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Noces en rouge et blanc

Par Louis-Simon Pilote

CAMBODGE—À Kampong Thom, la célébration d’un mariage offre le prétexte de replonger dans l’histoire du pays des Khmers rouges et d’oublier, le temps d’une soirée, les horreurs commises sous le régime de Pol Pot.

Noces en rouge et blanc

Ça gratte à la porte 106 du Kampong Thom Village Hotel. Ennuyé, je sors en vitesse de la douche en me disant que ça doit être la femme de ménage. Juste de l’autre bord du judas, y’a un Cambodgien tout maigrichon avec un pinch mou, il lui manque la moitié d’une palette en avant. Il est gêné de me déranger pendant mes ablutions. C’est Sinan.

— Alors, tu viens? Ça commence!
— Ah ouin, mais j’avais dit que je me pointerais seulement vers 16 heures. Anyway, il faut que je trouve une carte mémoire pour ma caméra, alors je vous rejoins plus tard!
— Mais y’aura plus rien à voir à 16 heures… T’inquiète pour la carte, on va trouver! Viens, on t’attend dehors!

Je ramasse mon T-shirt le plus propre, puis je rejoins Sinan et Ashaw qui fument une clope. Le totem d’Ashaw dans les scouts serait «Koala paqueté». C’est un cuisinier sympathique, mais il a la fâcheuse habitude de commencer à boire très tôt le matin, alors il a toujours la tête dans le cul en soirée. Avec leurs copains, ces gars-là sont littéralement les bums du rang 6. À part Ashaw, Sinan et Tung, je ne peux pas prononcer le nom de mes nouveaux amis, alors je les surnomme ainsi: «le Balafré», «Musclor», «le Baveux», «le Suiveux» et «le Pauvre Type». Ensemble, ils forment le «Bad Belly Crew», le seul gang torse nu de Kampong Thom.

Parce que trois gars sur le même scooteur, ça fait jamais des rides très confortables, je regrette d’avoir mentionné que j’avais besoin d’une nouvelle carte mémoire. On traverse la ville et on s’arrête à quatre ou cinq places, mais impossible de trouver la précieuse technologie. Tant pis. On va pas manquer le mariage pour ça. On emprunte le chemin de garnotte qui mène chez Musclor, le frère du marié. On arrive un brin en retard pour le début de la cérémonie, en faisant une entrée remarquée grâce à Koala paqueté, qui décide de parker sa mobylette sous le chapiteau à quelques mètres des mariés. En évaluant les options, je me dis qu’il aurait été impossible de retontir en étant plus désagréables. Une fois la clé retirée du contact, tout ce qu’on entend dans la place, c’est Ashaw qui sape en mâchouillant un trognon de canne à sucre avec la désinvolture qu’on connait à son animal fétiche. Après qu’il a craché quelques fibres sur le plancher, le maitre de cérémonie reprend là où il avait laissé, comme si de rien n’était. Moins d’une minute après notre entrée en scène, une madame édentée en babydoll se rue sur moi pour me donner un Orange Crush. Parfait. Une ambiance comme je les aime, même si la boisson est tiède.

Le marié et les garçons d’honneur portent tous le même habit. Un peignoir couleur pêche avec un pantalon bouffant assorti. La mariée et les filles d’honneur sont habillées dans les mêmes tons, mais leurs costumes sont pas mal mieux réussis. Derrière eux, on a fixé sur le mur un tapis de gazon synthétique avec des fleurs en plastique. Il y a quelque chose d’écrit en khmer, mais je n’arrive pas à le déchiffrer. Côté cour, il y a un orchestre. Les musiciens frappent sur des instruments à percussion qui me sont inconnus. Le beat est pas terrible, mais ça alimente l’exotisme. Le maitre de cérémonie procède à des incantations, puis il cède la parole à un duo d’humoristes. On dirait un numéro de Claude Blanchard dans Montréal en direct. Enfin, comme dans n’importe quel mariage réussi, tous les membres de la famille défilent les uns après les autres pour faire semblant de couper les cheveux des mariés... Je me lasse assez rapidement de la cérémonie à laquelle je n’entends rien, et mon attention se fixe bientôt sur le décor d’un kitch notable. On a installé des structures d’abri tempo dans la rue, juste en face de la maison familiale du marié. Une génératrice à gaz à une cinquantaine de mètres de la résidence alimente bruyamment une installation électrique bancale qui fournit l’énergie nécessaire pour les ventilateurs, l’éclairage et le système de son. Sur les structures d’acier, on a accroché des draperies pastel cheaps et recouvert les chaises de plastique avec des housses dorées qui, de toute évidence, n’en sont pas à leur premier mariage.

