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Les sillons du Big Bang

Concours d’essais 2021
3e prix

Nos existences se déroulent et bientôt s’achèvent, mais les traces que nous laissons demeurent. Autant de fils entremêlés qui forment la trame de l’Univers.

Par Ariane Labrèche

Les sillons du Big Bang

Ma grand-mère est un couvent, celui dont on s’échappe par une nuit de neige folle, le bâtiment des fenêtres bosselées, des rêves brisés, et des livres mis à l’index pour castrer le cerveau des petites filles. Ma grand-mère est la nef, la voute, la sacristie, le calice, l’hostie, les vitraux et la flèche, la charpente et le toit arraché par le vent. Le corps de ma grand-mère est le voile des nonnes, mais aussi la crème glacée dans le cream soda, les mains qui se frôlent au cinéparc, le spraynet et les talons carrés. Elle est, à sa manière, le disco, le new wave et le grunge, les salles d’attente d’hôpital, les stations de ski dans les Alpes, la télé allumée sur les attentats du 11-Septembre et les likes sur Instagram.

Ma grand-mère est pompée dans mes artères; elle existe alors que je ne suis encore qu’un tas de cellules et vivra même quand elle ne sera plus.

J’ai fini par comprendre que le vide était rempli de ce qui l’avait autrefois occupé; que les ruines sont toujours pleines de vie, que l’absence est en fait matière.

Si je le sais, c’est grâce aux encyclopédies illustrées.

***

Petite, j’étais fascinée par les dinosaures. 

Un immense t-rex rugissait sur la couverture plastifiée de mon imagerie leur étant consacrée. Je m’imaginais effleurer les immenses plaques dorsales du stégosaure, ou encore me percher, le visage fouetté par le vent, tout en haut du crâne rugueux du brontosaure. L’idée que ces colosses devenus fossiles aient pu fouler un gazon similaire à celui de la cour de mes parents était ahurissante. Petit à petit, le Jurassique qui habitait mon esprit a commencé à modeler l’univers qui m’entourait. Je ne voyais plus des oiseaux, mais des ptérodactyles.

Fantômes et poussière d’étoiles: ce sont là les choses qui habitaient les nuits de ma tête d’enfant rêveuse. En dévorant d’autres imageries, j’ai découvert les pierres des pyramides d’Égypte, déambulé à travers les jardins suspendus de Babylone et fait le tour de la Terre à bord de la capsule Mercury. Je suis devenue une obsédée des traces des existences disparues, autant des ammonites figées dans le roc que du collier de Marie-Antoinette.

C’est là que je suis devenue chasseuse de fils.

***

Je me tiens sur le chemin de fer qui court comme une artère dans le 3e arrondissement de Lyon, en France. Le temps est moche; les rails, déserts. Autour de moi, le sommet des immeubles se noie dans le ciel maussade. J’observe les fenêtres percées dans les blocs d’appartements de cinq étages. C’est aussi la dernière chose qu’ont regardée plusieurs Lyonnais·es, il y a 80 ans, quand s’arrêtaient les wagons qui les portaient vers l’innommable. Ce sont les rumeurs, ricochant sur les volets, transperçant les auvents et se faufilant dans le mortier, qui, en remontant le cours du Rhône, ont scellé leur destin. Des voisin·e·s. Des membres d’une même famille. Partout, le murmure des dénonciations.

La pluie me pince les joues; je laisse mon manteau de feutre absorber l’averse. Je finis par entrer dans la prison de Montluc, aujourd’hui vide. Tout l’espace est pourtant occupé. L’air pèse sur mes épaules. Adossée à une colonne de béton écorchée, je vois Jean Moulin, malade, les bras tenus par deux gardes immenses, trainé de force jusqu’au dernier étage. Ses pieds font un bruit mat sur chaque marche. Je vois un jeune couple graver leurs noms sur la pierre humide de leur cellule. J’entends les murmures inquiets d’un groupe d’enfants juif·ve·s dénoncé·e·s par le fermier d’à côté. Je vois un homme âgé tailler le décompte des jours passés ici dans la porte en bois de son cachot, avec pour seule compagnie le rayon de lumière qui filtre de la petite fenêtre cadenassée.

