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Maman écrit pas de roman, a travaille trop

Concours d’essais 2019
1er prix

Alors que le travail est devenu le symbole de la libération féminine, quelle possibilité réelle existe-t-il de s’en éloigner pour se réaliser autrement?

Par Emilie Bélanger

Maman écrit pas de roman, a travaille trop

Le feu crépite, le cercle des femmes fait silence. Des cigarettes s’allument. J’ai jeté un froid.

Ainsi donc, affirmer que le travail empêche l’aboutissement d’un projet d’écriture de longue haleine quand on est mère de jeunes enfants provoque le malaise. Ainsi donc, même si Kafka lui-même ne menait pas ses romans à terme parce qu’il avait un second métier, même si, comme chez Kafka, les textes courts écrits dans l’intensité et la douleur au cou tard dans la nuit, après le coucher des tout-petits, peuplent les confins des tiroirs oubliés, si je n’ai pas encore achevé un roman, c’est probablement parce que je m’organise mal. Pire, je rejette l’héritage des femmes qui ont livré bataille pour nous sortir du foyer. Ben voyons, le travail est un droit, une chance que bien d’autres femmes du monde n’ont pas! Un maudit gros cadeau de la société obtenu à la suite de rudes luttes féministes. Sans aucun doute, je peux maintenant écrire si je le veux vraiment.

Posée là sur une buche, hébétée, je reçois ce discours comme une brique. Il fait de moi une déserteuse (parce qu’en plus, j’ai quitté la ville), une paresseuse, peut-être même un parasite de la société. Un petit être larvaire nichant à la lisière des bois, n’aspirant qu’à se nourrir des fruits du labeur des autres, d’allocations gouvernementales et de subventions. Une larve au talent insuffisant, diront certains; je ne suis pas Kafka.

Telles mes amies rassemblées autour du feu, féministes sympathisantes ou affirmées, je devrais pointer du doigt le travail domestique comme principal responsable. Ces tâches invisibles qui grugent chaque minute de temps libre et détournent de la rêvasserie si chère à l’écriture. Pourtant je n’y arrive pas. L’appel de l’affranchissement subsiste. Malgré l’apport incontestable de la théorie de la charge mentale, qui a démontré que ce poids repose le plus souvent sur les épaules des femmes, mieux répartir les corvées ménagères entre mon partenaire et moi m’apparait comme un baume, pas une solution. Non, il faut aller creuser du côté du travail.

Certes, mes sœurs et moi faisons trembler les conventions en exigeant moins de responsabilités dans la sphère privée, sans pour autant diminuer la productivité au boulot. Celle-là est bien tranquille tant que nos revendications n’empiètent pas sur son territoire, tant qu’il s’agit de glaner un peu de temps libre le weekend, tant que nous ne remettons pas en question la nécessité de nous bâtir une carrière pour décrocher la médaille de la femme libérée. Mais que se passe-til pour celles qui n’obtiennent pas la réalisation de soi que fait miroiter ce contrat social? Combien d’échelons sur l’échelle de la reconnaissance dois-je dégringoler pour tenter de m’élever? Est-ce que je me hisse ou est-ce que je m’enfonce quand je renonce au salariat pour écrire un texte littéraire de plus de 60 pages?

Bien seule sur mon ile-buche, je devrais laisser tomber ce senti farfelu qui m’entraine à coup sûr vers la pauvreté, me ramène à la base de la pyramide de Maslow, très loin des rivages de l’autonomie. Loin des berges féministes. Pourtant, ce n’est pas mon amoureux qui pourra m’offrir une année de création à ses frais (ce n’est pas ce que je désire du reste), notre famille a besoin de mon apport.

L’idée s’accroche. Je pense à Virginia Woolf. La branche à guimauves trace des lettres de suie noires dans la terre: UNE CHAMBRE À SOI. Virginia me parle: «Le roman est comme une toile d’araignée, attachée très légèrement peut-être, mais attachée à la vie par ses quatre coins.» Les volutes de fumée s’étirent en longs filaments, au bout desquels flottent des éléments de réponse, rattachant la création féminine à la réalité. La romancière me souffle à l’oreille: «Il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une oeuvre de fiction.» Est-ce moi ou elle me suggère de recevoir de l’argent (miraculeusement, par exemple en héritage) sans travailler?

La résistance dans le groupe de femmes autour du feu éveille mon instinct, aiguise mes sens. Je deviens imago imprudente volant vers les flammes vives de la dissidence. Forte de l’appui de Woolf, je cherche à comprendre ce qui rebute mes consœurs alors qu’elles pourraient accueillir cette liberté toute simple: ne pas performer socialement. La crainte d’être rejetée par le groupe ne suffit plus à retenir mes pensées moléculaires, soumises à la pression accrue de la chaleur, atomisées par des orbitales déstructurées quand soudain… flottement… un électron de valence se détache: je m’affranchis des idées reçues. Désinhibée, en contact avec l’ineffable éther, je largue les amarres, renonce aux bouées et vogue, bercée par les flots du conscient, de l’inconscient et de la socialisation.

Dans la tempête de mon imaginaire apparait une fenêtre, et derrière elle une bougie posée sur un bureau. Une femme y est penchée et écrit. Elle est dans la Maison du Père, celle décrite par Patricia Smart. Elle crée sagement au centre d’une charpente d’autorité masculine reposant sur une fondation inchangée depuis des milliers d’années: la femme-objet, à qui on accorde toutes les libertés (le travail en société, le droit de participer à la vie littéraire), à condition qu’elle en jouisse à l’intérieur de la Maison. Puis de longs corridors se déploient sous mes yeux, des ailes vastes aux étages multiples, peuplés de milliers de femmes, mes sœurs, mes mères. Bien en sécurité dans leur chambre, elles continuent de supporter inlassablement sur leurs épaules les solives de la production de richesse, sises sous le toit de la maternité dévouée.