Au centre de ma table, trois plats reposent sur des nappes roses souillées. De la barbote grillée, des pickles de mangue dans une sauce au poisson et du canard qui trempe dans du lait de coco. Parmi les invités, il y a mes copains, dont Tung, un gars avec qui je traine depuis une bonne semaine. C’est lui qui, au cours d’une soirée bien arrosée, m’a convaincu de rester au village pour assister au mariage.

Tung réussissait plutôt bien à l’école et il a pu partir étudier à Phnom Penh. Aujourd’hui, il a 32 ans. Il travaille pour une compagnie d’assurance et gagne bien sa vie. Il habite avec ses parents, son épouse et ses deux enfants dans la maison familiale, mais il y a tellement de monde qui se réunit chez lui qu’il m’est difficile de faire le décompte exact des occupants. Quand il revient du boulot, il retire sa chemise bleue bien repassée. Sa shape, qui rappelle celle d’un muffin du Costco, ne laisse aucun doute sur ses allégeances: le gars est un membre full patch du Bad Belly Crew. Pour me rendre chez lui, je dois emprunter un chemin de terre battue qui coupe la route principale du village. Au bout du rang, à l’endroit où les fermiers font paitre les vaches, on trouve sa résidence.

Devant la cabane, près d’une grande table de bois, il y a souvent un chien qui roupille sur un pit de sable, et des jouets rouillés qui jonchent le sol. Derrière, on peut voir un chat tigré un peu farouche qui fait la sieste tandis qu’une bonne cinquantaine de poulets picorent dans le périmètre. L’enclos est protégé par un filet, mais cela n’empêche pas le chien du voisin de dévorer une volaille de temps en temps. L’autre jour, le cabot a surgi du fond de la cour pour s’en prendre à une pondeuse, et c’est à violents coups de gourdin qu’il a été accueilli. Quand la bête s’est échappée, Tung m’a tendu son bâton pour empoigner une fourche, puis il est parti à la poursuite du chien en me garrochant quelques instructions assez approximatives. «Ayoye», me suis-je dit en regardant l’arsenal qu’il avait mis à ma disposition. «C’est quoi, le plan?»

Dans la cour, il y a une chaudière remplie d’alcool de palme sur la vieille base de lit où nous prenons place le soir pour boire et manger des plats qui donneraient la chiasse à ta mère. Essentiellement, on retrouve de la barbote séchée, des escargots, du ragout de chien aux peanuts et quelques larves. Les générations se côtoient dans un capharnaüm innommable. Des enfants grimpent sur les tuk-tuk en gueulant, des gars bourrés provoquent de gros feedbacks en gossant après le système de son pour starter le karaoké. Les conversations se chevauchent. Le ton monte. Un chaos d’une douceur pas possible prend forme. Le vent est chaud. Personne n’écoute personne, mais tout le monde sait quand il est temps de lever son verre. Rimbaud disait: «La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde.» Il s’agit de s’assoir une heure avec les fermiers de la place pour le faire mentir: la vraie vie est bien là. En revenant de chez Tung, je revois la même scène tous les 100 mètres. Des familles, des amis réunis qui font du bruit. C’est le quotidien ici, et on m’assure que ça a toujours été comme ça dans le district de Kampong Thom.

