exposé complet des thèses philosophiques sous-jacentes au débat sur la hausse des droits de scolarité ou un relevé des informations factuelles pertinentes. Dans mon cas, mon intervention se limite à tenter d’éclairer les principes et les valeurs qui nous permettent d’évaluer telle ou telle politique publique, ou encore de les proposer ou de les réfuter. On peut discourir sur les chiffres longtemps – et cela est à la fois juste et nécessaire – mais il faut nous montrer le plus clair possible sur les normes en fonction desquelles nous jugeons les choix publics faits ou à faire.

 

1. Une prise de position nécessaire

Dans ma compréhension des enjeux liés à la hausse des droits de scolarité, mon point de départ est que toutes les personnes liées au domaine de l’éducation devrait prendre position, ou au moins être en mesure d’expliquer pourquoi elles ne le peuvent pas. Je crois qu’idéalement, tout citoyen devrait se faire une idée fondée sur des arguments à ce sujet, mais le milieu de l’éducation est le premier concerné. Bon nombre de mes collègues professeurs ont préféré une opposition molle, ou un appui très prudent jusqu’à l’absurde, ou pire encore l’indifférence totale, face à un mouvement social qu’ils ont voulu voir comme étant l’affaire des seuls étudiants.

Cette prise de position—car même l’indifférence est un geste politique dans un contexte comme celui que nous connaissons actuellement—est selon moi intenable. Limiter le débat sur la hausse des droits à un combat mené par et pour les seuls étudiants revient à s’aveugler volontairement. On ne peut pas circonscrire de manière artificielle la question de la hausse des droits de scolarité en en faisant une question corporatiste.

Ceci étant dit, cela ne signifie pas pour autant que tous les professeurs devraient être contre la hausse. J’ai invité les professeurs à l’être, mais sur la base d’arguments que l’on peut ou non adopter. Mais quelle est la nature de ces arguments? J’ai présenté les miens dans la perspective de la justice sociale.

 

2. Une question morale?

Avant même d’exposer ces arguments, il est tout à fait légitime de se demander s’il est pertinent de situer ce débat dans une perspective morale. S’agit-il bien d’une question morale? Si oui, en quel sens? Je pense qu’il s’agit en effet d’une question morale dans la mesure où elle indique un conflit de valeur, dont émergeront des choix sociaux qui ne sont pas réductibles à des contingences économiques, démographiques ou plus généralement sociologiques.

La problématique de la hausse des droits de scolarité, comme celle des autres grands enjeux sociaux au Québec en ce moment, pensons à la question de l’environnement, à l’aide apportée aux agriculteurs, au problème du logement, et plusieurs autres dont il est impossible de rendre compte ici, on ne saurait répondre à toutes ces interrogations sans une compréhension des principes et des valeurs en présence. Ces débats sociaux ne se bornent pas à de simples rapports de force entre politiciens, ni ne se réduisent non plus à de simples faits qu’il est impossible de modifier. 

La hausse des droits de scolarité est un choix politique et social, même s’il est tout à fait vrai que ce choix n’a pas été fait sur la seule base d’une simple idéologie ou d’une vision morale, mais qu’il repose aussi sur une analyse de ce que nous pouvons nous permettre comme modèle d’accessibilité aux études. Mais rien ne nous permet d’affirmer que le gouvernement actuel n’avait pas d’autres choix et que toute autre option était impossible. Il est utopique par exemple de vouloir que la rareté des biens n’existe plus et qu’ils soient en quantité infinie partout sur la Terre. Mais la rareté des ressources et des biens est toujours évaluée à l’aune de plusieurs critères qu’il faut interroger, surtout lorsque nous en déduisons des politiques publiques qui affectent l’ensemble de la population. Tout ce que je peux faire comme chercheur en philosophie morale et politique est de m’attarder sur les critères moraux qui guident ou justifient ces choix publics.

