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Horizontale

Concours d’essais 2021
1er prix

Quand le confinement allonge les heures et que la dépression nous guette, assumer de passer ses journées au lit est une posture tant de résistance que de création.

Par Jules Clara

Horizontale

Depuis le début de la pandémie, mon corps penche. Il riposte à la courbe par l’inclinaison: à force d’osciller, sans cesse alourdi, il glisse et s’allonge au creux de la vague. Mon corps s’installe au lit pour manger. Pour travailler quelques heures facturables, pour boire un café, pour lire et pour parler, à moi-même comme aux autres.

Je reste au lit, mais je ne dors pas: je me réinvente.

«Se réinventer» suppose que l’on s’invente, alors qu’au mieux, on se développe, on s’oriente; alors qu’en vrai, on se conforme. C’est le propre de l’injonction sociétale que de ne pas s’inventer, mais ceux et celles qui s’essayent tout de même transitent dès lors du statut de normal·e à celui de risible, voire d’un peu fou ou folle. De manière générale, les gens n’accordent aucune crédibilité à l’inventivité des autres, comme ils en accordent si peu à la leur.

Lors du premier confinement, comme toute personne raisonnablement mobile, je trouvais des manières d’éviter mon lit. Je travaillais assise à ma relance et j’empruntais en alternance la chaise, le banc, le fauteuil, parfois le divan du salon. À cette étape, généralement décisive, j’avais pour habitude d’allumer la télévision, en m’affaissant davantage.

La chaise sert d’assise fondamentale aux trajectoires occidentales modernes, auxquelles elle appose un angle déterminant. S’assoir, s’assoir, mais pour quoi faire?

Selon le Centre canadien d’hygiène et de sécurité au travail, l’appareil circulatoire d’une personne travaillant assise fonctionne au ralenti, réduisant par le fait même le rythme cardiaque et le flux sanguin vers ses muscles, ce qui a pour effet d’accélérer l’apparition de la sensation de fatigue. «Cette baisse de l’afflux sanguin explique pourquoi un travailleur qui est assis toute la journée et qui déploie peu d’efforts physiques se sent souvent fatigué à la fin de sa journée.» Selon cette source, toujours, «les blessures découlant d’un travail en position assise durant de longues périodes constituent un grave problème de santé et de sécurité au travail».

Bien sûr, il n’y a rien de plus familièrement conforme que cette posture. Le mal qu’il nous assène nous importe peu, car il est renvoyé, en fin de compte, au brouillard du long terme.

Néanmoins, comme dans toute grande relation, des limites s’appliquent. Moi, je ne peux plus m’assoir, je vous avertis, je ne tiens que debout ou couchée. Comme Georges Bataille dans L’expérience intérieure (1943), «je vis d’expérience sensible et non d’explication logique» et, pour tout dire, en vue de la postérité, je préfère m’inventer à l’horizontale et pousser lentement de là, comme une racine. Alors j’écris depuis le lit, je travaille au lit, je mange sur le lit, je communique du lit, je me divertis au lit, j’achète depuis le lit, j’apprends du lit, je doute sur le lit, j’échoue ou je réussis au lit, je pleure au fond de mon lit. C’est depuis le lit que je proteste, et depuis le lit que je finis par me soumettre.

Debout pour les trajets, couchée pour le reste. Horizontale. À l’image du modèle de gestion, de la structure hiérarchique qui ne cherche pas de sommets, qui les abolit consciemment. Avec ce besoin de devenir parallèle, comme le déploiement des coraux ou l’étalement du lichen: il s’agit d’un parti pris inévitable, à deux doigts du sol.

La posture a quelque chose de plus organique.

