Suppléments

Reliefs: souffles et fragments d’une traversée du Pamir

Concours de récits de voyage 2021
2e prix

PAMIRL’écriture se fait poétique lors d’un périple à travers le massif d’Asie centrale, alors que la douleur du corps trouve écho dans la beauté des paysages.

Par Audrey Lise Mallet

Reliefs: souffles et fragments d’une traversée du Pamir

Montréal, Québec, mars 2020

Les corps confinés désapprennent le mouvement: synchrones, reliés encore, ils s’étreignent dans une étonnante immobilité. Après tant de saisons à pédaler le monde, il manque désormais l’impulsion, l’errance et cette fatigue de plomb s’attelant à la nuit.

Il faudra dans la vie ancrée, la vie urbaine, la vie posée, trouver une autre forme d’élancement.

L’écriture est voyage:

on trace la ligne courbe comme on retient le temps.

Och, Kirghizistan, aout 2019

Tapage. Une étroite allée du grand bazar tient lieu de boutique vélo, on se perd entre les verticaux amoncèlements de pédales orphelines, dérailleurs édentés, chaines rougissantes qui flottent comme de longs colliers. Enclumes, couteaux, essayer de s’entendre en russe dans la clameur des marteaux, pointer du doigt ce qui pourrait, peut-être, ce que faute de mieux on adopte pour rafistoler.

Chambres à air aux valves trop larges: sur un chantier ouvert, on emprunte une drill pour percer nos jantes, une tripe solidement nouée retiendra la selle de Fred que l’on ne peut plus souder. Poésie de ruines, nos vélos ont dix ans, les kilomètres de pentes avalées leur en donnent le double. On traverse l’Europe et l’Asie lentement, 500 jours déjà, que l’on arpente.

Ravitaillements épars, peu d’électricité, aucun réseau, la haute montagne nous replace sous l’emprise d’une nature brute. Les sacoches se gonflent: pâtes soupes lyophilisées noix fromage fruits séchés 15 kilos de vivres panneau solaire filtre à eau nettoyé.

Au croisement des hauts massifs du Tibet et de l’Asie centrale, le Pamir est l’une des régions les plus isolées au monde: c’est cet abandon, cette minéralité rude à la géographie escarpée que l’on s’apprête à saisir. Plus de vagabondage spontané, de tracés qui s’inventent sous nos roues hasardeuses: il s’agit cette fois de préparer la trame vers le Haut-Badakhchan, d’identifier sur la carte les possibles sources, cols et étapes de ce morceau du monde, interstice entre la Chine et l’Occident, entre la ouïgoure Kachgar désespérément maltraitée, la belle Samarcande et la grande Boukhara.

Sary-Tash, Kirghizistan

On croise des troupeaux que de lentes transhumances ramènent des plateaux enneigés vers des climats plus doux. Les bergers nous saluent, étonnés de nous voir prendre le chemin inverse de ce que dicte le bon sens d’une vie accordée aux saisons.

Nos corps désenclavés vibrent, aux secousses non de la liberté, mais d’un sol de tôle ondulée. Aucune carapace: à vélo, on avance au galbe du territoire, le long de ses redoux, de ses aspérités.

Un jeune homme nous offre le thé, puis nous invite à rester dormir sur le takhtan, l’estrade de bois au tapis brodé qui trône dans la cour fleurie. Pas d’eau courante dans ces villages disparates, les enfants portent de lourdes chaudières du puits central à l’entrée de chaque maisonnée.

No man’s land entre le Kirghizistan et le Tadjikistan

Blanches élévations du pic Lénine, 7134 mètres au sommet. Pour quitter le Kirghizistan tant aimé, il faut franchir ce colossal portail, la chaine Transalaï enneigée. 

Impérieux, glacial, le vent fouette nos visages nus. On suspend notre lente ascension pour laisser à nos corps le temps de s’acclimater: au-dessus de 3000 mètres, comme dans les Himalayas ou sur les hauts plateaux kirghizes, il est préférable de ne pas dormir à plus de 500 mètres de hauteur que la nuit précédente. On campe dans le seul abri que l’on ait pu trouver, une bergerie dont il ne reste plus qu’un mur démoli, ruine nous protégeant un peu du froid. Transie, je ne trouve pas la bonne posture pour me réchauffer. Crampes, afflux de sang. Il faut sortir dans cette nuit brulante, laver le tissu quand on manque tant d’eau, que ma gourde a gelé et que le vent poignarde. Je ne vois rien, bute contre une roche, cette pierre qui portait un mur autrefois: comme lui, je m’écroule, je pleure, laisse passer sur moi les caprices du temps, des cycles, de la vie qui nous quitte et nous brusque parfois.

