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Lettre à W

Concours d’essais 2019
2e prix

S’adressant à Winston, le célèbre personnage de George Orwell, l’auteure mesure la distance parcourue depuis 1984.

Par Marcelle Laroche

Lettre à W

Namasté, mon cher Winston,

Permets-moi de t’appeler W. C’est plus court, c’est plus simple. Gardons ça simple. C’est ce qu’on m’a toujours dit.

L’autre jour, je me suis permis une petite virée à Londres. Ça m’a couté un bras, mais je tenais à te voir avant qu’il ne soit trop tard. Je t’ai vu. Au Chestnut Tree Café. Mais je n’ai pas osé t’aborder, pour te foutre la paix. Tu as vieilli. Tout le monde vieillit.

Je t’ai reconnu, toujours attablé, hébété dans un coin, devant ta tasse de gin de la Victoire. Tu parlais au bock de bière vide de la Victoire que tu avais installé sur la chaise à ta droite, interlocuteur silencieux, confident fidèle qui t’écoute sans t’interrompre et surtout sans que tu aies à l’écouter, lui. Moi, j’ai un chat. 

Les mains tremblantes, tu t’es roulé maladroitement une cigarette de tabac sec des «tabacs de la Victoire». T’en as mis partout, du tabac. Tu l’as gardée longtemps devant toi sans l’allumer parce que désormais c’est interdit de fumer dans les pubs, cafés, tutti quanti... 

Tu t’es levé et tu as marché en boitant (toujours cet ulcère variqueux à la cheville droite?) pour aller fumer dehors. Je suis allée déposer deux clous de cercueil, bout filtre, belles cigarettes de fabrication industrielle à ta place. Le barman qui surveillait ta tasse m’a vue. J’en ai profité pour me commander un autre gin de la Victoire et je lui ai fait signe de te payer un coup.

Tu n’es jamais revenu. J’ai attendu. Je suis partie. Le lendemain, tu t’es pas pointé. Et j’ai pas osé aller sonner à ta porte. 

T’aurais pu être mon père, W, comprends-tu ça? Tu avais 39 ans en 1984. On ne l’a jamais dit, mais tu es un sacré babyboomer. Né en 1944 ou en 1945, vers la fin de la Seconde Guerre mondiale. «La guerre, pour ainsi dire, n’avait jamais cessé, mais à proprement parler, ce n’était pas toujours la même guerre.» 

«La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force.» All right! I’ll drink to that! J’en appelle à l’égrégore du Chestnut Tree Café, à l’aura des «écorces d’hommes» de la place. Je lève mon verre de gin de la Victoire. J’aurais aimé trinquer avec toi. Je m’en suis rapporté une bouteille, pour l’étiquette. Quand la bouteille est vide, je la remplis avec de la vodka. Moi, c’est la vodka.

L’alcool de la Victoire, les tabacs de la Victoire, la dope de la Victoire, les antidépresseurs de la Victoire, les VUS de la Victoire, les cellulaires de la Victoire, les ordinateurs de la Victoire, les résidences de la Victoire, les boisés de la Victoire, les studios de la Victoire... Les spaghettis de la Victoire, les bines de la Victoire, il y a même les sous-vêtements de la Victoire... Victoria’s Secret...

Courage, patience et persévérance, c’était écrit dans l’horoscope de la Victoire. À l’écran géant sur le mur. Moi, je suis Scorpion. Conçue le 22 janvier 1984. Le soir où on a annoncé le lancement du premier Macintosh: «Pourquoi 1984 ne sera pas 1984.» Rencontre inopinée et relation imprévue de deux jeunes personnes séduites par Apple, le fruit défendu: ma mère était excitée d’acheter son premier ordinateur. Mon père géniteur était intoxiqué: c’était le soir du Superbowl. Il prenait pour les Raiders. Si ça t’intéresse, ou si tu t’en souviens comme wiki, les Raiders ont gagné 38 à 9 contre les Redskins. Ou le contraire?

