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Heureuse comme un siècle qui aurait gagné et n’appréhenderait pas le drame

Par Patricia Houle

RUSSIE—Lors d’un séjour d’études, une jeune écrivaine consigne dans son journal de bord ses impressions tantôt vives, tantôt troubles qui l’habitent.

Heureuse comme un siècle qui aurait gagné et n’appréhenderait pas le drame

5 juillet 2019
aéroport Pierre-Elliot-Trudeau

je suis partie dans un soleil cru de fin de heatwave après des jours entiers à pleurer ou à me retenir de, à trembler de peur, à ne pas vouloir quitter mon nouveau quartier et ma nouvelle colocation si belle, je suis partie mais pas sans m’être demandé pendant des jours comment apaiser ce que je ne savais pas nommer comment domestiquer écorner frotter de la paume de main charnue

j’aimerais vous écrire des nouvelles de la Fédération de Russie, des phrases bien construites mais pour l’instant je ne suis que dans les morceaux, la boule dans la gorge, le temps qui rapetisse

peut-être que dans 15 heures j’arriverai comme on arrive à la maison, peut-être aussi que mon complexe de classe me figera complètement dans les résidences étudiantes, dans les exercices quotidiens avec des gens maculés

back there il y a Arnaud et toute sa lumière qui me dit là tu vas t’amuser en crisse en Russie OK promets-le moi; Jean-Philippe qui m’a dit tu nous reviens trilingue, OK?—and that means a lot, il y a deux ans on commençait à apprendre le russe ensemble comme par affront, l’idée même que des enfants comme nous puissent devenir trilingues était une incongruité systémique, et étudier à l’étranger, une fantaisie inaccessible

peut-être qu’un jour nous survolerons les terres décharnées comme si nous étions à l’abri; je suis concentrée et émue, les champs sont jaunes et vu d’en haut, tout a l’air d’un étang ou d’un pit de sable.

 

7 juillet 2019
Saint-Pétersbourg

une destination exotique cerclée de barbelés un empire de grilles horaires ineffectives, c’est froid mais ça va,

il y a des marques d’affection, une mère aux cheveux bleus qui embrasse ses enfants, un bébé qui run away aux gates de l’aéroport. on me dit qu’on ne sait pas trop pourquoi, mais qu’il arrive souvent que les hommes russes meurent subitement aux alentours de la cinquantaine

on voit le climat sur la peau des gens, et notre chauffeur de taxi Yandex conduit en mode Grand Theft Auto dans le soleil couchant.

 

18 juillet 2019
église Sainte-Anne

concert de choeur autrichien: une litanie de pluie sur la ville craquelée, touch starvation. je vis une scission avec le passé, comme mon journal intime que je n’ai pas voulu apporter en Russie

après plus d’une dizaine de jours ici dès que je ferme les yeux je suis avec une fille du programme nous nous retrouvons blotties glissantes sur le sol plaquées sur les sièges capitonnés des bus ou la vibration d’une laveuse, ma bouche trouve ses lèvres, ses hanches, je lui demande ce qu’elle veut, comment, je la regarde d’en bas

dans la classe de russe la prof nous lit parfois des passages du journal Métro en russe, des horaires de défilés avec tanks jets et allocution de Poutine, l’heure de l’éclipse lunaire, les symptômes d’une crise de panique, que faire? Santé Russie fait dire de boire un verre d’eau.

 

23 juillet 2019
classe de littérature russe

de la prépondérance des stimulus: je ne suis pas ancrée, tiens ma main. transpercer la peau, la recoudre, y faire des lignes, le cou noué (sutures, vestibulite). le papier de toilette teinté peach scented, main qui tord une chaise. viens ici et assieds-toi, avec nos cuisses qui se superposent

je sens des yeux. on fait quoi ce soir? un restaurant et une autre église, du fitness? et la cornée et le cristallin, comment nous rendrons-nous?

 

24 juillet 2019
dortoirs

langueur.

j’ai rêvé à des parents qui voulaient nous bruler mes cinq frères et soeurs et moi, aux néons d’une épicerie, au cuir des bancs d’autobus jaunes, à une petite qui court dans les couloirs distordus d’une piscine publique entre des matelas moites

une heure de pause insupportable sans mon roman, je ne peux pas demander aux gens comment ça va (méfiance). le problème avec ces rêves, c’est qu’ils te laissent avec des impressions qui perdurent toute la journée.

