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Les rivières de l’exil

Concours de récits de voyage 2021
1er prix

COSTA RICA—Alors que la crise sociopolitique suit son cours au Nicaragua, deux sœurs découvrent l’histoire cachée et les splendeurs d’un petit village costaricien enfoui au creux des montagnes. 

Par Annie Grégoire

Les rivières de l’exil

Ainsi font font font et tournent la vie des hommes et des femmes.
Trois petits tours de roue Ferris et puis s’en vont. Ceux
qui sont en haut croient apercevoir à l’horizon les aubes radieuses
des révolutions politiques et poétiques, déjà redescendent dans l’obscurité.
— Patrick Deville, Viva

 

Mai

Dans un hôtel d’Alajuela, au Costa Rica, nous passons nos journées nerveusement, ma sœur et moi. Le vieux plancher craque, et à travers les murs retentissent les rires des voyageurs. La plupart ne font que passer, ils se préoccupent de leur prochaine destination, s’émerveillent de la plage, des volcans, des animaux, de la biodiversité. Pour notre part, nous sommes là, mais nous ne savons plus où aller, ni combien de temps il nous faudra rester. Nous voudrions rentrer à la maison, au Nicaragua, mais se succèdent sur Facebook et WhatsApp les vidéos des manifestations, des affrontements et de la répression continue. Les messages apeurés de nos amis restés là-bas.

Il n’y a pas si longtemps encore, nous y étions aussi. C’est en avril que tout a éclaté. Il y a d’abord eu l’incendie criminel de la réserve Indio Maíz, une des dernières grandes forêts du pays. L’inaction du gouvernement pour trouver les coupables et contenir l’incendie a suscité la grogne des étudiants. Il y a ensuite eu l’annonce d’un nouvel impôt sur les pensions de retraite. Les personnes âgées sont aussi descendues dans la rue. À la consternation générale, une intervention policière musclée a fait quelques blessés parmi les ainés et les journalistes présents. Il n’en fallait pas plus pour provoquer une escalade des tensions. Se sont ensuivies des semaines d’insurrection politique. Des manifestations monstres, la police antiémeute armée jusqu’aux dents à tous les coins de rue, des forces inégales en pleine confrontation, et des morts—des jeunes surtout.

Début mai, le gouvernement a entamé un dialogue avec les leaders de la population civile; les manifestants ont érigé des barrages sur la route panaméricaine pour faire pression sur les dirigeants. L’approvisionnement en nourriture et en essence est devenu difficile. Des kilomètres et des kilomètres de camions-remorques ont paralysé l’économie.

Puis, le 30 mai est arrivé. Comment oublier cette date? Lors d’une grande marche organisée par l’Église catholique, le peuple s’est réuni, réclamant haut et fort justice pour les morts et exigeant le renversement d’un gouvernement désormais jugé illégitime. Alors que les trovadores nationaux mettaient en chanson et poésie la douleur collective des jours sombres, la foule s’est soudainement dispersée. Cris, rafales de tirs, course chaotique, rafales de tirs encore, uniformes noirs, hommes masqués armés de mitraillettes.

Une quinzaine de personnes ont été tuées ce jour-là. Ma sœur et moi ne pouvions plus rester, il fallait partir.

Le 30 mai, c’est la fête des Mères au Nicaragua.

Juin

Sur l’invitation de Nora, une amie de ma sœur, nous décidons de quitter l’hôtel d’Alajuela pour nous rendre dans le village de Longo Mai, plus au sud. Après une longue route, le grand autobus bleu qui nous y amène s’arrête soudainement au milieu de nulle part, au pied d’une montagne. Nous sommes là, épuisées, face à un chemin de terre qui s’enfonce à travers une forêt épaisse. Une camionnette nous attend. Quelques maisons parsèment la route vers le village. Nous traversons Longo Mai en silence, muettes devant la nature luxuriante.

C’est dans la maison rose de la mère de Nora, doña Mera, une petite dame d’une soixantaine d’années aux grosses mains calleuses et aux cheveux courts, que nous sommes accueillies. Elle nous demande comment s’est déroulé notre voyage. Ma soeur et moi échangeons un regard. Nous ne savons trop que dire.

Ça fait plusieurs jours que nous cavalons. Je repense à notre odyssée mouvementée à travers les barrages routiers pour sortir du Nicaragua. Je revois notre ami Carlos, au volant de son pickup blanc, excité de voir les manifestants et l’ingéniosité de leurs barrages routiers échafaudés à partir des blocs mêmes des rues pavées. Champ libre à San Marcos, barrage abandonné à Masatepe, voie dégagée à Catarina. À Diría, la réalité était tout autre: le barrage faisait au moins trois mètres de hauteur. Un jeune garçon avec un foulard rouge sur le visage nous a fait signe d’arrêter. Carlos est descendu de la voiture et a échangé quelques mots avec lui.