C’est ce soir-là que j’ai été conçue. Je le sais parce que c’est la seule fois que mes parents ont baisé ensemble.

J’ai eu 16 ans en l’an 2000. Le bogue de l’an 2000, c’était moi. On m’appelait Bug Brother. Parce qu’en plus de tout, je suis ce qu’ils appellent un cas probant de transgenre. Je ne sais pas si je suis une fille ou un gars. J’ai la carrure d’un gars mais j’ai une fente et des boules comme une fille. Il y a des gars qui pensent que je suis une fille et il y a des filles qui pensent que je suis un gars. Et vice-versa. C’est rendu pas mal fucké... Les gars veulent pas d’une fille comme moi, même si c’est gratis et même si je fais ça mieux que ben des filles. Et avec les filles, je n’y trouve pas mon compte. Je le sais, j’ai essayé.

Tu écrivais dans ton journal: «S’il y a un espoir, il réside chez les prolétaires.» Je voulais t’en donner des nouvelles, du prolétariat, de la classe ouvrière. De comment ça se passe ces temps-ci de ce côté-là de la planète. De ce côté-ci de mon cœur. Ce qu’il en reste.

Mon cher W, aujourd’hui, gagner son pain, se tenir hors du pétrin, subsister, ça rend malade. L’insécurité, l’inquiétude des lendemains, du travail précaire et du chômage, les fins de mois, la restructuration et la réorganisation des effectifs, les dettes, les paiements de char, de loyer, de cartes de crédit loadées, le rouleau compresseur de la consommation à tout prix et de la productivité à meilleur prix nous écrasent. La charge mentale existait-elle à l’époque, W? Juste pour savoir, de même.

J’ai complété de justesse mon secondaire 5. Toujours ben ça de pris. J’ai travaillé au dépanneur, au rayon des cosmétiques et produits de beauté dans une pharmacie populaire. Commis dans un Korvette (gens de la ville, connaissez-vous les Korvette?) Pas payant. Planté des arbres. Trois jours. Cueilli des pommes. Trois nuits. Des cerises. Des tomates. Des pinottes. Aujourd’hui, je suis docile, soumise, et je m’incline. Fucking Big Brother!

Aujourd’hui, je travaille dans une usine. Déjà chanceuse d’avoir une job, hein? Le seul travail que j’ai pu me trouver, qui paie un peu plus que le salaire minimum. La dernière chance, comme m’a dit l’agence de travail intérimaire. Comme m’a dit l’autre, Alex, mon buddy: «On s’entend-tu que quand t’es icitte, c’est que tu n’as plus le choix… T’es rendue au bout, avant l’aide sociale... Ou avant d’aboutir dans la rue, tsé? Ça fait qu’on ferme sa gueule, on prend notre trou pis on endure, le temps que ça passe, mais des fois, le temps est long.»

Laisse-moi te raconter, cher W:

Je monte à bord de mon VUS. Vieux, usagé, rouillé, je sais jamais si je vais me rendre. Boum! Boum! La musique est déjà dans le plafond. Boum! Boum! Bien commencer la journée... Boum! Boum! Plus fort... Pour pas s’entendre penser. L’heure où les débiles enthousiastes, les jovialistes matinaux, menteurs-meneurs de claque à la radio, à la solde des centres commerciaux, de la consommation full azimut, fouettent le tonus, donnent du pep, stimulent les masses laborieuses. 

Bien crinquée, le citron déjà pressé, les nerfs tendus, les ennuis d’argent qui font s’esclaver, les problèmes de famille, de couple, ce n’est pas mon cas, la libido en lambeaux, la solitude, le désespoir de chacun qui se réveille du dernier rêve où il n’a pas gagné à la loterie—malgré la nuit passée au casino vidéo... Boum! Boum! Boum!

Il y a des matins où j’ai peur… Des matins, j’ai la chienne de retourner sur la chaine. Comme le mineur a peur de retourner dans le trou ou le pêcheur, en mer. 

