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La maison est un seuil

Concours d’essais 2021
2e prix

Pour habiter les lieux sans y être asphyxié·e·s, il faut pouvoir partir, et revenir.

Par Gabrielle A. Roberge

La maison est un seuil

EST

Au réveil, il y avait une maison noire, et malgré l’impression d’un immense cadeau à déballer, un vertige me faisait regarder tout autour et constater trop de murs, trop de plafonds. Depuis l’âge adulte, je n’ai jamais hésité à élire domicile, qu’il s’agisse d’habiter une vilaine chambre avec une minuscule fenêtre ou seulement un lit dans une pièce à débarras. J’ai toujours défait mes boites avec joie, m’amusant à créer de petits autels où jolis cailloux, souvenirs et photos d’inconnus contribuaient à édifier mon cocon. Mais dans cette maison dont j’avais dessiné les premiers plans, il n’y avait rien qui me faisait déballer mes objets. 

Bien sûr, je continuais de dire qu’il nous fallait un sofa plus grand, le nôtre étant bien trop petit pour ce nouveau salon, et de grands tableaux pour habiter l’espace… Je tentais de me rassurer à propos de mes mauvaises décisions, me disant qu’il valait mieux un projet réalisé qu’un rêve inachevé. Mais, visiblement, j’éprouvais davantage de plaisir à rêver. La récréation était finie: maintenant, il était temps d’habiter.

***

«Souvent je m’étais dit, bien avant le temps où je me suis mis à lire tous les jours les poètes, que j’aimerais habiter une maison comme on en voit dans les estampes. La maison à gros traits, la maison d’un bois gravé me parlait encore davantage. Les bois gravés exigent, me semble-t-il, la simplicité. Par eux ma rêverie habitait la maison essentielle.»
— Gaston Bachelard, La poétique de l’espace

***

Bachelard est un «habitant d’estampe» et «plus la maison gravée est simple, plus elle travaille [son] imagination d’habitant». Suis-je une habitante d’estampe moi aussi?

Ce que j’ai ressenti comme un vague à l’âme à la suite de mon emménagement était en fait le rétrécissement de mon imagination, la disparition du terreau fertile. Il y avait soudain trop de réalité pure. En concevant la maison, il m’aurait fallu voir «bien au-delà des géométries du dessin», comme dit Bachelard. À un certain moment au cours du processus, j’ai oublié cette idée qui dormait paisiblement en moi: j’aime les maisons simples, qui n’ont guère d’emprise sur le paysage. Je me suis trompée. J’ai accueilli les désirs des autres dans ma demeure jusqu’à enterrer le chant des mésanges; une maison cabane d’oiseaux aurait suffi. 

Ce qui me comblait le plus, dans ces 3800 pieds carrés, c’était l’évier de la cuisine. Le reste m’apparaissait complètement superflu. 

La maison finale n’est pas souhaitable. Elle compromet la rêverie d’habiter, qui permet, au fond, d’être «logé partout, mais enfermé nulle part», selon Bachelard.

«Cette maison rêvée peut être un simple rêve de propriétaire, un concentré de tout ce qui est jugé commode, confortable, sain, solide, voire désirable aux autres. Elle doit satisfaire alors l’orgueil et la raison, termes inconciliables. Si ces rêves doivent se réaliser, ils quittent le domaine de notre enquête. Ils entrent dans le domaine de la psychologie des projets. Mais nous avons dit assez que le projet est pour nous de l’onirisme à petite projection. L’esprit s’y déploie, mais l’âme n’y trouve pas sa large vie.»

Un piège. J’ai eu l’impression d’être tombée dans un piège d’expansion, sur lequel il y avait un tout petit logo Développement Durable.