Col du Kyzylart, 4285 mètres, Tadjikistan

Heures longues et mains gelées, je m’épuise à gravir ces lacets abimés, tout est poisseux, boueux, la route sanglante comme les caillots entre mes jambes. Rien ne pousse que mon corps contre la monture, et je rêve d’un cheval, je suis l’Amazone des hautes plaines: sorcières, babayagas, aïeules,
prenez soin de, dites-moi que,
je vais tenir.

La douleur est partout: elle me redonne consistance, muscles peau tout entière.

Je réhabite mon corps déserté.

Frontière. On sort des limbes et de ce territoire qui ne se nomme pas. Il neige. Notre pays c’est l’hiver, soudain revenu de ce ciel d’outre-monde…

Deux hommes. Des armes partout sur le dos le plancher les murs du bâtiment à la tôle bombée. De mon russe ébréché je converse, dans la chambre surchauffée où les tampons sont déposés. Conteneurs éraflés, portes de plywood condamnées, cadavres de bouteilles: ils semblent loin les postes-frontières rutilants et policés qu’on a autrefois traversés. Les douaniers nous réconfortent avec un thé, bavardent, glissent dans nos sacoches de la vodka, du pain desséché et une canne de viande largement périmée, в добрый путь, «bon voyage»!

On se coule ensuite dans une plaine lunaire, cendrée, quelques cratères d’argent crachant des poèmes de fumées; nous, ébaubis de grâce, exaltés. Si rien ne croît dans ce désert d’altitude balafré de glaciers, la faune, elle, résiste: argalis Marco Polo dont on ne voit que la superbe spirale des cornes, rares panthères des neiges, lynx, ours, loups, troupeaux de yaks sauvages ou domestiqués, rapaces et tant d’autres espèces que nos yeux scrutent à travers la sobre immensité.

Col d’Ak Baïtal, 4655 mètres, Tajikistan 

Abasourdis par le sifflement continuel, on ne peut se défaire de la rumeur éreintante que connaissent bien celles et ceux qui affrontent le vide: Carretera Austral, désert de Gobi, steppes kazakhs et autres abimes de beauté et d’oubli.

Le vent, c’est l’ennemi. On craint ensemble la pluie les camions les tunnels les chiens la glace et les soleils ardents, mais le pire, le rival par tous et toutes honni, c’est certainement lui. Sauf que haïr toujours épuise, suce la moelle et l’énergie.

Il faut apprendre               à accepter
même ce qui se dresse envers et contre la trajectoire de nos vies.

Sommet: le silence d’un bouleversement. On navigue dans une palette pourpre, violine et mordorée, gorges béantes, saillances et larmes ravinées. Collecter du regard quelques instantanés qui n’auront pas de doubles photographiques pour nous les rappeler, substituer à la crainte d’un futur amnésique l’euphorie dense d’un présent adoré.

Crêtes, froissures et méandres de roche: en contrebas, le paysage change.

La nuit est une morsure. Étourdis, on se réfugie dans un caravansérail dévasté, oubliant vite les effluves lourds et écœurants pour se calfeutrer dans une des seules pièces dont le toit ne s’est pas encore écroulé: relents de crottin, reconnaissance, vestiges des caravanes passées.

Haut-Badakhchan, Tajikistan 

Tout à l’heure ces types étranges, cagoulés, debout sur la plateforme d’un sidecar: frissons, mes jambes pédalent mais l’esprit se fige dans l’ombre du danger. Fred d’un mot juste me rassure. Avancer à deux, c’est aussi s’extraire ensemble des crevasses que la route, l’épuisement et le doute creusent parfois en nous. Confiante, je roule plus légère et prend de l’avance.

