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Mères troisième vague: discussion avec Alexie Morin et Geneviève Pettersen

Une discussion entre Alexie Morin et Geneviève Pettersen où il est question de martini, de maternité de deuxième et de troisième vagues, de parité du couple et du droit à la faille. Tiré de notre Document 04, Les tranchées: maternité, ambigüité et féminisme, en fragments.

Mères troisième vague: discussion avec Alexie Morin et Geneviève Pettersen

Elles ont 29 et 31 ans, sont auteures. Alexie a un fils de quatre ans. Geneviève a deux filles, de six et trois ans. Exégètes du gin, elles prennent leur martini extrasec («Le vermouth, à peine, genre que t’en mets dans le verre, tu le jettes dans l’évier pis ce qu’il reste au fond, c’est ça que je veux.»). Devant elles, je me sens comme une vieille chèvre, avec mon rosé de madame et ma peur d’affirmer mes positions. Mais tout chez elles me fascine: comme il est bon, me semble-t-il, d’avoir le corps tout immergé dans la troisième vague.

Pour elles, la maternité se vit de la même façon que tout le reste: avec l’impératif de la liberté et le choix individuel comme moteurs. «Le parentage mainstream, ça m’intéresse pas», dit Alexie. Elle donne pour exemple la fameuse technique du 5-10-15, selon laquelle on laisse pleurer un bébé pour lui inculquer de «saines» habitudes de sommeil. Toute cette mentalité qui veut que l’on doive «casser» un enfant et l’endurcir pour qu’il parvienne à l’autonomie, Geneviève et Alexie en sont outrées. «En quoi est-ce que ces techniques-là sont différentes du fait d’imposer aux enfants d’être droitiers et de les humilier s’ils sont gauchers?» Alexie renchérit: «La vie sera bien assez dure comme ça—ma job à moi, ce n’est pas d’endurcir mon enfant, mais de l’aider à vivre.»

Du même souffle, elles s’interrogent sur les motivations des jeunes parents qui s’empressent, tout de suite après la naissance de leur enfant, de sortir dans les restaurants et de courir les 5 à 7, un nouveau-né sous le bras (pour conjurer la nouvelle réalité? À cause de leur fomo, fear of missing out, tare de l’époque? Pour se prouver quelque chose?). Quand je repense aux premières semaines de vie de mes fils, je m’imagine enveloppée de tissus et de liquides: draps, lingettes, couches, grenouillères, compresses d’allaitement, lait, sang, larmes. Les 5 à 7 et les barbecues ne prennent aucune part à mes souvenirs. Et tout affirmées et férocement libres qu’elles soient, Alexie et Geneviève n’en demeurent pas moins convaincues qu’une forme d’abandon à la maternité est nécessaire, au moins au début de la vie des enfants. «C’était très difficile, pour moi, d’être mère au foyer. Ce n’était ni dans ma nature ni dans mes intérêts de passer mes journées avec un bébé, et j’attendais fébrilement le retour de mon chum tous les soirs», avance Geneviève. «Mais la perspective de placer mon bébé en garderie à six mois m’était insupportable. J’ai toffé la run, et j’en suis fière.»

De même, elles parlent de leur allaitement prolongé (presque quatre ans pour Alexie, deux ans et demi pour Geneviève) le plus naturellement du monde, sans qu’on sente la moindre parcelle de sentimentalité. Elles l’ont fait parce qu’elles le sentaient comme ça, point. Pas parce que «c’est beau» ou que «c’est naturel», mais parce que c’est leur choix, et qu’on ne s’oppose pas à un choix. Oh, remarquez, on juge bien les choix. On les juge, mais on se refuse à s’y opposer. Ainsi, elles n’ont aucune difficulté à faire la liste de leurs jugements: les noms des enfants, les parents qui partent en vacances sans leur bébé de six mois, les filles qui disent qu’elles n’ont pas de lait. Et dans la foulée: les hosties d’ayatollahs de l’allaitement, les gars qui ne prennent pas leur congé de paternité, les filles qui ne prennent pas leur congé de maternité!