«Notre exploitation, nous la vivons quand nous sommes “travailleuses”. Le travail à l’extérieur de la maison nous exploite doublement», manifestaient en 1975 les femmes du Théâtre des Cuisines dans Môman travaille pas, a trop d’ouvrage. N’est-ce pas introduire une troisième variable à l’équation que de chercher à écrire à l’ère (néolibérale) où on attend d’une femme qu’elle se reproduise, tout en créant de la richesse et en payant la moitié de l’hypothèque? Pas moins (ce serait manquer de détermination), pas plus (ce serait priver les enfants).

Les mots de Fanny Britt entendus à la radio quelques jours plus tôt me reviennent en force. Le don total. «[Virginia Woolf] savait-elle que le don total, c’est ce qu’on attend anyway des femmes? Mères ou pas, créatrices ou pas?» Elle souligne que les 100 ans qui ont passé depuis la publication d’Une chambre à soi nous ont peut-être donné une chambre, mais pas plus de liberté. «Moi, ce qu’on me demande, c’est d’être tout en même temps, et d’adorer ça», résume Fanny. Pourtant, je n’adore pas cette exigence, car elle m’éloigne de mon objectif, écrire. «Lorsque l’on se bat, comme le dit Mona Chollet, pour caser l’exercice de ses talents dans les interstices que nous laisse un boulot alimentaire», peu importe l’originalité du talent, peu importe le prestige du boulot, la conclusion sera la même: trop de travail. Maman écrit pas de roman, a travaille trop.

Je reviens à notre groupe rassemblé autour du feu. Je sonde nos trajectoires. Chacune à notre manière, effrayée par la chaine d’assemblage qui détermine nos choix, nous avons cherché le moyen de ne pas être une Barbie domestiquée. Nous sommes tout de même devenues les «filles en série» décrites par Martine Delvaux. Qui correspondent au canon. Privilégiées, de surcroit.

Malgré ce désir profond d’animalité, nous sommes des femmes qui ont été socialisées comme telles. Nous sommes mères, trentenaires, scolarisées, nous allons au musée, au théâtre et nous adorons nous déhancher dans une foule en délire. Nous ne fumons pas, sauf le soir loin des bambins. Aucune de nous ne fait partie d’une minorité visible.

Au CLSC où je vais pour mes enfants, on me considère cependant comme «pauvre mais non vulnérable». J’ai dévié.

Maison de paille, maison de bois, maison de briques. Là d’où je viens, on me destinait à la maison de briques. La première étant paresse et la deuxième, simplement quelconque. Là, devant ce feu, je comprends enfin le dilemme qui se rejoue en moi à chaque rapport d’impôt, à chaque offre d’emploi à temps partiel pour lequel je suis qualifiée qui me permettrait d’être un peu présente auprès des enfants, d’être salariée et d’écrire, peut-être un peu, le soir. Le don total, disait Fanny. Je comprends en me rappelant Bourdieu qu’on me donne le droit de créer, mais que je dois le faire en continuant de répondre aux règles internes de mon habitus.

Dans mon habitus, avoir 35 ans et déclarer 12 000 dollars de revenus par année (et ne pas aspirer à plus) est considéré comme subversif. Vouloir écrire un roman est original, ne faire que ça manque d’ambition. Je peux disposer d’une chambre à moi pour écrire, si je le veux vraiment, mais celle-ci doit prendre corps dans la Maison du Père pour être tolérée. Je peux le faire, tout en rapportant des sous. Parfois, je cède et je postule, mais souvent, bien souvent, je résiste. Exercer une profession n’est pas un problème en tant que tel, mais quand il s’agit d’écrire, vaut mieux renoncer au travail que de renoncer à soi.

Je déserte la chaleur du feu pour marcher à la lisière du bois. La Maison du Père tremble. Le mortier s’effrite en une poussière fine. Quelles sont ces pistes qui me guident vers les herbes hautes où les cuisses éraflées par les ronces refusent pourtant de retrouver l’herbe tendre? Les bardeaux volent au vent derrière moi, les bougies des fenêtres s’éteignent, l’armature craque. Une chambre à soi, une rente. Les planchers s’ouvrent, béants, alors qu’une table d’écriture s’écrase au sous-sol. J’avance. J’ai trop d’ouvrage de contemplation pour travailler. Le contact des pieds avec la mousse de la prucheraie apaise l’écrivaine en métamorphose. Ce n’est plus la lisière, c’est le bois. Écrire un roman. J’arrive, forêt! J’ai compris! Je m’autorise! Ne reste plus que la poutre de soutien, seule debout au milieu des décombres. Du bout des doigts, je démissionne. La Maison s’écroule.

Je retourne près du feu. Et si je m’installais dans le garage pour écrire? me dis-je. Mais voilà que je n’ai pas de garage et, avec mes 12 000 dollars de revenus, je n’ai pas les moyens d’en faire construire un. Cela fait de moi une femme sans chambre et sans rente, qui désire écrire un roman. Tout cela est bien embêtant.

Emilie Bélanger est une experte des emplois à temps partiel ainsi qu’une ex-doctorante en sciences de l’environnement. Mère de deux enfants, bientôt trois, elle étudie en création littéraire.

Photo: Jesson Mata

2e prix: Marcelle Laroche, Lettre à W
3e prix: Nikole, Sordide réalité

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