Soudain, une Jeep noire s’extirpe des volutes de sable que traine l’horizon et fonce à toute allure vers moi. Quatre hommes, longue barbe, peau burinée. De quel pays viens-tu où vas-tu que fais-tu pourquoi tu es seule? Attentat: la déferlante de questions me mitraille comme l’an passé des balles terroristes ont criblé les corps de Jay et Lauren, cyclovoyageurs au long cours dont on partageait l’esprit, la traversée et un groupe WhatsApp de nomades à vélo solidaires. Nausée. Ne m’entendent-ils pas crier?

Blafarde, je recule, lâche quelques réponses clairsemées, je suis droite derrière ma monture que je tends comme un bouclier, parle d’une voix qui n’appartient qu’aux corps déjà désertés, mue par quelque chose d’ancien, une résistance de clan, d’espèce assiégée qui sait qu’il ne faut pas céder, la vie par-dessus l’effroi, la sur-vie, la vie par-dessus l’existence dont on sait soudain la chair et le prix.

Hurlement: ils sont partis. Fred au loin me suit, je fuse vers le village dont je devine la silhouette brouillée.

Alichur, Tajikistan

On repousse le départ, un vieux Kirghize nous propose de nous détendre dans son banya.

Je médite, en sueur, sur le ciment mouillé. Vapeurs. Je rampe silencieuse dans une forêt lourde de mille spectres. Tapisser de velours les canines de l’imagination, dégommer les ombres avant qu’elles ne deviennent l’arme et la tombe, le chien baptisé loup, la buse faite démon. Dans la maison de toile, la nuit nous rend fragiles: j’ai peur des bruits que je ne traduis pas, de ces langues occultes sous le faisceau blême d’une lune timide.

Alors je me hisse hors de la cavité oblongue de ces frayeurs qui nous étreignent, je ménage une petite place à l’angoisse qui s’affermit, aux incertitudes aussi: ai-je le choix? Oui, puisque la vie que l’on mène,
ô combien vaut la peine,
et vaut surtout la joie.

Col de Kargush, 4332 mètres, Tajikistan

Ici, la terre nous replace               implacable               au ras du sol.

Quelles que soient nos fêlures notre ténacité notre envie d’en découdre ou de laisser aller, quels que soient nos grandeurs, nos tourments, qu’on soit ici pour vaincre, se perdre ou se trouver, qu’on aime du voyage la lenteur contemplative ou le prompt dépassement.

On revient, ici
à la simple horizontalité
de l’humain qui avance,
au ras du sol.

Sables. Dans le sillon des rares empreintes qu’on tient comme boussole,
on oscille, tient le cap en ligne droite puis d’une pression on s’écarte,
gravite un instant à flanc de falaise, entre les mottes chevelues et les buissons rasants.

Ici
le territoire gomme et lime
l’être.

Parcourir en une journée
ce que sur une autre surface
on aurait sans souffrir
tracé en deux heures concentrées.

À bout de bras, de souffle, de course.
Le sable est l’inverse de l’eau qui pendant des millénaires l’a poli,
il en rappelle la disparition.

Le désert,
la peur la plus vive,
cette brulure en soi:
la soif.

Sur nos vélos qui pèsent déjà plus de 40 kilos chacun, on porte dix litres d’eau. Aucune source: en contrebas, le maigre filet d’une rivière asséchée au flanc blanchi de sel. Plus tôt, un lac tristement saumâtre.

Minéralité souveraine, pas un arbre une plante une âme vivante.
À l’horizon infini, syngué sabour, pierre de patience:
apprendre la lenteur et apprendre l’absence.

Vallée du Wakhan, Tajikistan, septembre 2019

Rares sont celles et ceux qui peuplent le corridor du Wakhan. Et qui sait le situer sur un planisphère déroulé? Au 19e siècle, l’Empire britannique au sud et le monde soviétique au nord se disputent ce morceau de territoire enclavé, stratégique entrée vers la Chine. Aujourd’hui presque oubliés, les groupes pamiris aux langues perses cohabitent avec les Kirghizes et quelques Afghans. 

On croise Firdavs et sa fille, Bibi-Fatima, au bord d’une source chaude: d’un sourire, il nous invite à le suivre. Va-et-vient de russe, de pamiri et de rares mots d’anglais, chorégraphie de gestes, moues précises et mimes concentrés. Je croque les trois enfants de quelques traits, ils exhibent fièrement l’aquarelle, la grand-mère me tient longtemps contre sa poitrine fatiguée.

