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Sordide réalité

Concours d’essais 2019
3e prix

Entre notre fascination pour les histoires morbides et notre volonté d’aider les plus démunis, comment éviter l’instrumentalisation des personnes vulnérables et assurer le respect de leur dignité?

Par Nikole

Sordide réalité

On le sait que les pleines lunes sont toujours des journées inattendues, que ça peut péter à tout moment. Le matin, j’avais reçu la confession d’une agression sexuelle par une fille vidée qui pensait au suicide. Il avait aussi fallu surveiller Kevin, comateux sur le canapé de la cafétéria. S’approcher, vérifier fréquemment qu’il respire. Cinq jours qu’il n’avait pas dormi, sur les stimulants solide. Puis les histoires un peu trashs de prostitution, de consommation des uns et des autres. Quelques démarches habituelles, aider l’un à récupérer ses pièces d’identité, l'autre à répondre à une énième demande d’aide sociale, sous peine d’être coupé, un dernier à trouver un avocat avec l’aide juridique pour une date en cour trois jours plus tard. Le lot quotidien quoi, rien qui ne me surprenne. Un matin qui me fait dire que ce sera tranquille aujourd’hui.

Vers 13h, heure du chaos là où je travaille, Marc arrive. On voit bien que ça a pas l’air d’aller. Je dirais défoncé raide sur le crack. En même temps, ce n’est pas la première fois, ce n’est pas le seul et on n’est pas là pour juger. Il disparait aux toilettes et peu de temps après, on entend le bruit énorme de quelque chose qui se fracasse. Marc en sort avec un morceau de couvercle de toilette en céramique tranchant, prêt à l’utiliser comme une arme. La place est pleine, il faut réfléchir vite, se protéger, protéger les autres, faire en sorte que personne ne soit blessé. Marc, on le connait un peu. Mais à ce moment-là, le faible lien tissé au cours du temps, la base du travail d’intervention, on ne peut s’en servir. Son regard est vide, il est en psychose. L’un appelle la police, pas le choix. L’autre tente de fermer l’espace où la majorité des usagers sont rassemblés, bien que peu semblent réaliser l’ampleur du danger. Ils sont habitués à l’inhabituel, surtout quand il s’agit de violence. Marc se dirige vers la sortie, sans vraiment s’en rendre compte. La police l’intercepte quelques minutes plus tard pour le conduire à l’hôpital. On ferme un peu plus tôt, tous un peu sous le choc. Cette fois-ci aura été intense. Une de mes collègues m’avouera quelques heures plus tard, autour d’une bière salvatrice, qu’elle a eu peur de mourir…

Le lendemain, il faudra recommencer une autre journée. Celle-ci débutera par le retrait de tous les couvercles de toilettes. Réaction d’un pragmatisme épeurant, mais au moins là-dessus, on a le contrôle!

***

Cette histoire, je la raconte souvent, quand on me demande de décrire une histoire reliée à mon travail. «La plus intense qui te soit arrivée.» Je parle aussi de cette jeune femme pimpée par son beau-père qui prostituait mère et fille, quand on me demande «la plus trash que tu aies entendue». De ce gars, aussi, qui vient accompagné de son sugar, vieux bonhomme d’au moins 40 ans son ainé qui paye sa dope en échange de services sexuels et d’un peu d’affection. Je dis qu’on lui a donné des condoms, parce que c’est le mieux qu’on peut faire. Je parle des overdoses, des règlements de compte, de la misère humaine que je côtoie quotidiennement, parce que c’est ça qu’on me demande. Les gens veulent savoir comment c’est dur, ils veulent entendre le pire.

Personne ne m’a jamais dit: «Arrête, cette histoire est trop triste.» Les gens écoutent et sont fascinés par tant de misère.

Lecteur, avoue que tu t’es délecté de ces histoires complètement en dehors de ta réalité. Eh bien, sache que ces histoires, je les raconte. Je les minimise parfois pour ne pas déranger les oreilles sensibles, mais je les raconte. Je les raconte chaque fois que tu veux les entendre, et quand on me demande de parler de mon travail, ce sont toujours ces histoires que je mets de l’avant.

Le sordide fascine. Les intervenants qui y sont confrontés chaque jour n’y échappent pas. Ils en retirent même des bénéfices. Cette morbidité est payante puisqu’elle leur permet de se définir, de se valoriser, de grossir leur égo. Elle permet de créer un nous et un eux, chaque fois que tu nous dis: «Une chance qu’il y a des gens comme vous. Je ne sais pas comment vous faites pour dormir le soir. Nous, à côté de ça, on n’est rien.» Ça nous permet de nous distinguer, de souligner notre force et notre endurance face à l’incapacité de certains.

Cette nécessité de se définir par le pire existe également à l’intérieur de nos propres noyaux. Et si j’avais fait face à une intervention violente et que je n’avais pas eu peur? Et si, moi, j’avais réussi à créer ce lien particulier avec cet humain complexe, à l’histoire troublante, que tout le monde rejette parce qu’il est antipathique? Et si j’avais vu pire que mon collègue? Et si j’étais capable de faire des choses que les autres n’ont pas réussies? Ma valeur n’en serait qu’augmentée...