Montluc, c’est un endroit où les fils se révèlent. L’horreur a l’étrange pouvoir de compresser le temps. Il passe à travers elle, mais reste aussi figé, et la trace des gens qui ont vécu l’indicible ne s’efface jamais tout à fait. Le souvenir des vies entremêlées dépasse de chaque racoin; il suffit de tendre la main pour se sentir connecté à ces êtres maintenant retournés à la même poussière que les stégosaures. Trouver le fil, c’est aussi sentir qu’on fait partie de la toile. Chaque cimetière, château en ruines et champ de bataille me donne l’impression de trouver ma place dans une suite d’évènements qui me dépassent.

Ce sentiment de proximité avec l’Histoire en majuscule, je l’ai longtemps pourchassé dans l’atroce et le grandiose. Mais dans les sous-sols ordinaires des bungalows et les salles à manger des vieux restaurants, ça se trouve aussi.

Avec patience.

Et plus de douceur.

***

La poussière me fait pleurer. J’y suis beaucoup trop allergique pour l’amour que je porte aux objets qui en sont couverts. La boite que je tiens en est drapée d’une couche presque solidifiée. Je l’essuie doucement, la porte à mon nez. Elle sent le carton humide, le souvenir d’une forêt. À l’intérieur: le Rolleiflex de mon grand-père, presque enraciné au fond du contenant. J’examine le boitier, les deux lentilles. Pas de traces de moisissure, c’est bien. Depuis l’achat de mon premier appareil argentique pour cinq dollars dans une vente de garage sur la rue Chambord, je me refuse le plus possible à consulter les manuels d’instruction. J’aime deviner les conséquences des moulinettes, entendre la mécanique s’enclencher dans un bruit de métal clair, presque surprise de sa propre survivance. Il faut quand même faire attention: un film dort dans le ventre de l’appareil. Je le rembobine et le sors. Sur l’emballage en plastique, on pourrait certainement voir les traces de doigts de mon grand-père à l’aide d’une lumière bleue. Dans son immobilisme, la pellicule a non seulement cristallisé des clichés, mais aussi le moment de son insertion délicate dans le dos du Rolleiflex. Un petit geste, amorcé il y a cinquante ans et achevé par une autre paire de mains.

Un fil.

Un matin de mai. Mon père plonge la main dans les poches d’un vieux manteau Kanuk verdâtre qu’il a hérité de son père à lui, et trouve une barre de chocolat.

Un fil.

Le moment où on pose le pied dans un vieil appartement vide. Sur ce coin de mur, le souvenir d’une radio à ampoules. Sur l’autre, l’ombre d’un des premiers téléviseurs. Au bout du salon, les traces d’une table tournante. Des Solange, des Gaston, des Maxime, des Luc, des Stéphane dans chacune des couches de peinture. Et devant soi, toutes les possibilités de laisser sa propre marque, d’un coup de pinceau, pour le prochain occupant. 

Le fil s’étend sur toute la toile.

Je me demande à quel moment le quotidien se transforme en acte de mémoire. Mon père m’a souvent raconté comment, enfant, il allait acheter des cigarettes au dépanneur du coin pour mon grand-père. Les bonbons coutaient quelques cents; il utilisait la monnaie des Menthol pour en glisser une poignée dans ses poches. C’est la routine, pendant longtemps, puis arrive un moment où ces gestes s’enveloppent d’une certaine altérité: ils se folklorisent. On cligne des yeux et un sentiment d’étrangeté s’agrippe soudainement à nos vêtements. On y repense, et on se dit «je ne peux pas croire que mon père m’envoyait, seul·e, à sept ans, pour acheter des cigarettes».

Seul témoin de ce qui reste, le corps qu’on habite évolue, vieillit. Il est notre machine à voyager dans le temps, notre bibliothèque de chair. Le plus précieux de tous les fils.

Maintenant, je sais.

***

La blancheur s’accroche encore aux branches des épinettes de Rivière-du-Loup, dans le déni du printemps naissant. Je n’ai rien d’autre à faire que de regarder les rares piéton·ne·s s’obstinant à prendre leur marche quotidienne, entre les bancs de neige et les trottoirs lézardés de la rue Joly.