Elles savent aussi qu’elles sont jugées par celles qu’elles jugent, exactement de la même façon. «J’ai accouché de ma deuxième fille à la maison. Quand je me suis présentée au clsc avec mon bébé, l’infirmière m’a demandé sa carte d’hôpital. Je lui ai répondu que je n’avais pas de carte d’hôpital, parce que j’avais accouché à la maison. Elle a presque grimacé: “Ah... Vous êtes de ce genre-là.” Je ne corresponds pas au stéréotype de la mère granole», dit Geneviève. Elles se savent jugées sur leur choix d’allaiter longtemps, de pratiquer le co-dodo, de refuser de valoriser l’obéissance. Elles ne sont pas à l’abri du jugement de soi, non plus. «Récemment, je suis allée chez Ikea acheter des boites de rangement, un geste un peu trop adulte, un peu trop bourgeois à mon gout. J’étais dans les étalages à choisir les plus belles boites, les fleuries avec des couvercles, pis je me suis jugée. Mes filles ont des iPad. Il y a deux ans, j’aurais traité la fille qui fait ça de conne.
Maintenant, je suis devenue cette conne», songe Geneviève. Alexie rajoute: «Crisser son enfant devant les bonhommes à la télé, c’est doux-amer.» Geneviève opine, mais proteste aussi un peu: «C’est encore judéo-chrétien, ça. Il faut surtout pas avoir du fun.» Alexie a le fond de l’œil mélancolique: «Je juge les niaiseries que mon enfant regarde à la télé, mais après, je fais quoi? Je vais sur Facebook, je vais me vautrer dans les basfonds des internets.» Le jugement sur les autres, le jugement des autres, le jugement de soi, tout ça semble inéluctable, à leurs yeux. Elles n’y voient pas un idéal, loin de là. «Tout le monde se juge, même moi je sais que sans le vouloir, quand je parle de mon accouchement ou de mes choix, j’ajoute de la pression sur les jeunes mères», dit Geneviève.

Je leur parle des féministes de deuxième vague, par exemple les auteures de The Mommy Myth, et de leur critique du culte de la maternité intensive, qui serait en forte progression depuis une vingtaine d’années et qui constituerait un recul pour les femmes. L’an dernier, le Time en avait fait sa une, avec la désormais célèbre (et maintes fois parodiée) photo d’une femme à l’air autoritaire, posant avec un enfant de quatre ou cinq ans qui regarde l’objectif, un sein dans la bouche. «Are you mom enough?», nous demandait le magazine. L’article critiquait les tenants de l’attachment parenting, une méthode d’éducation tout à fait en phase avec cequi est décrié dans The Mommy Myth. Les besoins de l’enfant sont mis à l’avant-plan, et les «cassures» de toutes sortes sont évitées à tout prix: allaitement exclusif et sevrage tardif, co-dodo, portage, dévouement à temps plein. Le portrait est clair et facile à caricaturer. Je suis probablement une adepte de l’attachment parenting. J’entends par là que si je remplissais un questionnaire qui établirait où je me situe sur le spectre de l’éducation de mes enfants, je me trouverais certainement plus près des granoles que des Tiger Moms. Or, pour les critiques du mouvement, il y a dans cette façon d’aborder la maternité un asservissement pour les femmes, à qui on demande d’être des nourricières toutes dévouées à leur enfant sans égard à leurs propres besoins. Pour ces féministes de deuxième vague, l’autonomie professionnelle et financière est sacrée, sans compter qu’elles considèrent que l’instinct maternel n’existe pas, que c’est une chimère inventée par le patriarcat pour garder les femmes dans des positions socialement inoffensives.