SUD

S’il me fallait choisir l’endroit représentant le mieux la maison de mon enfance, ce serait sans aucun doute le dessous de l’escalier menant à la cave. J’y jouais surtout seule. Le présage des araignées et le tumulte du quotidien m’en éloignaient, puis je finissais par y revenir—pour le recoin, la quiétude du repli, mais également pour le changement d’échelle et l’inventivité qu’il faisait émerger. Dans le vaste, il y avait les manques, la peur, les hésitations. En dessous de l’escalier, le bruit des autres était assourdi; le monde était une rumeur tranquille. Je ne pense pas y avoir été triste. La tristesse m’envoyait plutôt dans mon lit. Au mieux, elle me hissait sur la grosse branche du tilleul. Or, la cabane sous l’escalier, c’était l’invention, la création, et, aussitôt, la joie souveraine.

Nous sommes plusieurs à aimer la maison. Nous l’avons désirée, imaginée, jouée et rejouée depuis un très jeune âge. Nous avons été, d’aussi loin que nous nous souvenons, sensibles à sa poésie, comme si elle offrait une métaphore à tous les aléas de la vie et qu’en ses murs vivait un échantillon du monde; comme si elle était une sorte de microcosme se suffisant à lui-même. 

La littérature n’aura peut-être jamais autant pensé et mis en scène la demeure qu’en ces dix dernières années. Parfois, la maison ne protège plus; on l’a perdue.

Parfois, la maison brule [1].

Qu’il soit brasier créateur ou destructeur, le feu suggère un désir de changement rapide. Cette image (plus que n’importe laquelle, il me semble), apposée aux côtés des discours ambiants de décroissance et d’effondrement, invite à repenser radicalement nos façons d’habiter. Ou, au minimum, à se dépouiller. Devant nos multiples impasses (dont celle de la maison), il s’agit moins de se livrer à une repentance sans fin dans un plat sentiment de culpabilité que d’adopter dès maintenant une conduite appropriée. Puis dans ce redressement, il faut se poser une question: quel monde désirons-nous?


OUEST

Au tout début du confinement, il y avait l’occasion d’un retournement vers soi. Non pas une période d’égocentrisme, mais propice à l’écoute attentive de ce qui bruisse en nous, de l’intime. 

À quelles conditions habitons-nous nos lieux? Un chez-soi peut-il être un chez-nous?

Je me suis d’abord demandé si notre maison deviendrait enfin pleinement habitée après une quantité suffisante d’ennui, de songes, d’inventions, de jeux; lorsque chacun·e aurait eu sa portion de solitude, aimée ou détestée—possédée, dans tous les cas. Puis, une évidence a surgi: la maison est un seuil. Habiter le plus grand des conforts peut être absolument mortifère s’il n’y a pas d’issue. Pour Benoît Goetz, spécialiste de philosophie contemporaine, habiter est avant tout un rythme, proche de la ritournelle, une mécanique du partir et du revenir. C’est l’habiter qui fait la maison. 

***

«Habiter c’est chantonner. Habiter c’est revenir. Partir/revenir: il n’y a pas d’espace occupé autrement que selon ce tempo: une sorte de radotage, de rengaine, qui devient vite insupportable. Mais on a gagné une base, un plateau, d’où il va être possible de rejoindre le Dehors. Bâtir une maison c’est créer un territoire par retours successifs pour mieux s’en échapper, aigle ou serpent, chien ou rat.»
— Benoît Goetz, Théorie des maisons: l’habitation et la surprise

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Une maison sans issue c’est (au mieux) une tanière ou un ermitage. Il importe de trouver des sorties qui ne sont pas des fuites en avant; quelques mouvements qui ne sont pas des déplacements physiques. Après tout, le voyage est affaire de corps sensible. Goetz encore: «Il y a une manière de revenir qui est une manière de devenir.»

Bachelard, lui, aurait sans doute été très à l’aise dans ce confinement. Son talent pour la rêverie lui aurait été d’un précieux secours. Selon lui, la demeure est le lieu par excellence pour préparer nos actions et opérer nos transformations. Voilà qui devrait aider à ce que perdure, malgré tout, l’amour pour notre chez-soi [2]. 

Mais si la rêverie n’est jamais coupée du monde et qu’elle permet chaque fois de franchir le seuil, il me semble qu’on en revient toujours seul·e, parfois l’air hagard. 