 

3. L’égalité pour et par l’éducation

Cette seule question mériterait à elle seule un livre entier. Je me bornerai seulement à dire qu’il faut penser l’égalité en amont et en aval de l’éducation. L’éducation est un vecteur d’égalité sociale, mais une telle chose est impossible sans une égalité des chances, et donc à une réelle accessibilité aux études. Je pense que la majorité des intervenants du débat sur la hausse des droits serait d’accord sur ce point. Mais nous ne sommes pas d’accord sur les exigences et les conditions du principe d’égalité.

 

4. La juste part

L’argument de la «juste part», présenté par le gouvernement Charest, est l’un des critères moraux employés pour justifier la hausse des droits de scolarité. Certes, il n’est peut-être pas aussi développé conceptuellement que nous pourrions l’espérer. Mais si nous sommes d’accord pour mettre de côté l’idée selon laquelle ce genre de vocabulaire est pure rhétorique et qu’il n’y a rien d’autre, en dernière instance, que des rapports de force sur un terrain miné par les contingences, si nous refusons cette réduction à l’absurde du discours politique, alors nous devons essayer de donner un sens à de telles notions, et un sens que pourraient accepter les auteurs de ces formules. Ils n’accepteront pas les conclusions que nous tirons de leur propos, mais ils devraient au moins pouvoir accepter la manière dont nous les reconstruisons, sans quoi nous affrontons des hommes de paille. Encore une fois, on ne doit pas réduire tout discours politique aux idées. Mais s’il est un secteur où les idées ne sont pas des entités platoniciennes, c’est bien celui de la politique.

Je crois sincèrement que malgré ses défaillances et sa logique claudicante, l’argumentaire de la « juste part » n’est pas seulement un slogan ou une propagande d’un Jean Charest ou d’un Raymond Bachand. En premier lieu, il me semble tout à fait cohérent avec les autres phases du gouvernement. L’idée de juste part implique une accentuation des investissements individuels ou du secteur privé. Ce principe a déjà été utilisé lors de la mise en avant de nombreux partenariats public-privé. Il s’agissait alors de penser une réforme fondamentale des services publics. En réalité, Bachand espère réaliser sur le tard ce que Monique Jérôme-Forget a tenté de faire dès les premières années qui ont suivi la prise du pouvoir par le Parti libéral.

L’idée de juste part repose sur la critique de l’État providence et sur une volonté de mettre de l’avant les initiatives et les ressources du secteur privé. Si le but affiché est la prospérité du plus grand nombre, les résultats escomptés ne peuvent présumer aucune garantie. L’initiative privée, celle des individus ou celle des entreprises, repose sur des décisions indépendantes de toute contrainte publique. Si un individu cesse de faire des efforts, c’est son droit. Il devra assumer son choix. Il en va de même pour une entreprise. Fonder une politique publique sur une telle logique nous conduit tout droit vers l’arbitraire le plus complet. Nous quittons le domaine de l’administration publique pour celui du management de bas étage.

Si nous ne nous dotons pas de règles structurelles et collectives, tout ce que nous bâtissons est à la merci des aléas du marché et des allégeances politiques et économiques, lesquelles fluctuent selon les circonstances.

 

5. L’argent et l’université

Nous pouvons être en d’accord ou non sur le manque de financement de l’université. J’ai personnellement des doutes sur la gestion des universités, d’autant plus qu’elles sont de plus en plus soumises à des conseils d’administration composés pour l’essentiel de personnes issues du monde des affaires. Ces instances de surveillance me semblent jouer de plus en plus un rôle décisionnel, ce qui ne va pas sans entrainer beaucoup de problèmes de gouvernance. 

La nouvelle manière de concevoir l’administration des universités est cohérente avec l’ensemble des politiques publiques du gouvernement actuel, mais elle est critiquable précisément parce qu’elle repose sur des bases très fragiles. Je ne peux pas développer cette idée ici.  

Quittons maintenant le domaine de la gestion pour nous pencher sur celui du financement. À mon avis, si le financement des universités est d’abord et avant tout une question de justice sociale, le seul moyen équitable est l’impôt progressif sur le revenu. Moduler les droits de scolarité en fonction des secteurs reviendrait à réserver certains domaines d’études, par exemple celui de la médecine, aux mieux nantis, car plus les droits seront élevés, plus ces domaines seront perçus comme des options trop risquées pour les étudiants les plus démunis. 