Le sordide procure aussi des bénéfices non négligeables à la population en général. Après tout, quand je te raconte ces histoires, c’est un peu de la téléréalité, du drame, des évènements hors de ton quotidien. Si ces formats télévisuels sont si populaires, pourquoi les histoires anonymes et captivantes que je te raconte ne le seraient-elles pas aussi? Autant le luxe, les voyages ou les blind love te font rêver, autant les histoires trashs et la misère humaine te réconfortent, dans la distance qui existe entre elles et toi. Elles te permettent de te comparer, de t’applaudir en silence de tes réussites et de ton confort. Tout ça en ressentant de la sympathie ou de la pitié pour les autres, et en t’en valorisant, te poussant peut-être même à devenir un donateur.

***

En tant que donateur, tu veux savoir à qui et pourquoi tu donnes. Tu veux toucher la misère du doigt, en être témoin. Tu demandes à rencontrer les personnes que tu aides, à suivre leur parcours, à t’assurer de leur réussite et surtout, tu demandes à recevoir l’assurance qu’ils travaillent fort, qu’ils utilisent ton argent de la manière dont tu imagines que tu l’aurais fait en pareille situation.

Plusieurs critères sont pris en compte de façon plus ou moins implicite dans ta recherche de «la bonne personne à aider».

D’abord, le pauvre est-il assez pauvre pour mériter ton argent? On classe la misère; on veut aider celui qui en a le plus besoin. N’est pas forcément la candidate idéale la mère monoparentale qui s’en sort tout juste, mais à qui un coup de pouce aurait pu faire du bien—puisqu’elle s’en sort tout de même.

Ensuite, comment le pauvre en est-il arrivée là? À qui la faute, en quelque sorte. La justification d’un parent abuseur, entrainant un placement de longue durée, est très «vendeuse», car la responsabilité peut être mise sur un tiers représentant le Mal incarné. Alors que des problèmes de dépendance apparaissent comme un choix, d’autant plus difficile à comprendre si la personne ne montre aucun désir de se défaire de son habitude. Si tu es un gros donateur, on occultera cette partie, préférant te raconter une belle histoire qui te tirera une larme et te donnera envie de signer un chèque. Sachant que ça fonctionne, on n’hésitera pas à jouer la corde sensible des sentiments pour amasser de l’argent.

Enfin, qu’a-t-il l’intention de faire de ton argent? Veut-il vraiment s’en sortir, trouver un travail utile? Pas forcément valorisant, pas celui que tu voudrais pour tes enfants, ce serait trop demander. L’idée n’est pas de subventionner des rêves à long terme, mais d’offrir une sortie rapide de la pauvreté. On veut que le pauvre se rende utile dans le modèle de société capitaliste qui nous rassure.

Face à ces attentes plus ou moins conscientes, quel est le rôle de l’organisme qui reçoit ton argent? Doit-il t’encourager, lorsque tu le demandes, à connaitre les histoires des personnes que tu soutiens? Ou t’amener à reconnaitre tes privilèges?

On ne veut surtout pas te décevoir en te donnant l’impression qu’on ne te fait pas confiance et en te refusant un peu du récit de cette misère contre laquelle tu as le mérite de lutter comme tu peux. Cependant, comment s’assurer de respecter l’intimité et le droit à la vie privée des personnes vulnérables à qui il a été déjà si fréquemment demandé de raconter leur parcours de vie, comme une récitation qui finit par perdre tout son sens?

Je travaille dans le milieu communautaire depuis de nombreuses années, au sein d’une organisation tributaire des dons de la population. J’ai pleinement conscience de leur importance et des bonnes intentions qui animent ceux qui nous soutiennent.

Malgré tout, j’ai souvent été en colère face à la tenue d’évènements que je pensais organisés pour les bénéficiaires de nos services, mais qui visaient en fait la médiatisation d’un invité de marque. Je me suis souvent battue pour m’assurer du consentement éclairé des personnes à qui l’on demande de partager leur histoire intime sans se préoccuper de l’impact que cela pourrait avoir sur leur vie.

Nos actions entrainent parfois l’instrumentalisation des personnes vulnérables. Dans un environnement où l’urgence règne, il est plus simple de faire l’économie de cette réflexion éthique.

La Misère avec un grand M se doit d’être vue par l’autre pour exister, avoir une valeur. Ce voyeurisme du sordide touche et est payant pour l’ensemble des pions du système. Alors qu’on a longtemps analysé le système social à travers le prisme de la religion, en espérant aider son prochain et gagner son ciel, c’est selon les règles économiques que notre système semble actuellement se définir. On parle d’argent bien investi, de retour sur le capital et d’efficience. La charité doit payer, elle doit donner des résultats probants puisqu’il y a un plan d’investissement—donc des attentes. 

Le «bon pauvre» doit devenir un «bon citoyen». On cherche tous à faire perdurer le système, à ramasser notre butin personnel et à formater le plus d’humains possible afin qu’ils rejoignent les rangs de cette société où le changement, tout compte fait, n’est pas si désirable.

Nikole est un duo d’amies qui partage la même philosophie d’intervention. Le respect de la dignité des personnes vulnérables et l’indignation face à la violence systémique sont au cœur de leur éthique professionnelle.

Photo: Toa Heftiba

1er prix: Emilie Bélanger, Maman écrit pas de roman, a travaille trop
2e prix: Marcelle Laroche, Lettre à W

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