Sa sœur, la contemplation, me semble moins solitaire. Dans son activité, l’intérieur et l’extérieur deviennent une seule et même chose, un peu comme dans le voyage. Ancrée dans l’instant présent, la contemplation est tournée vers ce qui nous entoure (et ce qui nous regarde). Une connexion avec l’environnement, proche de l’animisme, se déploie. Tout comme dans la marche, d’ailleurs. La contemplation offre de surcroit des occasions d’alliance et d’appartenance qui ne s’en tiennent pas à la famille—ô joie! 

«L’homme profond est cosmique», écrit joliment Rodolphe Christin dans La vraie vie est ici. La spiritualité, en tant que «prolongement ultime de la sensibilité», ne serait-elle pas cet éclatement salutaire de la maison; ce juste mouvement d’expansion dans lequel nous ne sommes propriétaires de rien?


NORD

Il ne faut pas trop demander à la maison. Il ne faut pas vouloir sa perfection. Il ne faut pas habiter cette maison que l’on avait dessinée enfant. Autrement, nous nous enchainons. Nous nous meurtrissons. Et nous avons alors besoin de voyages au soleil pour contrer ce teint blafard qu’elle nous donne. Or, nos fuites ne paient pas de mine; les murs sont trop épais pour nos devenirs.

Les souvenirs de la maison natale, les projets de construction neuve, les belles photos d’architecture et la tendance au minimalisme pour se «désencombrer l’esprit» ne suffisent pas. Rêvons. Marchons. Lisons les poètes tous les jours.

***

«Laissons le ciel descendre en nous pour nous déraciner de notre glaise et nous reconduire vers la franchise de nos poussières cosmiques. Il n’est aucune expérience extérieure qui ne renvoie à une expérience intérieure. La perspective que donne le fait d’avancer en âge s’avère celle de vivre de plus en plus simplement et sans assurance-soi-même. J’acquiesce à la lenteur physique pour me détacher de la vitesse sociale et obligée. Je corrobore même l’immobilité pour favoriser un nomadisme naturel de l’esprit. Je me dissocie plus facilement de mes écartèlements psychiques pour une présence sans redevances au passé ou à l’avenir. Je ne compte plus sur ceci ou cela, je décompte, par la beauté du moins, vers cet idéal étrange qu’est le zéro.»
— José Acquelin, Anarchie de la lumière

***

Avec le temps, les murs blancs se sont recouverts d’une patine de petites mains collantes. Peut-être qu’il y a là une quête du beau renouvelée, non plus le sleek et le clean, mais l’essentielle usure du temps.

Les désillusions ornent chacune des façades noires. Mais il y a bien toujours un peu d’espérance, dans le corps. 

L’espérance exige un mouvement. Partir, revenir. Devenir.

[1] Le thème de la maison (souvent en péril) émaille une série d’essais et de romans publiés au tournant de 2020, entre La maison brûle, de Naomi Klein, Ta maison brûle, de Simon Boulerice, Perdre la maison: essai sur l’art et le deuil de l’espace habité, d’Anouk Sugàr et Plus grande que les maisons, de Sara Lazzaroni.

[2] Il ne reste plus qu’à travailler pour que tous et toutes aient accès à un refuge pareil… Au moment où j’écris ces lignes, la raréfaction des logements entraine une précarité grandissante dans la métropole et dans certains villages du Québec. Aussi: plus de 235 000 Canadien·ne·s vivent en situation d’itinérance.

Gabrielle A. Roberge a étudié la notion d’habiter pendant sa maitrise en histoire de l’art et n’a jamais cessé de s’y intéresser depuis. Son premier recueil de poésie, Le mouvement des couleuvres, est paru aux éditions du passage en 2020. Elle vit dans les Laurentides.

Photo: Gabrielle A. Roberge

1er prix: Jules Clara, Horizontale
3e prix: Ariane Labrèche, Les sillons du Big Bang
 

Pour connaitre tous les détails sur la prochaine édition du concours, c’est ici.

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