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Sortir des ornières

Nous entrons dans une ère d’incertitude économique radicale. La crise qui sévit et les réponses qu’elle exige nous donnent l’occasion de transformer profondément nos rapports économiques. Dans cette chronique, il sera question autant de ce que la crise révèle comme failles et contradictions que des alternatives qui s’offrent à nous dans ce moment charnière. 

Par Éric Pineault

Sortir des ornières

Business as usual: c’est le nom que les scientifiques donnent aux scénarios où aucune action importante n’est prise sur le front environnemental. Ils leur permettent de comprendre l’ampleur des dérèglements écologiques qu’imposerait à la planète la poursuite de nos activités économiques sous leur forme actuelle. Business as usual, c’est pour les sciences de l’environnement à la fois la plus probable et la plus terrible des conjectures. Terrible parce qu’elle est synonyme d’effondrement écologique, probable parce que, jusqu’à maintenant, malgré les multiples engagements des États, la croissance constante de l’économie mondiale nous dirige dans cette direction.

La crise économique déclenchée par la pandémie de Covid-19 ralentit, voire suspend notre course vers l’extinction; autrement dit, une tragédie à court terme retardel’avènement d’une tragédie à long terme. Et si la pandémie est déjà en soi un drame qui coute des dizaines de milliers de vies, la dépression qui vient aura elle aussi des effets dramatiques sur des milliards de travailleurs, de familles et d’entrepreneurs. Chômage, saisies, faillites, restructurations: des pans entiers de l’économie ont été fragilisés par les mesures de distanciation sociale mises en place pour lutter contre la propagation du virus. Nous savons déjà que certains secteurs risquent de ne jamais se remettre de ce choc, citons par exemple l’industrie touristique, en particulier celle des croisières, mais également l’aviation civile, le divertissement de masse et la restauration. Dans le domaine de la distribution, tous les commerces qui ne pourront s’adapter à un prolongement des mesures de distanciation sociale risquent aussi la disparition.  

La récession qui suivit la crise financière de 2008 fut grande—great, comme aiment le dire les Américains—et la réaction à la crise, l’austérité, n’a fait qu’empirer la situation. Les idéologues économiques étaient prêts: ici, nous avions nos chantres de la révolution culturelle, et le ministre libéral Raymond Bachand nous demandait d’imaginer un Québec où l’État serait plus petit et moins généreux, les individus plus débrouillards et les entreprises plus libres. Never let a serious crisis go to waste, comme le dit le titre d’un excellent livre de l’historien Philip Mirowski qui explique comment une dérive financière a pu se transformer en révolution néolibérale. They did not. On sauva la finance à cout de milliards, l’industrie de l’automobile eut également son plan de sauvegarde et, pour les ménages surendettés, ont proposa des cours de littératie financière. Ce fut un relatif succès. Après 10 ans de croissance économique profitant démesurément aux mieux nantis, nous voilà confrontés à une dépression d’une ampleur rivalisant avec celle de la grande crise qui suivi le krach de 1929. 

Il est trop tôt pour savoir où cette dépression nous mènera. Pour parler en économiste, le «mécanisme de transmission» de la crise est complexe et difficile à saisir, puisque sa forme est inusitée. Pour la première fois, l’onde de choc part de la surface de l’économie et se diffuse vers son centre, où l’on produit et investit; la baisse soudaine et drastique de la consommation affecte les structures de production. L’autre secteur le plus touché, le commerce mondial, est lui aussi habituellement le point d’arrivée et non pas le point de départ d’une crise économique. Le taux de chômage croit à un rythme inédit dans tous les pays où déferle la Covid-19. Du jamais vu, même pendant les mois les plus sombres de la grande dépression des années 1930. 

