Suppléments

Les promesses nocturnes

Le texte ci-bas est un extrait de Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles (Document 08), par Steve Gagnon.

Les promesses nocturnes

Je vais souvent parler d’intranquillité, puisque c’est beaucoup ce qui m'a amené jusqu'ici et poussé à écrire cet essai.

Quand je parle d’intranquillité, je parle de cette maison construite sur le côté d’une voie ferrée, traversée jour et nuit par de vieux trains de marchandises; je parle de vibrations de métal rouillé et de bois grinçant, de l’absence de silence; je parle du corps fragile, de l’air et des poumons qui s’entrechoquent, du cœur enragé et de la tête agitée de secousses violentes. Je parle de taureaux souterrains installés entre la peau et la chair, et qui chargent les uns sur les autres à une vitesse folle les soirs où l’air est humide; je parle de silex préhistorique qui darde dans les côtes et qui rend toutes les inspirations pesantes.

Quand je parle d’intranquillité, je parle de sensibilité magnifique mais démesurée, d'assiettes qui éclatent contre les murs, de morceaux coupants qui revolent sur les parois du cerveau; je parle d'angoisses insomniaques, de cigarettes nerveuses et compulsives sous la hotte du poêle à 4h du matin, de promesses nocturnes, de pactes de suicide entre amis.

Quand je parle d'intranquillité, je veux surtout parler de petits gars qui vivent avec une révolte noble mais inconfortable, avec des désirs débordants, une fragilité déchainée et une conscience extraordinaire, alors que rien de tout ça n’entre dans le moule étroit des hommes qu’ils devraient être. Je parle de convulsions devant ce qui est médiocre et injuste, de l’incapacité à s’abandonner à la banalité quotidienne, aux plaisirs éphémères.

Je parle de tous ces garçons étourdis par une colère folle, qui hurlent jusqu'à se fendre la gorge, brisent les murs avec les poings, renversent les meubles avec la tête, sans que rien, jamais, ne les satisfasse, et qui, assis au milieu de la vitre cassée, le front déposé sur les genoux, la morve, les larmes et le sang séchés entre le nez et la bouche, culpabilisent de ne pas pouvoir devenir ces adultes raisonnables qui savent tellement bien faire semblant que tout est correct.

Je parle de se geler la face le matin, le midi, le soir, jusqu'à oublier son nom, jusqu'à oublier la forme de sa nostalgie envahissante et l'odeur pourrie de l'enfance qu'on ne se résout pas à enterrer derrière. D'espérances géantes, mais d'émerveillements squelettiques. De chambres de bungalow maintenues dans le noir, une chaise en dessous de la poignée de porte, comme des cours à scrap de paupières mauves et de peau qu'on a arrachée autour des ongles pour passer le temps.

Je parle de toutes ces fois où j’ai cru que je n’y arriverais pas, que je n’arriverais pas à vivre comme tout le monde; toutes ces fois où j’ai remis en question ma capacité à être heureux, où j’ai été incapable d’être normal et de me soustraire à cette conscience sombre du pire qui habite l’âme et ne part jamais, surtout pas dans les moments les plus doux. Je parle de chercher avec vulnérabilité sa place au milieu des autres, mais de ne rien reconnaitre partout autour, de ne ressembler à rien, d’être incapable d’accéder à ce qui est simple, d’avoir l’impression que c’est insignifiant de toute façon.

J’affirme ici que les référents d’identité de genre que nous nous sommes donnés comme société sont acides et aliénants, que notre vision de l’homme et de la femme n’est pas seulement ennuyante, mais dangereuse. Elle fait des ravages partout dans les écoles secondaires, là où des générations d’adolescents abdiquent et se démettent de leur mouvement naturel de devenir les hommes sophistiqués qu’ils pourraient être, puisque «les rôles de genre sont établis non pas selon une nature intrinsèque, mais par la culture: la masculinité est donc conçue comme une prescription à agir en fonction des stéréotypes de genre socialement construits».

Je dis que nous manquons mortellement de vision, que nous avons une forte myopie qui nous empêche de distinguer quoi que ce soit au loin dont nous ne connaissons pas déjà la forme et l’existence. Nous parsemons nos routes de poussières qui ne traceront le chemin pour personne. La voix monotone de nos télévisions et les écrans lumineux des panneaux de publicité guident nos passages apathiques et nous donnent la fausse impression de ne pas être perdus.

Puisque nos modèles masculins imperturbables ne véhiculent que la force (au sens de vigueur physique) et le courage (au sens de ce qui permet d’affronter le danger et la souffrance), la fragilité et la sensibilité sont des caractéristiques qu'on associe systématiquement aux femmes, et qui semblent risibles chez l’homme. C’est une affirmation qui peut paraitre manquer d’étoffe, mais l’adolescence n’est pas exactement le monde de la nuance, ce qui fait que le premier réflexe d’un adolescent «normal» est d’enfoncer les ongles dans sa vulnérabilité, de la déchirer avec les dents et les mains, de la réduire en poudre, de l'accrocher à un bloc de béton pour la couler loin en lui, afin de faire toute la place à une personnalité de plastique, rudimentaire et tellement convenue, mais qui correspond complètement aux standards.

J’ai parfois l’impression affolante de vivre dans une usine à saucisses qui fabrique des individus inoffensifs et prévisibles.

Partout, on martèle que l'homme doit être inébranlable, puissant, robuste, inusable. D'où me vient alors cette insécurité quotidienne, cette impression d'être égaré, abimé, si jeune? Suis-je donc à ce point anormal?

Pourquoi tant d'hommes autour de moi sont-ils tenus en équilibre par la force indéracinable d'une femme, la plupart du temps une mère ou une amoureuse?

Nous sommes des milliers à essayer maladroitement de gouverner notre colère puissante, à vivre avec une nostalgie qui ne nous appartient pas, à être insatisfaits de ce qui se dresse devant nous. Nous sommes des milliers de cœurs violents éparpillés dans les cours arrière des bungalows, de sensibilités ignorées ou méconnues. Nous sommes une civilisation clandestine qui a la réputation de se pendre ou de tirer dans les écoles. Nous aspirons à appartenir à une race féroce et libre, mais nous ne trouvons pas le chemin vers cette force abondante. Alors nous regardons derrière ce qui est perdu, nous regardons devant ce qui n'existe pas, nos genoux tremblent, puis ils flanchent.

Je sais combien elle est dangereuse et glissante, mais cette intranquillité est ce caveau dans lequel je me dois d'avancer et d'enjamber les corps putréfiés de ceux qui sont tombés de fatigue, parce que je suis convaincu qu'au bout, de l'autre côté de l’errance et de la soif, flamboie un gisement salutaire de métaux précieux. J’entends par là des milliers d’hommes qu'il faut faire remonter à la surface, comme des colosses coincés sous la terre après l’effondrement d’une mine.

— 

Extrait de Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles (Document 08), par Steve Gagnon.

Partager
Numéro courant
Nouveau Projet 16

Catégories

Afficher tout +