J’envie d’ailleurs ceux et celles qui, très loin de moi, s’accroupissent aisément dans la rue, ou chez eux; qui décident de s’installer par terre; qui s’agenouillent; qui possèdent, en somme, un langage corporel plus développé que le mien. Plus libre et varié. Dans son article «Les techniques du corps», publié dans le Journal de psychologie en 1934, l’ethnologue français Marcel Mauss déplore que les Occidentaux·ales ne sachent plus s’accroupir: «La position accroupie est, à mon avis, une position intéressante que l’on peut conserver à un enfant. La plus grosse erreur est de la lui enlever. Toute l’humanité, excepté nos sociétés, l’a conservée.»

La manière dont nous choisissons de nous assoir, et surtout ce sur quoi nous décidons de nous assoir, en dit long sur nos valeurs, sur nos croyances en tant que personnes occidentales, et ce, depuis longtemps. À vrai dire, au fil des millénaires qu’elle traverse, des cultures qu’elle influence, la chaise demeure foncièrement chaise. En tant qu’outil, elle ne subit aucune transformation réelle. Sa technologie stagne face à l’histoire, qui se poursuit sans se questionner à propos de cette pose en forme d’éclair. La chaise est culturelle, voyez-vous, elle sert d’abord à placer celui ou celle qui s’y installe.

Quelques exemples à prendre en considération: la King Edward’s Chair, datant de 1296, sur laquelle tou·te·s les souverain·e·s britanniques prennent place lors de leur couronnement; Houtch’ouang, la première chaise introduite en Chine au début de l’ère chrétienne par l’empereur Ling, amoureux des choses de l’Occident; le trône royal de Toutankhamon, une petite chaise recouverte de feuilles d’or et incrustée de pierres précieuses; mais aussi la cuvette à l’occidentale, qui offre une posture assise et non accroupie (et par extension, America, la sculpture de l’artiste italien Maurizio Cattelan représentant une cuvette en or massif); les fauteuils Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI; et, pourquoi pas, le trône de Game of Thrones.

Le vocable «chaise» constitue d’ailleurs une altération du mot plus ancien «chaire», qui signifie «siège conférant une dignité à son possesseur (un roi, un professeur, un prêtre)». Mais bon, comme tout glissement historique et sémantique, l’acte de s’assoir se démocratise finalement; il finit par s’étendre comme une main sur le monde. Ironiquement, de nos jours, la chaise représente moins le pouvoir que le travail sédentarisé, à l’ordinateur, lié à une pléthore de gestes quotidiens qui s’effectuent assis, par monsieur et madame Tout-le-Monde.

***

Mais moi je n’y arrive pas, je n’y arrive plus. Je demeure au lit, clouée au sol de mes jours comme ces avions cloués au Tarmac, je signe une régression des plus sédentaires. À l’ombre de ce doute raisonnable que Bataille traduit si bien, après tout: «Il faut un courage singulier pour ne pas succomber à la dépression et continuer—au nom de quoi?»

Quand elle se retrouve alitée à cause d’un accident, Frida Kahlo se met à peindre. Les toiles qu’elle installe sur un chevalet, spécialement adapté, se remplissent et se succèdent et, du fond de ses draps, la femme devient artiste. Dans une lettre qu’elle adresse plus tard à l’Institut national des beauxarts de Mexico, elle affirme que ses tableaux sont «la plus franche expression» d’elle-même et qu’elle les réalise «sans jamais tenir compte des jugements et des préjugés de quiconque». Dans une autre lettre, qu’elle adresse à Diego Rivera cette fois, elle écrit que sa «nuit est longue et longue et longue et semble toujours s’étirer vers une fin incertaine».

Ces deux extraits résument à leur manière ma position, mon alitement prolongé s’avérant la plus franche expression de moi-même et de ma nuit pandémique.

Si je ne trouve pas les mots, ce sont eux qui me trouvent: ils viennent me rejoindre au lit dès le réveil, tel un chat. Je ne dors plus beaucoup ces jours-ci, je ne dors plus très bien. Le 1er novembre 2020, j’écris dans mon journal intime que «j’ai de nouveau l’envie de mourir, d’être morte hier et de m’envoler au-dessus de mes jours, qui ont enfin cessé». Le lendemain, j’écris que «j’écoute un cours que je n’écoute plus». Des semaines plus tard, le pire étant visiblement passé, j’écris que «j’ose l’hiver en plein jour».