Alexie roule des yeux. «La raison pour laquelle les féministes de deuxième vague dévalorisent la maternité à temps plein, c’est qu’elles considèrent que notre valeur en tant que personne s’établit en lien avec notre activité économique. Mais c’est une erreur: il ne devrait pas y avoir de différence de valeur entre l’activité d’une travailleuse et celle d’une mère à temps plein.» Simple de même? Souhaiter que la valeur des êtres humains ne soit pas mesurée selon quelque échelle excluante que ce soit (il faut entendre Alexie et Geneviève gémir, trembler et vaguement vomir à l’évocation du discours selon lequel il est difficile pour une artiste d’être une mère: «Franchement! Pis pour la caissière de l’épicerie, tu penses que c’est plus facile d’être une mère? Avoir un enfant, c’est un frein à plein d’affaires, c’est comme ça pour tout le monde. Cette bullshit-là, les “C’est sûr que je suis irascible avec mes enfants, je suis une artiiiiste et j’ai besoin de ma bulle”, ça me pue au nez. On deale avec la vie pis on continue, artiste ou pas.»), c’est bien beau, mais n’est-ce pas difficile à concrétiser? La parité dans le couple, par exemple, c’est atteignable ou pas? Comment vivre l’égalité dans l’intimité sans mener son couple comme une pme? «Je lave ma moitié de bol de toilette, tu laves l’autre moitié? Non merci. Compter, ça m’intéresse pas », lâche Alexie. Geneviève renchérit: «C’est malsain de compter.» Elles sont partisanes du partage organique, sans insister sur l’égalité à tout prix. «Chez nous, j’en fais plus que lui, parce qu’il travaille plus que moi. Au début, je trouvais ça difficile, mais au final, ç’a du sens, ça nous semble naturel», pense Geneviève. «Ce qui a été vraiment difficile, ç’a été de renoncer à l’autonomie financière. Quand j’ai lâché ma grosse job pour me retrouver sans salaire, ç’a été un gros choc. Pas parce que je perdais en richesse, mais parce que je perdais la liberté de dépenser mes sous comme je l’entendais. Tout à coup, j’étais dépendante de mon chum.» Alexie hausse les épaules: «Oui, mais c’est juste une alliance économique. Il y a plein d’autres sortes d’alliances.» «Maintenant, j’ai moi aussi un salaire normal, alors les choses se sont équilibrées un peu, mais ça a été long, pour moi. C’est mon chum qui m’a aidée à assumer ma situation. J’étais incapable de lui demander de l’argent, je me sentais ridicule. Il a patienté jusqu’à la fin des névroses. Il m’a donné une carte de guichet. Il a dit: “C’est juste de l’argent.” Quand on s’est connus, c’est moi qui faisais le plus gros salaire. Il ne se sentait pas menacé par ça. Maintenant, c’est lui qui est avantagé.»

Alexie continue de s’insurger contre tous les préceptes, économiques ou moraux, qui sont perçus comme la norme pour les femmes. «En lisant Alice Miller (C’est pour ton bien), j’ai compris que toute cette pression-là, ça remonte à loin. Au Moyen Âge, on disait que les coliques, c’était la volonté de Satan qui s’exprimait à travers le bébé, parce que le bébé provenait de la femme. On a arrêté de parler de Satan, mais c’est du pareil au même.» Elle évoque Elizabeth Smart, parle de la simplicité désarmante du parentage naturel, signal/réponse, signal/réponse, et se demande si elle réussira, à mesure que son fils grandira et s’éloignera d’elle, à ne pas perdre le fil. «Moi, je pensais que je serais une mère pourrie. Je voulais même pas prendre des bébés dans mes bras, ça me mettait mal à l’aise. Vous savez, le personnage de Fanny Mallette dans Continental (un film sans fusil)? Elle est dans une fête et quelqu’un lui largue un bébé sur les bras. Elle est complètement désemparée, et le bébé finit par tomber par terre. Quand j’ai vu ça, je me suis dit: ça, c’est moi. Mais quand mon enfant est arrivé, c’était autre chose. Le cliché est énorme, c’est sûr, mais ça reste vrai. Quand ton enfant arrive, c’est une rencontre avec une altérité absolue. Un alien. Mon instinct, il a été nourri des lectures que j’ai faites sur la maternité, pendant ma grossesse. Maintenant, il se tient tout seul.»

Quand je leur demande de quoi ont besoin les mères, elles parlent tout de suite du réseau. «Un congé de maternité, c’est plate, qu’on se le dise. Je suis sure que plein de mères ont été sauvées de l’abime grâce aux réseaux sociaux», dit Geneviève. Alexie est d’accord: «On a besoin d’une communauté, on a besoin de
monde.» Elles se considèrent toutes deux comme des féministes, mais quand je leur demande ce que c’est, une mère féministe, elles semblent perplexes, peut-être agacées, devant la question. «Une mère féministe, c’est d’abord une mère libre, qui fait ce qu’elle veut», commence Alexie. «Ça sert à rien de se dire féministe si ça se limite à un discours. Les gestes, ça compte. Il faut
cesser de douter de soi, il faut reprendre le pouvoir.» J’entends: reprendre le pouvoir aux médias, aux babyboumeurs, aux sanctimommies, aux missionnaires de la maternité, aux mères du parc Laurier et leur apparente richesse-beauté-détente, à Gwyneth Paltrow. «Ce n’est surtout pas, en tout cas, s’obliger et obliger nos enfants à faire des merdes qui ne nous tentent pas. C’est se laisser et leur laisser la liberté de choisir qui être, quoi aimer, sans jugement.»