— Il y a un chemin par le village de San Juan. On n’a qu’à suivre cette moto.

Nous nous sommes faufilés sur les chemins étroits. Les ateliers des artisans de San Juan de Oriente, berceau des céramistes au Nicaragua, et le majestueux lagon Apoyo défilaient sous nos yeux à travers les arbres. Nous avons croisé ambulances, autobus et fourgonnettes. Carlos a dû faire toutes sortes de manoeuvres compliquées pour les laisser passer, ce qui nous a fait bien rire tous les trois. Comme si, pour un moment, nous étions hors du monde.

Puis, les arbres et la poussière ont laissé place aux bâtiments du centre-ville. Le soleil plombait, les constructions coloniales tassées les unes contre les autres ne nous laissaient pas voir ce qui nous attendait au prochain coin de rue. Heureusement, il n’y avait rien: pas de policiers ni de manifestants. Vingt minutes plus tard, Carlos nous a laissées à Nandaime, d’où nous nous sommes dirigées vers la frontière. Nous lui avons promis qu’à notre retour, nous l’amènerions diner en guise de remerciements. Nous ne nous doutions pas que nous n’allions jamais le revoir. Il est désormais exilé au Mexique.

Quelques jours après notre arrivée à Longo Mai, ma sœur et moi avons de la chance: nous trouvons une maisonnette à louer pour pas cher. Toute la communauté se solidarise pour nous prêter deux lits, deux bancs et l’essentiel pour cuisiner. Nous n’avons pas de réfrigérateur. Nous mangeons simplement et faisons notre possible pour faire durer nos économies.

Ce n’est pas la première fois que les villageois de Longo Mai accueillent des exilés. Nora nous raconte que cette communauté a originellement été fondée pour recevoir des réfugiés nicaraguayens sous la dictature de Somoza, dans les années 1970. En 1979, lorsque les sandinistes ont gagné la révolution, certaines familles sont rentrées chez elles, d’autres sont restées ici. Les années 1980 ont quant à elles vu des familles salvadoriennes fuyant la guerre civile venir s’installer. Le résultat aujourd’hui est un mélange des trois cultures dans un petit village perdu au milieu des montagnes, près de la frontière du Panamá.

Avec l’augmentation de la violence causée par les gangs de rue et le trafic de drogue au Salvador, de nouvelles familles sont récemment arrivées. Les villageois leur ont prêté des terres pour qu’elles puissent s’installer. Karla nous raconte qu’elle est venue ici après que la meilleure amie de sa fille de 12 ans eut été enlevée, violée et assassinée par les maras. Sa fille était la prochaine sur la liste. Les membres de la famille de María, eux, ont été témoins d’un meurtre alors qu’ils prenaient des vacances à la plage. Après avoir reçu des menaces de représailles, ils ont fait le choix de quitter leur pays.

Longo Mai est un refuge.

Ma sœur et moi n’avons pas demandé de terre. Nous espérons ne pas avoir à rester trop longtemps.

Juillet 

Longo Mai nous apprivoise tranquillement. En face de notre maisonnette, l’épaisse forêt tropicale cache ses mystères et calme nos angoisses. Nos journées s’ajustent doucement à l’horaire de la nature, qui nous enveloppe et nous protège de nos peines. La maison est entourée de palmiers et de gloires du matin. Les chiens des voisins viennent nous tenir compagnie et un chat, dont il parait que c’est la demeure permanente, est venu s’y réinstaller, avec notre permission. Les journées sont chaudes et étouffantes, les nuits, elles, sont fraiches. Les averses, dignes du climat costaricien, nous émerveillent alors que nous prenons le thé sur le porche. 

Nos voisins qui travaillent dans les champs d’ananas nous font régulièrement cadeau de ce fruit tropical avec lequel nous faisons de la chicha, seul alcool que nous pouvons consommer dans cet endroit où il est impossible de nous en procurer. Nous la buvons le soir en jouant aux cartes et en écoutant le tonnerre. Nos rires, nos confidences, nos récitals de poésie et nos karaokés improvisés se perdent dans la nuit et ne sont entendus que par les esprits de la forêt. 

Nora et sa famille nous font découvrir l’héritage ancestral de Longo Mai: les pétroglyphes au pied du ceiba, cet arbre sacré, et les rivières… ô les rivières aux eaux magiques. Notre amie nous raconte qu’il y a quelques années, le gouvernement cultivait le projet de harnacher la Convento et la Sonador, qui entourent le village, pour construire des barrages hydroélectriques. Mais la communauté s’est unie et a mené une bataille acharnée pour les protéger. Les riverains, qui ont grandi sur les berges, ne peuvent imaginer vivre sans leurs rivières. Eaux cristallines, piscines naturelles, étonnants courants d’eau chaude, pierres lisses et lianes sont le terrain de jeu des familles de Longo Mai. Comme tous les habitants du village, nous sommes irrésistiblement attirées vers les cascades et les sentiers, qui deviennent rapidement notre havre de paix. 