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Même si mon ami et Saloth Sar n’ont aucun lien de parenté, leur histoire se ressemble un peu. Ce dernier est né tout près d’ici, dans le milieu des années 1920. C’était un paysan qui, grâce à ses modestes succès scolaires, avait été choisi pour représenter son comté et partir en France afin d’y faire des études d’ingénierie. Sa sœur ainée, danseuse à la cour du roi, est devenue l’une des concubines du souverain Monivong. C’est pour ça que Saloth Sar a eu ses entrées auprès de la royauté, tout comme de la paysannerie dont il est issu et de l’élite intellectuelle cambodgienne qu’il a côtoyée en France. C’est d’ailleurs là qu’il est devenu communiste et c’est avec plusieurs de ses collègues de classe qu’il a fondé le Kampuchéa: le parti des Khmers rouges. En 1977, on a découvert que Saloth Sar, alias Pol Pot, dirigeait le pays d’une main de fer depuis quelques années déjà.

On sait que les États-Unis ont fait la guerre au Vietnam et qu’ils soutenaient le Sud, mais on ne comprend pas toujours bien comment ils en sont venus à bombarder le Cambodge. Après tout, le gouvernement de droite était proaméricain, alors pourquoi pitcher des bombes sur un allié alors qu’on en avait plein les bras avec les Viet-Cong? Un petit coup d’œil sur la carte du Vietnam peut aider à comprendre ce qui s’est passé.

La partie centrale du Vietnam est une longue côte bordée par la mer de Chine méridionale. C’est un territoire très étroit, les déplacements des troupes du nord vers le sud étaient donc plutôt prévisibles. Pour contenir les communistes au nord et éviter les attaques sur Saïgon, il s’agissait simplement pour les Américains de bombarder cette petite région. Afin d’échapper aux attaques, les maquisards passaient au Sud-Vietnam par le territoire cambodgien. Les intrusions américaines ont provoqué de la grogne dans la paysannerie, ça n’a pas été très difficile de mobiliser ces gens-là contre les forces gouvernementales à la solde des États-Unis. C’est un peu comme ça que le pays a sombré dans la guerre civile.

Quand le général de Gaulle est venu dans le coin, il en a profité pour se faire griller, mais aussi pour critiquer le gouvernement américain qui faisait de l’ingérence dans la région. Le président français soutenait alors le jeune roi Sihanouk. Malgré le fait que le général ait soulevé les foules lors de son passage, la droite cambodgienne proaméricaine a pris le pouvoir. En 1970, le gouvernement du Cambodge a destitué Sihanouk, un putsch qui l’a amené à abandonner sa neutralité à l’égard des différentes forces politiques en présence et l’a poussé à se rapprocher de l’URSS et de la Chine. Il a ainsi encouragé ceux qui lui apparaissaient comme des progressistes dans la lutte contre l’impérialisme américain: les Khmers rouges. On sait aujourd’hui que ce fut une erreur, mais à l’époque, ils étaient aussi soutenus par de nombreux intellectuels occidentaux hostiles aux Américains et par une large part de l’opinion publique mondiale. Personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer.

Au début des années 1970, le tableau se dessinait donc de la manière suivante: les grandes villes et les artères principales étaient contrôlées par le gouvernement cambodgien proaméricain, tandis que dans les campagnes le régime de Khmers rouges prenait forme. Après cinq ans de guerre civile entre ces deux groupes, les communistes ont marché sur Phnom Penh. Quelques jours après, le Kampuchéa a forcé l’évacuation de deux millions de citoyens, faisant croire à un bombardement imminent, qui n’aura jamais lieu. En l’espace de trois jours, la capitale est devenue une ville fantôme. L’objectif réel de Pol Pot était en partie atteint: ramener le Cambodge à la ruralité. À partir de ce jour, ce fut le silence radio dans le pays, 20% de la population se trouvait sur le point d’être exterminée. Professeurs, avocats, fermiers, couturières. N’importe qui.