On partage le thé, puis le souper, sous le portrait de l’Aga Khan, le chef spirituel de la branche ismaélienne de l’islam chiite. À l’envers du toit où perce un ciel entrelacé de carrés concentriques, on découvre la fascinante composition du chid aux formes millénaires. Cette maison typique du Pamir puise son symbolisme architectural dans l’islam et la philosophie zoroastrienne, chaque élément de l’ensemble racontant une histoire puissante, que dans les paroles généreuses de Firdavs l’on s’applique à décrypter. Les pièces s’organisent en trois niveaux, comme autant d’états de la pensée: cognitive, inanimée, végétale. Le long des estrades où l’on s’installe pour manger, le grand-père de Firdavs a patiemment gravé des arabesques florales, minutieux ornements qui répondent à la stature des cinq piliers symbolisant les membres de la famille du prophète Ali: Mohamed, sa fille Bibi-Fatima, son mari, Ali, leurs fils Hassan et Hussein.

Je place les mains sur la paroi de bois ciré: odeur de miel, humanité. Les murs nous portent, nous tiennent, pages des récits que sans une langue commune personne ne peut nous raconter.

Entre Langar et Ishkashim, Wakhan, face à l’Afghanistan

Fixer le fugace, creuser dans nos mémoires des alcôves emplies de détails et de poussières, pour garder quelque chose des mondes invisibles, de ces visages qui s’attachent à nos corps comme les fils d’un tapis brodé. Nous partons, encore. 

L’effort de nommer, pour ne pas oublier. Ce que la société du spectacle et la récolte facile de 1000 instantanés nous ont désappris: l’art des traces (cavernes, mantras, mots chuchotés) pour conserver ce qui émeut, assomme, modèle nos sensibilités.

Revenir à cela: langage, papier.

La route suit le bleu pâle et poudré du Panj, la rivière devenue frontière naturelle, point le plus bas au creux de l’étroite vallée. À quelques mètres de nous: l’Afghanistan interdit. Tout autour: reliefs. Crêtes écorchées, éboulis et pierriers, pics et falaises sans replats où l’humain pourrait se déposer. Tenaces, on cherche du regard cette rare possibilité, et puis un village surgit, grave et discret.

Une poignée d’habitations ponctue la trame verdoyante de quelques champs soignés, et des centaines de mètres plus haut un hameau minuscule flotte à flanc de falaise, relié par les minces sinuosités d’un sentier. Soumis au règne minéral, village inextensible que l’impétueuse nature des hauts massifs tolère. Les maisons de terre crue sont suspendues dans l’escarpement aride, comme un tendre affront à la verticalité, prière pour que la vie demeure féconde. Les femmes se meuvent en taches de couleur vive, les hommes en kurta mènent leurs bœufs devant la charrue. Notre route longe, parallèle, le chemin escarpé entre les deux villages: des enfants font la course avec nous, l’un sur un âne courbé. Leurs rires cognent sur la vaste paroi et nous reviennent en boomerang.

Patiemment, une longue lignée d’humains a creusé la roche, pour irriguer ces terres inhospitalières, semer, soigner et récolter. Les glaciers sont proches, mais la saison brulante de notre monde réchauffé a asséché les sources et les ruisseaux.

Alors, plisser les yeux,
fermer 100 fois en tête le robinet de nos immensités,
eau douce, lacs bleutés,
je me souviens de la rivière rouge et de nos hivers blancs
de l’émeraude des épinettes du vent,
je me souviens de tout.

Et du bout du monde quelque chose se noue,
je sais l’ombre du temps, le manque,
l’immense: je ne sais rien.

Anthropologue, Audrey Lise Mallet aime observer et saisir sur papier la beauté diverse de nos humanités. Elle a traversé l’Eurasie à vélo entre 2018 et 2020. Elle écrit récits, carnets de voyage et correspondances depuis l’enfance, et donne des ateliers d’écriture, notamment en milieu carcéral.

Photo: Audrey Lise Mallet

Lire les autres textes gagnants:
1er prix: Annie Grégoire, «Les rivières de l’exil»
3e prix: Marc-Antoine Durand, «Une autre histoire birmane»

Partager
Numéro courant
Nouveau Projet 19

Catégories

Afficher tout +