Pendant que nous noyons nos inquiétudes dans les eaux salvatrices de Longo Mai, la révolution suit son cours au Nicaragua. Dans les rares moments où nos téléphones captent un signal, nous apprenons que tout le pays est assiégé par les forces paramilitaires à la solde du gouvernement. Les récits qu’on nous fait sont horrifiants. Mes rêves sont hantés par les cris des jeunes assassinés se défendant avec des mortiers artisanaux et des lance-pierres, par les barricades et les stations de radio en flammes, par les massacres dans des lieux sacrés. Et je ne peux m’empêcher de me sentir coupable d’être ici, bercée par la forêt et les cours d’eau, même si en réalité, que puis-je vraiment y faire? À l’ombre des grands arbres, j’évacue mon chagrin. 

Aout 

Longo Mai continue de nous livrer ses secrets. 

En plus de la lutte pour la préservation des rivières, il y a celle contre les producteurs d’ananas. Cristian et Valeria nous racontent l’histoire de leur enfant, née sans bras. Le couple, qui travaillait dans les champs à l’époque où leur fille a été conçue et où elle a vu le jour, rejette la faute sur les produits chimiques et le manque de protection des travailleurs. Ce n’est pas un cas isolé dans la région. L’entreprise refuse toutefois de reconnaitre sa responsabilité. 

Avec l’arrivée des touristes, la prostitution juvénile et la consommation de drogue et d’alcool ont pris des proportions inquiétantes chez les jeunes de Longo Mai. La communauté croyait que le tourisme allait leur apporter plus de confort économique, mais elle fait plutôt face à de graves problèmes sociaux qui n’existaient pas avant. Miriam est une jeune mère de famille monoparentale de 14 ans. Quand elle a eu dix ans, sa mère, maintenant décédée, a commencé à la prostituer auprès des touristes; elle rêvait que l’un d’entre eux la marie et l’emmène loin d’ici. Miriam vit avec son bébé de deux ans et son frère, qui vend de la drogue pour soutenir la famille. Elle est amoureuse d’une jeune fille. Ensemble, elles prennent soin de l’enfant du mieux qu’elles peuvent.

Tomás, élevé par un père junkie, s’introduit chez ses voisins pour voler leurs biens de valeur. Dans ce village d’environ 400 habitants, il faut barrer ses portes la nuit et être attentif aux bruits suspects. Voyant que la police ne prenait pas le problème au sérieux, la communauté a mis sur pied un comité de sécurité et a réussi à communiquer avec la soeur de Tomás, qui l’a envoyé en désintox.

Longo Mai est aussi le dernier arrêt d’une grande poète costaricienne accablée par la maladie. Elle vit au milieu d’un jardin de plantes médicinales et prend les jeunes filles désœuvrées sous son aile. Elle tente de leur insuffler confiance et espoir en la vie, malgré ses revers.

Les histoires se succèdent et commencent à nous révéler la face cachée de Longo Mai, que nous croyions à l’abri de la cruauté du monde. Le voile magique se dissipe peu à peu. Nous nous languissons en songeant à nos amis et à notre maison, que nous avons laissés derrière en catastrophe. Nous repensons aux barrages routiers, pesons les risques du voyage de retour: les manifestants ont été maitrisés, le gouvernement a gagné. Qu’est-ce que ça signifie pour le Nicaragua? Qu’est-ce que ça signifie pour nous?

Un jour, pourtant, nous décidons de quitter Longo Mai. Nous sommes prêtes. Nous réunissons les possessions des gens du village pour les rendre à leurs propriétaires; organisons une dernière soirée chez doña Mera, avec la famille de Nora; revisitons la rivière Sonador; disons au revoir aux chiens, au chat, au coq, aux poules, à notre petit voisin qui aimait venir jouer avec nous; jetons un dernier regard à notre maisonnette; songeons à notre arrivée, au coyote qui nous a souhaité la bienvenue, aux bruits insolites de la nuit, à la terre qui tremble au son des orages, à nos coeurs brisés, puis réparés.

Je prends la main de ma sœur. Nous sommes ensemble, devant ce pays inconnu qui est pourtant le nôtre: le Nicaragua nous attend. 

Annie Grégoire habite au Nicaragua depuis sept ans. Elle est originaire de Québec, où elle a travaillé dans le milieu communautaire après avoir obtenu une maitrise en gestion. Elle est passionnée par les enjeux de développement rural et les cultures (humaines et agricoles) des Amériques.

Photo: Marilia Dufourcq 

2e prix: Audrey Lise Mallet, «Reliefs: souffles et fragments d’une traversée du Pamir»
3e prix: Marc-Antoine Durand, «Une autre histoire birmane»

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