 

27 juillet 2019
parc du 300e anniversaire

clumsy hangover dans une journée de canicule:

c’est beaucoup à la fois, Jean-Philippe. il y a des débris dans l’eau des morceaux de métal orange et doux, on ne sait pas trop si les roches que je ramasse viennent d’immeubles soviétiques

la dernière et la première fois que j’ai touché la mer c’était avec toi en Crimée. je n’ai pas pleuré cette fois, pas encore, et j’ai du mal à regarder la feuille de mon cahier au lieu de fixer le golfe de Finlande, je ne l’appréhende pas. mes jambes sont encore mouillées et je t’écris avec, sur mes cuisses, le livre que je t’ai acheté au Musée du Street Art, appuyée contre le corps moite et somnolent de Simone, un Italien avec qui j’étudie

les gens jouent de la musique, il y a des enfants endormis, blonds, les membres noués et autour, des ados fiers qui se baignent en boxers. la chaleur de la journée s’est calmée, j’ai dormi quelques heures à l’aurore, bu du Red Bull, une pinte de cidre rosé, un café glacé puis j’ai décidé que c’était encore une fois hangover que j’allais rencontrer la mer, avec ma petite réaction allergique aux bandes épilatoires, une pression inquiétante dans l’ovaire droit, quelques livres de plus sur mes hanches, elle ne me juge pas

je ne me souviens pas encore de la dernière fois où j’ai été aussi heureuse. au loin tout autour, mon panorama: le stade récent, agressif avec ses fourches, le pont en cage thoracique, accélérateur, ondulé, les grues qui fendent l’horizon, les navires qui pourraient sauver des villages entiers, encore plus de grues démesurées. et la tour, la tour de Sauron dans la main gauche du fleuve. Je n’ai plus peur, sincèrement.

le fond de l’eau est graveleux mais très lisse par endroits, parce que les gens prennent le temps de déplacer les roches et d’en faire des agrégats, comme au lac quand j’étais petite

donc, sur la couverture tissée de ton livre c’est l’eau de la mer. je suis retournée vers elle pour te trouver d’autres roches, j’ai caché les plus belles dans un racoin en chuchotant pour plus tard et me suis rendue à quelques dizaines de mètres de la berge m’assoir sur un rocher qui dépasse, avec les vagues qui m’attaquent les jambes comme de gros chiens contents de me retrouver. maintenant la tour du Lakhta Center cache le soleil et son ombre s’étire jusqu’à l’extrême orient

assise sur ma grosse roche dans l’eau en maillot Speedo, j’ai réalisé encore à quel point ça n’avait aucun sens d’être là j’ai pensé à tout ce que j’avais traversé en 24 ans, les cris la faim le froid et les deuils sans psychologue et je me suis mise à ventiler à sangloter mais des sanglots presque comme des toux, tu les as vus, ceux-là, et le mascara de la veille qui coule et moi qui tremble, recroquevillée spasmodique jambes dans l’eau, je me frotte le thorax, respire par la bouche,

Chaque fois que je regarde l’horizon j’ai un petit rire nerveux, c’est beaucoup à la fois, comme je te disais.

 

3 aout 2019
aéroport Pulkovo

Bonjour mère,

te souviens-tu, lorsque j’étais encore enfant, dans une de ces petites boites que nous avons incessamment déménagées, il y avait la montre Swatch que tu t’étais achetée pendant ton voyage en Italie,

je ne t’offrirai pas de boucles d’oreilles.

à chaque objet que je regardais dans les boutiques russes j’essayais de visualiser ta réaction quand tu le recevrais et c’est comme si tu ne voulais jamais vraiment quelque chose, je suppose que c’est un travail que tu as fait au fil des années de privation; je t’imaginais avec les boucles d’oreilles carrées, en argent avec une pierre foncée grisâtre, un peu lourdes et matures dans la boutique du Musée russe et tu étais si belle, maman. il y a quelques jours, au Musée Fabergé en regardant les collections privées d’objets quotidiens ouvragés et couteux ayant appartenu aux tsars, je me suis rappelé Patricia Kaas qui chantait quand t’as regardé toutes ces vitrines avec tes mains derrière ton dos, tu te demandes pas si t’as envie de vouloir être quelqu’un d’autre et je nous ai vues nous deux avec nos mains cachées nos mains baladeuses voleuses ramasseuses parfois barbouillées et je ne voudrais tellement, tellement pas être quelqu’une d’autre aujourd’hui. je me suis acheté une paire de boucles d’oreilles en argent qui ressemblent à des coléoptères verts, elles sont lourdes et pendent de mes lobes distendus de force. leurs pierres sont un mélange de tes yeux, des miens et de ceux de grand-maman

je pleure dans un McDonald’s.