En outre, en pensant que certains secteurs devraient couter plus cher aux étudiants, nous envoyons aussi un message très clair sur le sens à donner à des domaines d’études comme la médecine ou le droit. En gros, nous leur envoyons le message qu’ils ont choisi ces disciplines pour s’enrichir personnellement et non servir l’intérêt commun. Devenir avocat pour une organisation caritative ou choisir la médecine générale et familiale plutôt que des secteurs lucratifs, comme celui de la chirurgie esthétique, serait découragé de facto. Bien entendu, tout n’est pas aussi simple, mais ces craintes me semblent légitimes.

 

6. La hausse compensée par des prêts?

À l’heure où j’écris ce texte, la Ministre Beauchamp semble vouloir tendre la main aux étudiants, probablement pressée par les députés de son propre parti qui espèrent ne pas tout perdre lors des prochaines élections. Il est vrai qu’une très modeste proposition du gouvernement pourrait entrainer la fin de la grève. La division au sein du mouvement étudiant accélèrerait le processus et les cours pourraient reprendre rapidement. Les étudiants ont raison de se méfier des propositions tièdes, voire opportunistes, de la Ministre Beauchamp. En outre, l’idée selon laquelle la hausse pourrait être maintenue en échange de meilleures conditions d’accès au programme des prêts et bourses ne règle pas du tout le problème, à moins de ne plus parler de prêts, mais bien de bourses substantielles, ce qui a très peu de chances de se produire, pour le dire dans ces termes.

 

7. Qu’est-ce que l’université?

Je terminerai par un souhait. Nous devons tous ensemble réfléchir à ce que nous attendons de nos universités. Je reviens un instant à l’idée d’égalité. Si nous pensons l’université comme un vecteur d’égalité sociale, c’est en grande partie parce que l’université est un laboratoire démocratique où se partage le savoir. Le partage ici est synonyme de distribution—chacun reçoit quelque chose du savoir—et de participation—chacun bonifie le savoir, de l’étudiant de première année aux enseignants. Il n’y a pas de dichotomie entre la recherche et l’enseignement, car celui-ci est un lieu de recherche comme cette dernière est le moteur de l’enseignement. L’université est un projet social, mais elle est aussi un projet de vie, comme l’ont dit nos étudiants dans un texte récent. Selon eux, «nous travaillons pour apprendre, bien avant d'apprendre pour travailler» (Le Devoir, 23 février 2012). Les étudiants nous offrent non seulement un formidable message de justice, mais aussi, pour qui veut l’entendre, une très belle leçon sur la vie. •

 

Christian Nadeau est professeur au département de philosophie de l'Université de Montréal depuis 2002. Il travaille en histoire des idées politiques et en philosophie contemporaine. Il est l'auteur de Contre Harper, paru en 2010 au Boréal.

 

— 

 

Écrire au son des hélicoptères, ou de la difficulté à penser lentement aux droits de scolarité

Par Jocelyn Maclure

 

Il est bien difficile de ne pas être galvanisé par la force de la mobilisation étudiante contre la hausse des droits de scolarité. Les étudiants serrent les coudes et font preuve d’une détermination inspirante. Il est réjouissant aussi de constater qu’un grand nombre d’étudiants ont sauté sur l’occasion pour s’informer, développer un contre-discours crédible et se familiariser avec les rouages de l’engagement politique. La frénésie qui nous entoure n’est toutefois pas très propice à une réflexion nuancée et authentiquement ouverte sur le financement des universités et les droits de scolarité.

Habitant dans Centre-Sud, pas très loin de l’UQAM, le bruit des hélicoptères fait partie de notre réalité quotidienne. Ma petite fille de deux ans me demande où sont les hélicoptères lorsque nous ne les entendons pas, et je soupçonne qu’elle classe les manifestations étudiantes quelque part entre l’Halloween et la fierté gaie dans son esprit en pleine ébullition. Il faut quand même prendre conscience des questions difficiles que soulève le débat sur le financement de l’éducation universitaire. On ne peut jamais isoler complètement nos délibérations rationnelles de nos émotions et de nos autres dispositions affectives. Cela, de toute façon, ne serait pas souhaitable. On peut toutefois prendre le temps qu’il faut pour réfléchir aux enjeux et tenter de mener une réflexion sincère sur le modèle de financement des études supérieures que l’on souhaite pour le Québec d’aujourd’hui.