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Le soir du mariage, les gamins du village courent à travers les tables en hurlant comme des fous furieux, mais on ne les entend pas, car la musique gronde à travers les caisses de son en carton. Il faut les voir se chamailler et s’arracher les canettes de Pepsi: de vrais junkies. Tout le monde est dans l’excès. Même les chiens se gavent dans les poubelles. Parmi le groupe de gamins, j’en reconnais bon nombre. Tous gênés, ils viennent me voir et me saluent fièrement en me faisant des high-fives. Même si tout le monde déforme mon nom, plusieurs de ces gamins me connaissent. C’est que je les croise souvent lorsqu’ils sortent de l’école; elle est sur le chemin qui mène à la maison de Tung. On peut voir un ensemble de bâtiments disposés en «C» de manière à créer un peu d’intimité dans la cour. C’est une école qui ressemble à toutes les écoles du pays, comme le tristement célèbre établissement Tuol Sleng, que les Khmers ont renommé «S-21» lorsqu’ils ont décidé d’en faire l’un des 200 lieux de détention du pays. Sous le régime de Pol Pot, entre 1975 et 1979, il comptait entre 12 000 et 20 000 prisonniers. Nous ne connaissons que 12 survivants. L’enfer dans l’enfer, c’est là.

Les classes étaient transformées en salles de torture. Si j’avais eu le malheur d’être dans le coin à cette époque, on aurait trouvé trois excellents motifs pour m’exécuter dans un champ: je porte des lunettes, j’ai les cheveux longs et j’ai étudié à l’université. Dans ce temps-là, le simple fait de porter des lunettes pouvait te mener droit à la mort, toi et les tiens. Ben oui, on voulait éviter que quelqu’un veuille te venger, alors on décimait toute ta famille, même les gamins. Et puis, tout le monde sait que les gens qui portent des lunettes lisent beaucoup et donc qu’ils représentent un danger pour l’ordre social. C’est pas des conneries: c’est un fait alternatif. Je te jure. Trump travaille justement sur un décret antihypermétrope. Après quelques jours, pour que la mort me libère de la torture, j’aurais signé un papier dans lequel j’aurais déclaré avoir tenu des propos anticommunistes et on m’aurait trainé par les cheveux dans un killing field ou sur une montagne pour me fracasser le crâne avec une barre de fer, avant de m’égorger. On gaspille pas des balles pour des poilus comme moi.

Alors je trempe un bout de barbote dans la sauce. J’observe les invités qui prennent place autour, je ne peux pas m’empêcher de penser que les gens assis à ma table se souviennent de ce calvaire. Plusieurs affichent des cicatrices. Les ainés ont les dents complètement pourries. La plupart ont perdu depuis longtemps les traces de leurs proches, qui se sont évaporés dans la nature. Personne ne saura jamais quand leur heure est venue. On les oubliera. Pour ceux qui étaient seuls dans la vie, on les a déjà oubliés. On a pris un soin méticuleux pour les faire oublier, pour effacer les traces de leur passage. C’est rough, l’héritage des Khmers rouges. Mais tu sais quoi? Ce soir, ce n’est pas grave. C’est pas grave parce que la brise est douce dans les champs de Kampong Thom. Parce que les mariés se sont mis beaux l’un pour l’autre. Parce que, dans ce petit comté, la musique résonne et les fermiers dansent en rigolant sous des draperies souillées. Après tout, on ne peut pas en vouloir aux bourgeons d’éclore après un rude hiver. Heureusement, la vraie vie est ici et moi, je suis là, témoin de ce miracle.

 

Né à Québec, Louis-Simon Pilote est professeur de philosophie au cégep de Victoriaville depuis 2003. Au cours des 20 dernières années, il a voyagé dans près d’une quarantaine de pays, surtout en Amérique du Sud, en Asie et en Afrique. Intéressé par la géopolitique, les minorités ethniques et les mouvements de population, il a fréquenté certains des endroits les plus malfamés de la planète, du désert de Taklamakan, en Chine, aux villages de brousse africains, en passant par les slums ceinturant les mégapoles indiennes. Ce qu’il recherche à travers ses aventures, c’est le déracinement, le défi et l’amitié.

Crédit photo: flickr, licence Creative Commons. 

 

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