Je me lance dans une série d’appels à la recherche d’un·e psychologue et me retrouve devant elle, à démêler le tout. Ses premières questions: «Avez-vous toujours de l’intérêt, ou plutôt, avez-vous toujours du plaisir à faire certaines choses? Autrement dit, le plaisir fait-il toujours partie de votre vie?» J’hésite avant de répondre.

L’expérience, décidément, s’avère intérieure.

Quand je ne suis pas au lit, je sors marcher. J’improvise mon itinéraire au gré des heures, j’espère voir et être vue. «Mon aiguille prend son temps», comme l’écrivait Thoreau en 1862 dans Marcher, un livre dédié à la déambulation. Il n’y a plus trop de raisons de sortir, sauf celle d’avancer et de pouvoir quitter, l’espace d’une heure ou deux, ce réservoir mental qui m’habite. J’aiguise alors ce qu’il reste de mes sens, mes balades étant, comme les siennes, «en soi l’entreprise et l’aventure de la journée». Il est possible par ailleurs que mon avenir se cache quelque part sous les bancs de neige que j’enjambe; le futur passe par la fonte, par l’arrivée de l’été.

À la fin d’une balade, un soir, je m’arrête pour lire un graffiti: «Covid-19: la négligence coute plus cher que la prévention». Une phrase écrite au marqueur noir sur le muret temporaire d’une patinoire extérieure, bien remplie; j’entends le son des bâtons sur la glace, qui ricoche par la bande. Je marche encore pour marcher, et quand je reviens à l’appartement, l’hiver à peine ôté du dos, je retourne me tapir dans l’ombre de ma chambre.

«Je suis un écrivain parfaitement horizontal. Je ne peux pas réfléchir si je ne suis pas allongé», déclare Truman Capote au magazine Paris Review en 1957. Et ce qui passe alors probablement pour de l’excentricité artistique représente aujourd’hui, à mes yeux, l’expression suprême d’une autonomie, d’une structure personnelle dominante. Une manière totale de s’affirmer et de s’inventer pour soi-même, au lit comme perché·e au sommet d’un phare dans la nuit.

À bien y penser, le refus de la chaise est probablement aussi celui du travail, ou du moins d’une certaine forme de travail. Qui nous saute aux yeux, qui s’enfonce doucement dans nos gorges et qui nous plie, comme ça, tout le temps, même lorsque les choses s’effondrent autour et jusqu’à l’intérieur de nous.

Je me demande alors qui est la plus malade: celle qui s’assoit ou celle qui se couche?

Comme Marcel Proust à l’époque, comme Edith Wharton et Winston Churchill, j’opère du lit. À la recherche des choses enfouies, près des songes et du noir. Avec lenteur. Je fermente en lisière d’un état d’esprit qui chancèle, découvrant l’horizontalité au travers d’un processus transformatif hivernal et long.

Je souffre, mais je ne souffre pas non plus. J’oscille. Ce qui me semblait à la base horrifiant me parait désormais nécessaire; une sorte de résurgence essentielle aux circonstances qui sont les miennes. Les nôtres. Sous l’impulsion du moment présent, qui me force et m’oblige—tout en sachant que les questions restent à venir—, je me dévoile dès maintenant, comme plusieurs l’ont fait avant moi.

J’écris, et pour tout dire, je me réinvente au lit.

Jules Clara a publié en 2020 Parenthèse suisse aux éditions Triptyque. Elle détient une maitrise en linguistique du plurilinguisme et travaille comme tutrice à Montréal.

Illustration: Nam Inpham

2e prix: Gabrielle A. Roberge, La maison est un seuil
3e prix: Ariane Labrèche, Les sillons du Big Bang

Pour connaitre tous les détails sur la prochaine édition du concours, c’est ici.

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