J’ai, personnellement, beaucoup apprécié que mon collègue Christian Nadeau intervienne avec force dans la discussion publique et qu’il nous interpelle tous pour que nous prenions position dans le débat à l’aide d’arguments de principe rigoureux. Je suis, par ailleurs, un peu déçu par la minceur des débats à gauche sur les forces et les faiblesses des différents scénarios possibles. Il y a un débat gauche-droite au Québec sur les droits de scolarité. Mais il est aussi possible de penser que le maintien du statuquo n’est pas souhaitable dans une perspective progressiste.

 

1. Pourquoi les étudiants ont raison de s’opposer à la hausse (1)

L’augmentation imposée par le gouvernement est forte et rapide: 325$ par année, 1625$ sur cinq ans. On mesure mieux l’importance de la hausse lorsque l’on fait remarquer que la cohorte d’étudiants qui débuteront l’université en 2017 devront payer 4875$ de plus pour obtenir un bac de trois ans que les étudiants qui ont commencé cette année. C’est beaucoup. Pour certains, c’est-à-dire ceux qui comptent sur les prêts mais qui ne sont pas éligibles à des bourses, cette augmentation se traduira par un endettement personnel significativement plus élevé. Comme je le soutiendrai plus bas, si je ne crois pas que la politique gouvernementale constitue une menace véritable sur le plan de l’accessibilité aux études universitaires, elle en demande trop aux étudiants et aux familles de la classe moyenne inférieure.

 

2. Pourquoi les étudiants ont raison de s’opposer à la hausse (2)  

À l’ère des dérives immobilières, de l’augmentation continue des couts de gestion des universités et de l’inepte rivalité entre les universités pour les «clientèles étudiantes», il est difficile de reprocher aux opposants à la hausse de dénoncer les problèmes de gouvernance des universités. Il est pour le moins inconvenant de demander des efforts supplémentaires aux étudiants et aux parents si nous n’avons pas la conviction que tout est fait pour que la bureaucratie universitaire soit plus efficace et que l’université serve toujours des finalités qui ont été débattues et validées démocratiquement. La révision de notre politique concernant les droits de scolarité devrait faire partie d’un plan plus large qui nous permettrait d’examiner la gouvernance des universités québécoises.

 

3. Faire remarquer que l’éducation universitaire est un bien collectif

L’éducation universitaire est un bien collectif. Elle profite à toute la société, y compris à ceux qui n’ont pas mis les pieds à l’université. Cela est tout particulièrement vrai dans le cadre d’une économie qui mise plus que jamais sur le savoir et la créativité. Les citoyens sont dans une situation d’interdépendance les uns par rapport aux autres. Concrètement, l’entrepreneur qui réussit à mettre sur pieds une entreprise rentable sans jamais avoir été à l’université dépend de multiples façons des savoirs élaborés et transmis dans les universités.  

Mais que peut-on inférer, d’un point de vue éthique, de ce constat largement partagé? Que la société tout entière, et non seulement ceux qui en bénéficient personnellement, doit contribuer au financement de l’éducation universitaire.

 

4. Faire remarquer que l’éducation universitaire est aussi un bien privé (mais éviter à tout prix de parler de la «juste part») 

On peut toutefois difficilement nier que les études universitaires rapportent aussi à celui qui les poursuit. Les chercheurs arrivent à des résultats différents, mais on peut avancer que les détenteurs d’un baccalauréat gagneront beaucoup plus pendant leur vie active que les détenteurs d’un DES (entre 600 000 et 800 000$ selon les études). Cela, évidemment, est une moyenne qui met l’actuaire et l’anthropologue dans le même panier. Mais ce n’est pas de la petite monnaie. Il ne semble pas déraisonnable d’en inférer que, du point de vue de l’équité, les bénéficiaires devraient payer une partie des couts de leur éducation.