je pleure au McDonald’s de l’aéroport Pulkovo et j’attends mon vol pour Sotchi. les McDo me font penser à toi et au secondaire quand on n’avait pas l’internet, à toi qui vas encore au McDo pour pitonner sur ta tablette Samsung. ce matin je n’ai pratiquement pas dormi j’ai bu un Red Bull snoozé mon cadran tellement de fois avant de descendre au dernier moment dire au revoir à S., accrochée avec une main dans ses cheveux et un baiser dans son cou

en partant de la résidence étudiante j’ai cogné à la porte des filles belges pour leur donner la nourriture qu’il me restait, et elles se sont levées en sous-vêtements comme des petites souris: Isa, une ballerine gris pâle, et Éloïse qui, pour moi, ressemble à une framboise—elle est belle, assertive, ses joues rebondies deviennent incandescentes lorsqu’elle boit. les deux sont linguistes et, comment dire, nous nous ressemblons. en sortant de la chambre avec ma valise rose lourde de livres, après la nuit passée ensemble à boire à s’avouer à danser et à fumer je les ai regardées drette, sec, et leur ai dit Have I told you, that it has been a fucking pleasure? Isa answered Well, no! elles riaient et je les ai prises en photo dans le corridor

j’ai le souvenir limpide de moi enfermée assise sur la bolle de toilette dans notre appartement au sous-sol qui trie les petits objets comme cachée pour observer mon trésor; il n’y a que le bout de mes orteils qui touche le sol et je triture la montre arrêtée je clique et déclique le petit bouton avec mes ongles pour faire tourner les aiguilles, elle est mince et un peu ridée, comme toi. je la mettais à mon poignet et te demandais si on pourrait la faire réparer parce que je l’aimais et qu’elle pourrait être à moi peut-être un jour, toute noire avec sur le cadran des lignes roses et vertes fluorescentes, typiques des années 1980. pour toi elle était arrêtée donc brisée donc irréparable, trop vieille pour être un objet de désir, tu me répondais un jour tu iras en voyage et tu t’en achèteras une. c’était peut-être pour me préserver de trop porter sur moi ton passé. peut-être que tu voulais que je sois tournée vers l’avenir et je crois que tu t’es méfiée, aussi, de mon amour de vos vieilles choses. peut-être que tu as des souvenirs difficiles rattachés à cette montre, ça arrive avec les objets, et il y a des évènements qu’on ne peut coller sur la peau d’une fillette de six ans

j’ai regardé mes états de compte

elle est si belle j’ai envie de la frapper contre un mur de la plonger dans la mer Noire de la rayer avec un clou. j’ai essayé la montre dans le hors taxe, suis partie réfléchir dans mon coin comme tu m’as enseigné, pour faire le tour des autres boutiques, de mes désirs et de mon application Desjardins,

j’ai essayé quelques fois de te trouver un cadeau durant les dernières semaines. je crois que tu m’as inculqué un certain égoïsme, très dirigé, une manière de décider abruptement de quel côté tourner, quand sacrer mon camp du party avec ou sans mon monde, à quel moment me faire plaisir, et pour le reste une espèce d’altruisme détonnant, la main qui se fait violence pour ne pas toucher les gens

à la caisse du hors taxe avec la vendeuse qui signait ma garantie worldwide de montre Swatch, ma première montre neuve, je me suis dit que ton cadeau allait commencer comme ça, Bonjour, mère, te souviens-tu

je regarde les présentoirs Swatch dans les magasins depuis des années en me disant que ce n’est pas encore le temps, que je ne voyage pas, qu’il faut un moment spécial, significatif,

l’avion décolle pour Sotchi.