Leurs paradoxes assumés, leurs questions, tout ça est une consolation. «Il n’y a pas de réponse. Il n’y a jamais eu de réponse. Il n’y aura jamais de réponse», disait Gertrude Stein. Je repense à Annie, et à son observation selon laquelle la mère d’enfants nombreux, c’est peut-être celle qui n’a plus ni questions, ni réponses. Comme si l’état de maternité idéal, c’était un état purement instinctif, et que la clé résidait sans doute dans notre tolérance à l’incertitude. Ne pas nier les états conflictuels, pour commencer. Alexie vient de se séparer du père de son fils, et elle observe sa solitude avec un genre de curiosité perplexe: «Je suis sortie pour la première fois en tant que mère séparée, l’autre soir. Je me suis rendu compte que j’étais bien, assise dans un bar! Le lendemain matin, je pouvais me lever pis parler à personne, me faire un café. C’était indiscutablement agréable. Et en même temps, c’était profondément étrange.» Geneviève opine, elle qui vit en famille recomposée, avec une fille ainée qui n’est pas toujours chez elle: «Quand on se rend compte qu’on n’a pas pensé à son enfant de la journée, on se sent coupable.» Alexie n’en est pas encore là, le changement est trop frais, et le besoin d’exulter après une séparation est évident. «Sauf que je gage que tu te sens coupable de ne pas te sentir coupable», rigole Geneviève. Qui a raison, évidemment. «On se sent tout le temps coupable», résume-t-elle simplement. Ne pas nier non plus nos failles, nos démissions («Un iPad, c’est une démission. Mais pour moi, inscrire ses enfants à quatre activités parascolaires, c’est aussi une démission. On le fait toutes.»), nos deuils, nos hontes («Enceinte, on se fait une image d’un bébé idéalisé, et là il arrive, et c’est un bébé-chat, c’est un bébé-poulet, c’est un animal. Il y a une étrangeté déconcertante dans la rencontre.»). Ne pas nier, puis partager. Geneviève bondit: «On a besoin d’empathie, on a besoin d’un break!» (J’entends Madeleine dire la même chose, à 40 ans et quatre enfants). Geneviève trouve que la maternité est un sujet éculé, et qu’on a beaucoup tiré sur le filon de la «mère indigne» ces dernières années (tout en vouant une admiration absolument non feinte, tout comme moi, à l’auteure du blogue qui est à l’origine du terme au Québec, Caroline Allard), en ce sens qu’il est devenu cute de relater avec une certaine fierté nos égoïsmes ou notre pseudodétachement par rapport à nos enfants ou à notre rôle de mère (or, à mon avis, Les chroniques d’une mère indigne constituaient surtout une soupape drôle, assumée et très certainement revendicatrice d’une meilleure compréhension du rôle de mère, plutôt qu’un défoulement ou un constat d’échec. N’est pas fin renard qui veut, forcément—mais Caroline Allard l’est, sans conteste).

Ce que j’entends dans les voix de Geneviève et d’Alexie, c’est le même souhait que le mien: le dévouement et l’instinct et l’égalité et l’ambition, dans la même mère. «On dirait que ça commence à arriver, lance Geneviève. On commence à admettre qu’il y a une multiplicité de points de vue. Admettre sa vulnérabilité, ça
aide tout le monde. Moi, je ne veux pas être une mère indigne. Je veux être une mère digne.» Puis, elle commande un autre martini, même si le dernier l’a laissée sur sa faim—pas assez sec, et chiche, en plus. Alexie est d’accord. D’ailleurs, elle y va pour un négroni.

Ce texte a été publié dans notre Document 04, Les tranchées

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