Personne ne peut donc dire avec certitude ce qui vient. Les économistes aiment les images simples. Imaginez une ligne ascendante: cette diagonale qui monte d’un pas régulier et décidé, confiante,  représente la croissance de l’économie (ou du commerce, ou de l’investissement, ou de l’emploi). Le choc économique—dans le cas qui nous occupe, la pandémie de Covid-19—brise cette trajectoire: c’est le début de la crise. Que se passera-t-il maintenant? La courbe formera-t-elle un V? Une récession! Assurément great, vu l’ampleur du choc, mais cela serait moins pire qu’une courbe en U où l’on observerait un ralentissement prolongé de l’activité économique: une grande dépression. Dans les deux cas, un retour vers la trajectoire de croissance est cependant implicitement postulé. Rassurant, non, ce retour vers le business as usual?  Pour s’y rendre, il faudra que les États investissent massivement. 

Les interventions actuelles visent à stabiliser la situation, à maintenir l’équilibre dans une société où les dépenses des uns sont les revenus des autres et où une grande majorité de personnes dépendent de l’économie monétaire, de ce qui s’achète, pour subsister au quotidien. Pourvoir à nos besoins de base en produisant ce que l’on consomme n’est plus à notre portée. Notre degré de dépendance envers le marché mondialisé des aliments, des vêtements, des gadgets et du divertissement est inédit dans l’histoire de l’humanité. Déjà, la crise agit comme révélateur. Les programmes qui avaient jusqu’ici pour fonction de garantir la sécurité de revenu des travailleurs en cas de perte d’emploi ne fonctionnent pas. Chaque jour le gouvernement Trudeau modifie son programme de prestation canadienne d’urgence pour arriver à soutenir des groupes de travailleurs aux contrats, statuts et activités plus atypiques les uns que les autres. Au sortir de cette crise, le débat sur comment garantir et assurer le revenu de tous les gens qui travaillent, quel que soit leur statut, sera incontournable. 

Gageons que l’idée de revenu de citoyenneté—ou revenu de base—fera son chemin parmi les propositions. Gageons aussi qu’après avoir expérimenté des recettes de pain, stocké de la farine et démarré des potagers dans leur cour ou sur leurs balcons, les Québécois voudront augmenter leur autonomie matérielle. Un revenu de citoyenneté et l’investissement dans des infrastructures de production communautaires pourraient assouvir cette soif de résilience et contribuer à la relance post-Covid.

Mais stabiliser est une chose, relancer en est une autre. Après 2008, le calcul était que les gouvernements devaient investir jusqu’à 4% du PIB pour redémarrer la croissance. Cette fois on estime le niveau du stimulus nécessaire à au moins 10%. L’effort sera immense, mais l’impact également. À ce niveau, il serait comparable à l’effort qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale. Pour éviter un retour à la dépression des années 1930, le gouvernement américain finança en 1947 la construction d’infrastructures aux États-Unis et en Europe via le Plan Marshall, marquant durablement et profondément le développement de la société et de l’économie. Nous devons à cette politique de relance le réseau d’autoroutes qui quadrille l’Amérique du Nord et la croissance des banlieues avec ses centres d’achat, stationnements et rangées de maisons unifamiliales. Nous lui devons aussi les grandes politiques sociales qui ont marqué le développement de l’État-providence dans la deuxième moitié du 20e siècle: assurance-emploi, système de santé publique, éducation de masse. 

Les décisions que nous allons prendre dans les mois qui suivent risquent de déterminer la trajectoire économique et sociale d’une bonne partie du 21e siècle. La tentation d’un retour au statuquo sera grande; déjà les pétrolières et les compagnies de transport aérien menacées de faillite crient à l’aide, les concessionnaires et fabricants automobiles suivront certainement sous peu. Nous pourrons donc reprendre de manière résolue notre marche vers les scénarios que redoutent les scientifiques du climat et de la biodiversité. Ou nous pourrons utiliser la situation actuelle comme levier pour sortir des ornières du business as usual et ne pas gaspiller la grande crise qui nous accable. 

Éric Pineault est économiste et professeur à l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal. Ces dernières années, il a passé beaucoup de temps à dénoncer les politiques d’austérité. Il s’intéresse à l’économie écologique, au capitalisme et aux théories de la décroissance.

 

Lisez les autres chroniques de cette série:

1. De la pâte à pain au Costco

 

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