Longue traversée du stationnement. Le temps d’une autre cigarette avec les chums. Parce que c’est la seule job qu’ils ont pu trouver, j’ai rencontré des mal pris comme moi, de partout, de toutes les langues et de toutes les couleurs. «Ici on ne fait pas de discrimination: tant que tu es à l’heure et que tu fais la job», a dit la fille de l’agence.

Autrefois affranchis, ils sontaient, selon Alex, qui est analphabète fonctionnel comme ils disent, ils sontaient gens de métier et professionnels déchus, prisonniers de dettes, gagnepetits sans génie, sans chance ni malchance non plus. Ouvriers, agneaux sacrificiels. Chair à canon universelle.

Esclave: personne qui n’est pas de condition libre, qui est sous la puissance absolue d’un maitre ou d’un seigneur, soit de naissance, soit par capture à la guerre, par vente ou par condamnation.

Des gars et des filles avec des dents pourries, pourrites, quand ils en ont encore! Parce qu’ils n’ont pas d’argent pour payer le dentiste et le dentier. Pas d’argent pour les dents, pas d’argent pour le char qui est aussi pourri, qui marche à coups de pieds. Ça t’empêche pas de rêver de t’acheter un gros pickup!

Tu rentres dans shop, il fait encore nuit. Et l’automne, l’hiver, quand tu sors, il fait déjà noir. Portes tournantes verrouillées. Cartes à puce, horodateur électronique, punch dans la slot de la clock... Clic. Ça débarre la porte.

On a remplacé le boulet et les chaines aux chevilles par des bottes de sécurité munies de caps et de semelles de fer, qui viennent si lourdes que tous trainent les pieds, nous empêchant de nous enfuir en courant. Par des lunettes de sécurité obligatoires aussi, qui défigurent chacun et rendent toutes les faces à peu près identiques. Vestiaire, toilettes, t’es prêt pour la ligne. La chaine.

Buzz. Prends une grande respiration: ça commence. Poum poum, thump thump, les presses s’abaissent et plient, taillent, coupent, l’acier, la tôle, l’aluminium, donnent le rythme, la cadence. Juste à les entendre, on a une petite idée de la journée qu’on va avoir. Cling cling, c’est parti, les robots cliquètent, les tapis roulent, les convoyeurs convoient, la chaine avance, inexorable. Les pistolets à air vissent, dévissent, les pop-rivets poppent, rivètent, les soudures grésillent, les meules stridulent, alléluia!

On est loin de la musique orchestrale des Temps modernes de Chaplin. Tu te souviens, W, des Temps modernes? La chaine, identique, comme dans le film de 1935. On est rendu presque 100 plus tard et c’est la même maudite affaire! Chaplin, banni des États-Unis, Patriot Act au pays de la liberté.

Est-il nécessaire de te rappeler comment fonctionne la chaine? Quelques secondes pour poser nos boulons, nos vis, nos rivets sur une bébelle qui se présente devant nous, toujours en mouvement, qui n’arrête jamais. Quand on a fini nos tâches, la bébelle suivante arrive et on doit poser les mêmes boulons, les mêmes vis, les mêmes rivets. Puis on passe à la bébelle suivante… Les mêmes gestes, les mêmes outils, tout est calculé… Une minute pour poser trois vis, trois boulons, deux rivets. Trente bébelles à l’heure. Huit heures par jour. La chaine n’arrête jamais. Si l’un est retardé, tout le monde est en retard. Comme Chaplin dans le film.

La chaine sert à assembler des pièces provenant du monde entier (libre-échange oblige) pour constituer une bébelle distribuée partout sur la planète. Qui durera pas trop longtemps pour que le consommateur en achète une autre. Et une autre… N’importe quoi qui se vend en masse. La chaine manufacturière. Industrieuse. Industrielle. Heavy metal.

Et moi, je suis fatiguée en esti... Je suis au bout du rouleau. Je n’en peux plus. Je n’ai pas 40 ans et je n’en peux plus. Je ne veux pas mourir sur la chaine. 