Un mois auparavant, j’avais posé les pieds au Québec pour la première fois depuis un an. Le temps de voir quelques ami·e·s, de profiter des câlins de chacun·e et d’embrasser une dizaine de joues, et ce virus dont on voyait l’ombre grandir sur l’Europe nous rattrapait déjà. Les bras dont je m’étais le plus ennuyée, c’étaient ceux de mes grands-parents. Mais nos mains se sont plutôt rencontrées de chaque côté d’une fenêtre. Une étreinte pandémique.

Je finis par prendre mon manteau pour rejoindre les figures emmitouflées qui errent au-dehors. Fuir, malgré les flocons, l’horreur que crache en boucle la chaine d’informations en continu.

Il fait sombre dans les maisons aux façades pointues. Les salons sont vides. Dehors, beaucoup de vieux et de vieilles marchent solitaires et courbé·e·s face au vent. Chaque personne âgée que je croise me décoche un sourire de givre, les yeux brillants dans l’atmosphère grise. 

Combien sont là, ce matin, pour essayer d’attraper les regards comme des papillons dans un filet? Au fil de mes pas qui crissent sur les petites roches étendues sur les trottoirs, les images de ceux et celles, plus seul·e·s encore, qui sont resté·e·s prisonnier·ère·s d’un lit qu’ils et elles ne pouvaient pas quitter, se sont mises à rejouer comme un mauvais film dans ma tête. 

Ce ne sont pas que des personnes qu’on a laissé mourir seules. C’est un déracinement. C’est une coupe à blanc, des rhizomes arrachés. Les salles où étaient aligné·e·s ceux et celles parti·e·s au bout de leur soif sont autant de petites Alexandrie. Des livres qui brulent, une histoire qu’on abandonne.

Des fils qu’on a coupés. Des trésors qu’on a oublié de chercher. Des passages secrets vers l’Univers qu’on devra redécouvrir.

Je nous souhaite de réapprivoiser ces parchemins froissés. De réapprendre à toucher la peau pétale de rose. De se mettre le nez au creux des cous qui sentent le papier d’Arménie. Trouver ça beau. Trouver ça grand.

Trouver ça précieux, comme les mains de ma grand-mère. À travers mes mitaines, je me les imagine, en fermant les yeux.

Ses doigts sont les nœuds dans la branche d’un érable. Je les recueille comme on tient un oisillon, en prenant bien soin de les tenir au chaud. Quand je caresse ces mains, je revois les années 1950; j’effleure celles de sa grand-mère à elle, Delvina l’Abénaquise aux yeux blancs, celles d’un autre aïeul, un colon, Le Tellier, débarqué des rives françaises, celles d’un marchand dans la région de Pau, celles d’un cardinal; je touche la bague du pape, peut-être même d’un Borgia; je sens le velours du siège d’un carrosse, j’effleure le bois poli des bancs de la cathédrale de Prague, roule des épices entre le pouce et l’index, fais courir mes doigts entre les briques de la Grande Muraille; je touche aux côtés tranchants d’un silex, sens l’eau sur mes palmes et la chaleur du soufre sur mes cellules. Les sillons qui traversent nos paumes sont les échos du Big Bang. 

***

Cette semaine, en me regardant dans le miroir, j’ai trouvé entre mes mèches un premier cheveu blanc. Mes doigts se sont portés à mon front. La peur au ventre, je cherchais les rides, les pattes d’oie, les failles au coin des lèvres. 

C’était avant que je me souvienne. Ce cheveu blanc n’est pas une condamnation. C’est ma première poussière d’étoiles. Un souvenir de dinosaure. Le lien qui m’unit à ma mère, à ma grand-mère et aux supernovas.

Mon premier fil.

Ariane Labrèche est journaliste et photographe. À travers les mots et les images, elle est toujours en quête d’histoires uniques et d’êtres humains singuliers. Diplômée en journalisme de l’UQAM, elle travaille au sein de l’équipe des Médias numériques à Radio-Canada.

1er prix: Jules Clara, Horizontale
2e prix: Gabrielle A. Roberge, La maison est un seuil

Pour connaitre tous les détails sur la prochaine édition du concours, c’est ici.

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