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Moi, un matin de juin 2015, dans l’ile de Key West

Autoportrait dans l’aube, par la grande écrivaine québécoise.

Moi, un matin de juin 2015, dans l’ile de Key West

L’été dans l’ile de Key West est d’une inexprimable douceur, même si l’on peut sentir sous les multiples floraisons, la griserie de l’air, le débordement des chants d’oiseaux, que peut toujours gronder une tempête, le début d’un ouragan tropical annonçant le désastre, la vie est partout triomphante. L’air que parfument les fleurs du jasmin, des bougainvilliers, est si léger qu’il enivre, mais pour qui a choisi de vivre entouré d’animaux, croyant plus que tout en leur irrésistible présence sur cette terre, car à travers nos violences ne sont-ils pas l’incarnation de la joie, l’innocence, la paix, même si nous menaçons chaque jour leurs fragiles existences, pour celui ou celle qui les accueille, juin est un mois qui éclate pour eux de bonheur, et dès l’aube l’excitation de vivre de ces petits animaux, chats, oiseaux, lézards, s’exprime dans toute sa force et sa fulgurance. Le mince écran qui offre le selfie est peut-être l’objet moderne le plus consulté, le plus souvent convoité pour notre besoin de durer, de ne rien effacer de nos visages, de la spontanéité de nos sourires, sur des visages solitaires, ou multipliés, un couple heureux s’y prête comme pour arrêter le temps sur un moment extatique, les sourires confiants de plusieurs visages réunis soulignent la fête de l’amitié, laissant ainsi une empreinte d’un passage glorieux même s’il est éphémère. Les écrivains, dans un passé qui est encore très proche et qui n’ont pas connu ces reflets complaisants du selfie, ni son complice déroulement de portraits et d’images, ont souvent por- té en eux un miroir intérieur dans lequel se reflétaient leurs moindres gestes que ce miroir jugeait souvent sans pitié, dans une rigueur et une sévérité qui étaient celles des écrivains se jugeant eux-mêmes. Ce miroir inté- rieur était leur conscience, ou un état de leur conscience comportant souvent beaucoup de malaise, un jugement enfin de sa propre imperfection, pourtant ce miroir était souvent aussi le juge de la personne physique, de la personne morale et cet autoportrait était sans aucune indulgence, pour celui ou celle qui se voyait ainsi reflété, à travers les bouleversements de la création littéraire ou artistique. On peut penser au peintre Van Gogh se peignant avec dureté, sans aucun égard pour la grâce des traits de son visage, on peut aussi imaginer Kafka écrivant La métamorphose, se représentant lui-même sous la peau d’un grotesque animal ou insecte, on peut imaginer aussi Virginia Woolf se prenant de haine pour une robe qu’elle portait et qui lui déplaisait, jugeant peut- être ainsi en elle-même quelque reflet d’une vanité qui lui rappelait son attachement à un monde qu’elle allait quitter, donc source de douleur, ce visage aperçu dans le miroir, de même que le beau vêtement qui la rattache encore trop à la vie. En cette aube de juin 2015, quand les chats se tenaient alignés dans la cuisine revendiquant dans leur langage qu’ils étaient oubliés quand ils avaient faim, en même temps pépiaient sur le toit de la maison les colombes, les tourterelles qui partagent les repas des chats sur la véranda, et sur cette véranda s’animaient toute une colonie de lézards, lesquels sont si fins et rapides qu’on risque parfois de ne pas les voir en marchant, les escargots de la nuit pluvieuse s’attardant encore autour d’eux, avant de se retirer entre les fentes des murs de bois, pour la journée, oh que le monde était beau et vivant, avec eux tous, roucoulant, miaulant, mais plutôt que d’éprouver de la gratitude devant tant de vitalité animale, il me semble que le selfie ce matin-là n’eût recueilli qu’un visage maussade, quand justement le selfie rejette cette sorte de visage qui ne lui est pas compatible, tant cet autoportrait dont nous nous servons sans cesse n’attire vers lui que des sourires reconnaissants, en quelque sorte ce meilleur de nous-mêmes que nous lui confions en toute spontanéité. Plutôt que de lui montrer un visage que le réveil matinal a surpris et dérangé, dans la joyeuse fureur animale, il eût fallu que le selfie ce matin-là fût un sourire de joie, heureux, ce sourire de se joindre à cette rare fête de l’été quand à l’aube, tous les animaux nous parlent de leurs voix qui s’exaltent et nous transportent de leurs chants. ●

 

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Marie-Claire Blais (1939-2021) a reçu de nombreuses distinctions, dont plusieurs Prix du Gouverneur général, des titres de chevalier des Arts et des Lettres de France, de chevalier de l’Ordre national du Mérite de France et d’officière de l’Ordre national du Québec. 

Ce texte est tiré de Nouveau Projet 09 (printemps-été 2016). Pour vous le procurer, livraison gratuite, c’est par ici.

 

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