Un jour, j’ai hérité d’une boite de livres qui sentaient le moisi. Le remugle. Dans le lot, avec Aldous Huxley, Orwell, il y en avait un intitulé La liberté, pour quoi faire?. Georges Bernanos. Quand je leur ai dit ça à la job…

— La liberté, de kessé? On s’en câlisse-tu de la liberté, man?

— À quoi ça sert? Veux-tu ben me le dire? 

— J’en ai un, moi, un Liberty, un Jeep Liberty, quatre roues motrices… Je suis-tu plus heureux?

La liberté, de kessé? Le travail, c’est la liberté. On était fier de le brandir, de le forger dans l’acier et de l’afficher au-dessus de la porte d’entrée d’Auschwitz. «Arbeit macht frei» («Le travail rend libre»). La fille de l’agence de travail qui m’a embauchée en avait une réplique miniature en fer chromé comme presse-papier sur son bureau.

Marche, travaille et crève!

Dociles comme des moutons qui entrent à l’abattoir à la queue leu leu comme la scène d’ouverture des Temps modernes de Chaplin. J’ai déjà vu un chien qui mordait les flancs d’une brebis: il était en train de la dévorer vivante. L’agneau se laissait faire. Dociles comme des agneaux, dociles comme des robots. On coute moins cher que des robots. 

Les mots rébellion, révolte, comme dans révolte des esclaves, révolution, même comme dans révolution tranquille, sont des mots volatilisés... Romanesques... Romantiques... Folkloriques. Le monde s’en fout. Le monde n’a pas de mémoire. Tu connais la game, tu travaillais au ministère de la Vérité... «La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force.» Et on t’enfonce ça dans la gueule, talon de fer dans une botte de cuir rose. Alléluia! I’ll drink to that!

Je commence à être soule en tabarnak! 

On est libre. On peut écrire tout ce qu’on veut, texter en masse sur les rézos sociaux. Qui écoute? Qui entend? Comme tu écrivais: «Personne ne s’occupe de ce que disent—ou pensent—les prolétaires.»

Il y en a qui tricotent, d’autres qui jouent de la musique ou de la mécanique, moi j’écris. Tout en sachant bien que plus personne ne lit. Y a quelqu’un? Ça n’intéresse personne… Malgré l’inutilité et le désespoir du geste, j’écris. C’est tout ce qui me reste. Words are cheap! Je t’écris, mon cher W. Peut-être que ça va te désennuyer. J’écris au pape, pour lui demander d’intervenir auprès du président des USA pour la libération de Leonard Peltier; à la reine Élisabeth II d’Angleterre, encore souveraine du Canada, «Idle no more, dear Queen»; à mon député, un ou deux ministres de temps en temps, FuckBook, j’écris.

J’écris comme je crie. Écrire comme crier. Et crier c’est presque prier.

Moi, j’en peux plus. Mayday! Mayday! Quand le bateau coule, qu’il n’y a pas de secours à l’horizon, quand tout fout le camp, quand la planète s’en va chez le diable, quand même les rats quittent la galère, quand tu apprends que tu as le cancer ou une autre cochonnerie de maladie mortelle incurable, quand il n’y a plus rien qu’on puisse faire sinon subir son sort et son destin, quand… À la dernière extrémité, tout un chacun évoque son Dieu, quel qu’il soit.

PRIONS. Invoquer la force supérieure telle que chacun la conçoit… Pourquoi pas? C’est tout ce qui me reste. Ça ne peut surement pas faire de tort à rien ni personne. Je prie pour toi, W. Je t’oublie pas dans mes prières.

Et si je me trompe, tant mieux. Inch Allah, si Dieu le veut… I drink to that.

Marcelle

Autodidacte et travailleuse autonome, oscillant entre les jobs précaires et le chômage, Marcelle Laroche écrit parce que c’est tout ce qui lui reste, tout en sachant bien que plus personne ne lit et que tout le monde s’en fout.

Photo: Ant Rozetsky

1er prix: Emilie Bélanger, Maman écrit pas de roman, a travaille trop
3e prix: Nikole, Sordide réalité

 

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