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L’éthique pour ceux qui ne sont pas des anges

Peut-on juguler la corruption? Comment repenser nos lois et institutions de façon à ce qu'il soit plus avantageux pour les citoyens de suivre les règles éthiques que de ne pas le faire? Réflexions à chaud de Jocelyn Maclure, pour notre blogue Engagements.

L’éthique pour ceux qui ne sont pas des anges

Bien qu’il croyait que l’autorité de la morale devait s’imposer d’elle-même à toute personne exerçant correctement ses facultés rationnelles, le philosophe Emmanuel Kant était conscient que l’être humain en chair et en os était bien imparfait et qu’il succombait souvent à la tentation de se soustraire aux lois morales. La morale, c’est bien, mais surtout lorsque ce sont les autres qui la respectent. Or, lorsque l’on admet que nous n’avons pas affaire à des anges, nous n’avons d’autres choix que de penser nos lois et nos institutions communes d’une façon telle qu’il sera plus avantageux pour les citoyens de suivre les règles que de ne pas le faire. Dans les termes de Kant :

Le problème d'une constitution, s'agit-il d'un peuple de démons, n'est pas impossible à résoudre, pourvu que ce peuple soit doué d'entendement. Voici comment on peut établir cette thèse: «Une multitude d'êtres raisonnables souhaitent tous, pour leur conservation, des lois universelles, quoique chacun d'eux ait un penchant secret à s'en excepter lui-même. Il s'agit de leur donner une constitution qui enchaîne tellement, l'une par l'autre, leurs passions personnelles, que dans leur conduite extérieure l'effet de ces passions soit aussi insensible que s'ils n'avaient pas du tout ces dispositions mauvaises.»

Emmanuel Kant - Essai philosophique sur la paix perpétuelle, Les éditions CEC, Montréal, 2007, premier supplément, p. 51.

La Commission Charbonneau nous offre un spectacle ahurissant. Cela ne fait que commencer, mais il est déjà profondément troublant de constater que nos mécanismes de contrôle et de vérification éthiques sont à ce point désuets et inoffensifs. Tout le monde se demande maintenant comment nous devons nous y prendre pour éviter que le naturel revienne au galop une fois la poussière retombée. Peut-on juguler la corruption? La «nature humaine» étant ce qu’elle est, certains en doutent. Si j’ai bien compris, Pierre Foglia comparait dernièrement ceux qui croient que la Commission Charbonneau changera quelque chose aux braves et candides Innocents qui habitent le royaume d’Innocenza

D’autres veulent des lois, beaucoup, tout de suite et maintenant. Les partis se bousculent pour présenter leur programme législatif sur l’intégrité.

D’autres, enfin, en appellent à la vertu, à l’intervention de personnalités exceptionnelles capables de donner l’exemple. Les lois pourront toujours être contournées; il faut miser sur l’autorégulation et l’exemplarité.

L’approche institutionnelle

Plusieurs philosophes considèrent que l’éthique doit aujourd’hui se préoccuper davantage des institutions que du caractère des personnes. L’éthique ou la morale a longtemps été comprise comme le champ de la philosophie s’occupant du comportement individuel et des «vertus» que la personne doit intérioriser et mettre en pratique pour mener une vie bonne et vertueuse. 

Un des problèmes avec cette approche bien ancrée dans la philosophie antique et la morale chrétienne est que l’accent placé sur les vertus et les traits de caractère peut sembler assez déconnecté de la psychologie morale complexe et ambivalente des êtres humains. Que faire si l’agir normal de la personne humaine ne se laisse guère saisir par la dichotomie vice/vertu? L’approche institutionnelle, qui ne veut pas s’en tenir aux exhortations morales, prend les personnes telles qu’elles sont, c’est-à-dire avec leurs forces et leurs vulnérabilités et, surtout, toujours inscrites dans des contextes particuliers qui peuvent les inciter à poser des actions qu’elles n’auraient peut-être pas commises dans un autre contexte1.

Il ne s’agit pas d’entretenir une vision unilatéralement sombre et pessimiste de la nature humaine à la Hobbes, mais simplement d’admettre que le calcul des intérêts personnels et le désir de faire le bien s’entremêlent souvent dans les motivations humaines, et que le contexte institutionnel (et non seulement les dispositions intérieures) a un impact sur le comportement des individus. Bien que je ne sois pas de ceux qui considèrent la réflexion sur le comportement individuel comme complètement dénuée d’intérêt, l’essentiel du travail en éthique publique porte aujourd’hui sur les principes et les finalités des normes et des institutions, et sur les règles et incitatifs susceptibles de favoriser certains résultats ou comportements et d’en décourager d’autres. Les questions de design institutionnel ne relèvent pas simplement de la plomberie de notre mode de vivre-ensemble; elles sont une partie intégrante de nos questionnements éthiques les plus importants. Comme des collègues l’affirmaient récemment dans Le Devoir, il faut «renforcer l’infrastructure éthique» de notre gouvernance publique.

L’approche institutionnelle n’implique pas seulement l’adoption de nouvelles lois. Elle appelle aussi à la mise en place d’une gamme de dispositifs, de procédures et de contre-pouvoirs. Les médias, par exemple, comme le souligne Antoine Robitaille, ont joué un rôle irremplaçable dans la présente lutte à la corruption et à la collusion.

Des lois sur l’éthique?

Je suis souvent d’accord avec les analyses politiques lucides de Vincent Marissal. Ce dernier erre toutefois, à mon avis, lorsqu’il avance que les lois sur l’éthique sont un «non-sens»:

Dire qu’on adopte une «loi sur l'éthique» est un non-sens. Aucune loi ne peut imposer l’éthique, la morale, le sens civique. L’éthique, la morale, le sens civique ne s’incarnent pas dans les lois, mais dans des personnalités politiques fortes, droites et irréprochables. C’était le cas de René Lévesque lorsqu’il a fait adopter, en 1977, sa loi sur le financement des partis politiques.

La loi et les dispositifs institutionnels ne peuvent pas «imposer l’éthique», mais ils peuvent rendre beaucoup moins probables les comportements répréhensibles. Ils peuvent aider à contenir la «faiblesse de la volonté» qui intriguait et préoccupait déjà grandement les philosophes grecs de l’Antiquité. L’exemple choisi par Marissal est d’ailleurs révélateur: la loi de 1977 sur le financement des partis politiques est l’une des initiatives législatives ayant le plus contribué à l’assainissement des mœurs politiques du Québec moderne. Enfin, nos institutions, en accordant plus d’importance à la formation éthique, peuvent faire en sorte que les agents publics soient mieux en mesure de comprendre les conflits de valeurs et d’intérêts qu’ils rencontreront dans leur pratique et de mener une réflexion éthique autonome. L’approche institutionnelle et l’éthique des vertus, ici, se croisent.

Oui, on peut souhaiter que la vertu se propage davantage dans l’âme des citoyens, pour parler comme Aristote. On doit mettre en place des mécanismes qui favorisent l’autorégulation et sanctionner les élus qui font passer leurs intérêts personnels ou stratégiques avant les considérations éthiques. Mais ne perdons pas de vue la psychologie morale complexe et ambivalente des êtres humains et donnons-nous une infrastructure éthique permanente qui permettra d’éviter que le naturel ne revienne trop rapidement au galop.

 

Jocelyn Maclure

1 Voir Daniel Weinstock, Profession: Éthicien, PUM, 2006, pp. 7-8. J’ai pour ma part développé et appliqué cette approche à la question de la nomination des juges dans le cadre de la Commission Bastarache.

crédit photo

 

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