 

3 aout 2019
vol DP305

il y a un enfant qui crie pleure et un autre qui a hurlé POLETILI, on s’est envolé, et, je suis d’accord avec lui, c’est un miracle

je survole le Caucase et conclus que je n’avais jamais vu de montagnes, avant que le tarmac n’apparaisse j’ai cru que notre ventre allait racler les buildings que les roues de l’avion traineraient dans la rivière, le soleil rose sur la mer ne me fait pas mal aux yeux, je le fixe, nous passons dans les tunnels, je ne savais pas qu’on pouvait trouer une montagne autant de fois les arbres sont denses et je m’endors, le chauffeur a dit hockey=Canada j’ai dit oui, beaucoup dans mon village, il a dit musique, j’ai dit why not et merci en traversant l’architecture stalinienne de cette Miami russe subtropicale.

 

5 aout 2019
Rosa Khutor

It somehow feels as if, really, almost nothing makes sense. je ne sais pas être en vacances je calcule le temps acheté et c’est pour ça que les ponts m’avalent, mon corps s’englue dans les banlieues russes, j’ai peur lorsque je suis excitée, j’oscille

je réalise qu’il y a beaucoup de choses illégales au Canada—rentrer dans la bulle des gens, boire dans la rue, ne pas s’attacher, parler au téléphone au volant

 

5 aout 2019
Krasnaïa Poliana

j’ai l’impression qu’on n’a jamais vu ça ici une fille qui voyage et fume et boit seule qui monte ses montagnes en courant, en touchant tout ce qu’elle peut,

mon amoureux m’écrit Ils n’auront jamais vu ça une fille comme toi, et pour le reste de tes jours. Va falloir que tu t’habitues (c’est le lot des gens qui s’inventent).

j’ai découvert deux grands plaisirs, celui de n’attendre après personne, et les virgin mojitos.

 

8 aout 2019
microdistrict de Loo

j’essaie de ne pas trop la regarder, il n’y a pas de plage entre nous, elle borde la terrasse vide et se frappe sous moi et encore, cette peur, cette déférence qui m’essouffle

Océan mer de Baricco, quelques larmes au chapitre deux, un cappuccino et une cigarette. le serveur qui ne me dérange pas, la dame très douce au bar et mon russe que je parle avec trop de politesse et de lenteur—puis-je?—en pointant un cendrier sur un charriot.

 

11 aout 2019
vol AF4425

je suis surement prête à revenir, à un naufrage de revenir—

hier lors du dernier repas après avoir géré plusieurs heures dans un état de douleur et d’anxiété (une nuit dans un village inconnu, une jambe qui ne me porte plus) je me suis dit que ce dont j’allais m’ennuyer, ce n’était pas de Sotchi, mais de l’air qui soigne, à la fois résineux et marin, et des gens

j’ai nagé seule prudemment en me répétant en russe la phrase j’ai un peu peur de la mer

plusieurs fois j’ai voulu courir jusqu’au rivage pour voir le soleil se coucher dans le ciel rose écrasant; soit j’arrivais et il faisait complètement noir, ou je ne pouvais pas m’approcher, ou ce n’était pas le temps. ce n’est que partie remise, je me suis tenue à une distance respectueuse d’elle, quelques sourires, et des soupirs cérémonieux.

 

14 aout 2019
nouvel appartement

je me suis réveillée en hurlant au milieu de la jungle la respiration haletante d’un animal sauvage à mes côtés une défunte à ma fenêtre, une défunte en robe qui m’aspirait, tout autour mes objets en clair-obscur que j’allais devoir abandonner dans une gare du Caucase

sur la télévision dans le métro hier soir il y avait d’écrit les jolies fleurs charment les prédateurs

Grand-maman, j’aimerais aller m’assoir sur ta tombe, et te dire des banalités.

Née à Mont-Laurier en 1995, Patricia Houle est poète et libraire. Elle étudie présentement à la maitrise en littérature comparée à l’Université de Montréal, où elle s’intéresse entre autres à l’espace mortuaire et à la transmission intergénérationnelle dans le roman féminin postsoviétique. Ses textes sont parus dans diverses revues, dont Moebius et Estuaire.

Son texte «Heureuse comme un siècle qui aurait gagné et n’appréhenderait pas le drame» a fini premier lors du concours de récits de voyage Nouveau Projet 2019.

Photo: Anna Zvereva

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Nouveau Projet 17

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