 

5. Un bon mot pour le modèle actuel

Le modèle actuel, malgré ses imperfections, accommode ces deux conclusions. L’étudiant paie présentement un peu moins de 13% des couts de son diplôme universitaire, le reste étant assumé majoritairement par l’État (près de 65 % si on additionne la part des deux gouvernements), mais aussi par le privé et la philanthropie. La hausse des frais de scolarité imposée par le gouvernement augmente de 4% la contribution exigée des étudiants. C’est une hausse réelle, mais ce n’est pas une rupture totale par rapport à la politique en vigueur jusque-là.

 

6. L’imposition progressive est-elle la solution?

On pourrait penser que l’imposition progressive est la solution au problème de la «juste part». Les universitaires rembourseraient amplement leur dette à la collectivité en payant davantage d’impôts une fois qu’ils intègreront le marché de l’emploi puisque leurs revenus seront plus élevés que la moyenne. Cette réponse serait raisonnablement satisfaisante si nos finances publiques étaient saines. Elles ne le sont pas. Les taxes, tarifs et impôts que nous payons à l’heure actuelle ne suffisent pas à payer l’ensemble des services publics et des politiques sociales auxquels nous sommes attachés tout en investissant davantage dans nos universités et en s’attaquant à notre dette publique. À moins de pelleter le problème aux prochaines générations, nous devons couper dans les dépenses ou trouver de nouvelles sources de financement, et il faut tâcher de le faire de la façon la plus équitable possible.  

Une des avenues est d’augmenter les impôts et de les rendre encore plus progressifs. Une autre avenue est d’augmenter les tarifs de services spécifiques pour les contribuables qui sont capables d’en faire davantage. S’il est impératif, par exemple, de geler les tarifs des frais de garde pour les familles moins bien nanties, je ne vois pas comment je pourrais m’opposer à payer davantage que 35$ par semaine pour que ma fille puisse fréquenter un CPE. Dans tous les cas, si je m’y oppose, ça ne peut certainement pas être au nom de la justice sociale.

Il se peut fort bien que l’on doive un jour ou l’autre augmenter les impôts et ajouter des paliers d’imposition. Comme il y a relativement peu de riches au Québec, cette solution ne sera pas une panacée. Pourquoi ne pas mettre en œuvre, avant cela, des mesures ciblées qui permettraient à des contribuables de payer un peu plus pour des services qui ont pour eux une grande valeur, sans remettre en question l’idéal de solidarité sociale en vertu duquel nous devons faire tout ce qui est possible pour égaliser les chances des moins bien lotis?

 

7. Le combat pour l’accessibilité à l’université

Un des retournements les plus remarquables dans le débat sur la hausse des droits de scolarité est l’apparition de la classe moyenne comme principal bénéficiaire de la lutte. L’opposition à la hausse a d’abord été—et demeure parfois—justifiée au nom de l’accessibilité aux études. Cet argument est fragile, pour plusieurs raisons. 

D’abord, lorsque l’on compare les différents modèles de financement des études universitaires, il est difficile d’établir un lien clair entre la hauteur des droits de scolarité et l’accessibilité à l’université. Cette question exigerait une analyse comparative fine à laquelle je ne peux me livrer ici.

Ensuite, on sait que le véritable combat—un des plus importants qui soient, à mon avis—pour l’accessibilité à l’université se joue « en amont », selon la formule maintenant consacrée, c’est-à-dire de la petite enfance jusqu’à l’école secondaire. 30% des jeunes Québécois n’obtiennent pas leur diplôme d’études secondaires avant l’âge de 20 ans. Le suivi pré- et postpartum, l’accès à des places en CPE pour les familles défavorisées et des mesures pour encourager la persévérance scolaire sont infiniment plus importants que les droits de scolarité si notre objectif est d’assurer une chance égale à tous les jeunes d’avoir un jour accès à l’Université. Le parti politique qui va défendre de façon intelligente et efficace ce programme aura mon vote.

Enfin, et de façon plus spécifique, la politique gouvernementale a pour effet de neutraliser l’effet de la hausse des droits pour les étudiants les moins bien nantis. Ceux qui ont droit à des bourses dans le régime actuel verront ces dernières majorées pour couvrir la totalité de la hausse imposée. Ils ne s’endetteront pas davantage.

 

8. La véritable victime: la classe moyenne inférieure

Les véritables victimes de la hausse sont donc les étudiants n’ayant pas droit à des bourses car le revenu de leurs parents est un peu trop élevé. Je ne crois pas que l’on devrait trop s’inquiéter pour les familles de la classe moyenne supérieure et pour les familles carrément riches. La politique actuelle est une aubaine pour elles. L’État subventionne généreusement d’une main le bien précieux qu’est l’éducation universitaire et leur remet, de l’autre, un alléchant crédit d’impôt. Ces ménages peuvent en faire plus. C’est une façon intelligente et ciblée de faire payer les plus riches.

La question que l’on doit se poser est donc: sommes-nous prêts, à ce moment précis, de demander un effort supplémentaire à la classe moyenne inférieure? Répondre non me semble tout à fait raisonnable, mais il faut être conscient qu’il s’agit là du véritable objet du débat.

 

9. Des formules alternatives qui ne seront pas adoptées à court terme

Parmi les modèles favoris de plusieurs chercheurs, on retrouve entre autres le «remboursement proportionnel au revenu» et l’impôt «postuniversitaire». Les étudiants remboursent une partie des couts de leurs études après avoir obtenu leur diplôme, et ce, de façon proportionnelle à leurs revenus. Ainsi, le médecin remboursera une somme plus importante que l’enseignant. Ce modèle encourage l’accessibilité : les étudiants n’ont pas de droits de scolarité à payer pendant qu’ils étudient et la peur de l’endettement est mitigée par le remboursement proportionnel aux revenus.

Toutefois, ces modèles seraient selon toute vraisemblance relativement complexes à mettre en œuvre à court terme. Que faire?

 

10. Je ne suis pas un économiste, mais les mots ne coutent pas cher

Le gouvernement doit cesser de faire la sourde oreille et ouvrir le dialogue. Il le fait avec une multitude de groupes de la société civile. Les éducatrices en CPE font la grève pendant quelques jours—ce qui avait déjà permis à ma fille d’apprendre quelques slogans et de réclamer sa propre pancarte—et le gouvernement propose un compromis. La démocratie exige un dialogue constant avec les citoyens. 

Le philosophe, bien assis à son bureau et plus à l’aise avec les théories abstraites de la justice qu’avec les rouages de la fiscalité et des finances publiques, n’est sans doute pas la personne la mieux placée pour élaborer des politiques publiques et des compromis politiques. Surtout pas lorsqu’il est constamment déconcentré par le bruit des hélicoptères. Qu’à cela ne tienne, les mots ne coutent pas cher. 

1) Faire un pas pour atténuer l’impact de la hausse des droits de scolarité sur les ménages les plus vulnérables de la classe moyenne. Cela exigerait non seulement de majorer les prêts, mais aussi d’offrir des bourses à un plus grand nombre d’étudiants, question de ne pas simplement augmenter l’endettement des étudiants concernés. 

2) Financer par une réduction progressive du crédit d’impôt pour les études universitaires pour les familles bien nanties.

3) L’annonce d’un véritable forum sur l’avenir de l’université québécoise.

 

Le printemps, le temps de l’espoir

Les préoccupations des étudiants sont réelles et pressantes. Le questionnement sur la «juste part» que doivent payer les uns et les autres ne s’oppose pas nécessairement à la solidarité sociale. Le temps de la recherche de compromis raisonnables est venu. •

 

Jocelyn Maclure est professeur à la Faculté de philosophie de l'Université Laval et cotitulaire de la Chaire de recherche et d'enseignement La philosophie dans le monde actuel. Il est aussi cofondateur de Nouveau Projet.

 

---

Photo: Renaud Philippe

Partager
Numéro courant
Nouveau Projet 14

Catégories

Afficher tout +