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Trois questions à Éric Pineault

L’économiste plaide pour la fin de la croissance dans son Commentaire sur le PIB, «L’équation analphabète», publié dans Nouveau Projet 18. Ici, il en rajoute une couche.

Trois questions à Éric Pineault

Salut Éric. Est-ce que la nuit il t’arrive de rêver à l’héritage de la crise économique des années 1930, qui est au cœur de tes réflexions?

Compléter ce qui avait été initié pendant cette période a été le rêve de plusieurs générations de progressistes en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde. Harnacher à la croissance économique la conquête de droits sociaux, la démocratisation sociale, la lutte contre la pauvreté (aujourd’hui, on ajouterait la lutte contre les changements climatiques). Faire de la croissance matérielle le moteur de l’émancipation sociale. Tel est l’héritage réformiste du creuset qu’a été la grande crise des années 1930 de l’effort de guerre qui a suivi. 

Dans une version plus contreculturelle et révolutionnaire, cela s’est traduit par la certitude que la croissance économique soutenue déboucherait sur une société d’abondance et de loisir—une idée très populaire au début des années 1970—et cela préparait sur le plan matériel une utopie sociale qu’il ne fallait que vouloir. Le très populaire livre de Murray Bookchin Post-Scarcity Anarchism le disait bien: la rareté matérielle avait été le principal support et justificatif des rapports de domination, des inégalités et de l’exploitation qui ont marqué l’histoire depuis la révolution néolithique. Dans un monde d’abondance, ces rapports—et ce qui venaient avec, soit le capitalisme et la hiérarchie—, pouvaient être surpassés et une société égalitaire et démocratique établie.

Le 20e siècle est donc marqué par le développement d’idéologies progressistes, dans leurs incarnations réformistes ou révolutionnaires, qui font de la croissance la «condition de possibilité» du progrès social. Tel est pour moi l’héritage des années 1930. Le contexte se prête à ce rêve progressiste, les pays occidentaux vivent une période de développement économique très particulier: la croissance telle que la mesure le PIB est forte et ne relâche pas, l’investissement est élevé et son impact tangible, les salaires suivent la hausse de la productivité que permet cet investissement, des couches importantes de la population, ouvriers, salariés, sont tirées de la pauvreté et rejoignent une classe moyenne qui se définie par sa capacité à consommer. 

Un chiffre illustre bien cette trajectoire. Au début des années 1930, le nombre d’automobiles par ménages aux États-Unis est de 0,5, ce qui laisse 50% de la société à pied ou dépendante du transport collectif. En 1950, on passe le cap d’une automobile par ménage. En 1960, 1,5 automobiles, puis en 1970, on atteint le «standard» de la société de consommation avec deux automobiles par ménage. Et ça plafonne à 2,3 pour ensuite reculer légèrement sous la barre de deux à la fin des années 1990. Résultat: l’individu nord-américain s’émancipe des contraintes corporelles qui limitaient ses désirs de mobilité (12 miles à pied, ça use, ça use…) et, grâce à l’auto solo, il se libère également des contraintes sociales liées au transport collectif—du moins entre deux embouteillages. Nous savons aujourd’hui que cette émancipation matérielle a un cout environnemental immense, qui marquera l’existence des diverses générations pendant plusieurs siècles de réchauffement climatique.

Mais pour revenir à la question, ou à mon histoire, c’est pendant la période de 1930 à 1970 que l’idée d’émancipation sociale a été définitivement soudée à celle de l’émancipation matérielle comprise comme fruit de la croissance économique. Dès lors celle-ci devient «progressiste». Entendons-nous, l’idée d’émancipation sociale a toujours été liée quelque part au désir de s’émanciper des contraintes matérielles et d’atteindre un état d’abondance, d’en finir avec la disette, la rareté et l’état de survivance qu’imposait aux yeux des modernes une nature «marâtre». Les images du Pays de Cocagne traversent la littérature socialiste et utopiste depuis plusieurs siècles; même Marx souhaitait que le développement des «forces productives» s’accélère sous le socialisme, et Keynes espérait pour sa part une semaine de travail de 15 heures pour ses petits enfants grâce au développement de la technologie. Mais là où Marx et Keynes s’en remettent à la science et à la technologie, le progressisme des années 1930 se tourne vers la croissance économique et ses promesses d’abondance matérielle par la consommation de masse organisée. 

Je pense souvent à une des dernières scènes des Temps modernes de Chaplin, «Home Sweet Home», qui consacre cette transformation et préfigure la vie de banlieue et l’abondance par la consommation privée de masse. 

Que faire de ce rêve alors que la planète nous signale clairement qu’il y a des limites au délire économique expansif? Le progressisme peut-il survivre à la fin de la croissance? Pouvons-nous vraiment délier l’émancipation sociale et l’émancipation matérielle dans les sociétés du trop? Que faire de la moitié de l’humanité encore prise dans la survivance? Sommes-nous vraiment prêts et capables sur le plan culturel à accepter qu’il y a toujours un envers biophysique à une prétendue avancé dans l’émancipation matérielle, et donc à rompre avec ce désir? À accepter l’autolimitation? Et dans ce cas, comment sauver l’émancipation sociale de ce délestage? Doit-on réformer les idéaux et les rêves du progressisme ou envoyer cette notion à la scrap avec les autres déchets culturels de la société de croissance et de surconsommation?

 

Est-ce que le problème du PIB, c’est qu’il lui manque une soustraction? Ne faudrait pas simplement se mettre à retirer de l’équation tout ce que nous gaspillons pour générer de la valeur? Nous serions rapidement dans le rouge...

Oui... mais nous serions également prisonniers d’une vision de la société réductible à son économie monétaire de production. C’est d’ailleurs une pratique fort commune de procéder à des analyses couts-bénéfices où nous attribuons un prix à la nature pour mieux évaluer le cout d’opportunité de sa destruction. Je dois dire que je n’ai jamais vu un tel calcul empêcher un promoteur d’aller de l’avant avec un projet, un investissement privé de se réaliser et, de manière plus globale, ces soustractions au PIB n’ont jamais pu ralentir la croissance économique à l’origine de la destruction que nous constatons. 

N’empêche, nous pouvons—par diverses techniques, certaines plus douteuses que d’autres—établir la valeur monétaire d’un écosystème, d’une espèce, voire d’une fonction écologique (comme la fixation du carbone ou la capacité à filtrer l’eau d’un milieu humide qu’on s’apprête à assécher). On peut également exiger que le saccageur (industrie, promoteur immobilier, municipalité) paie sa «juste part». Évidemment, on ne peut pas payer la nature: elle ne prend ni argent comptant, ni crédit. De plus, le montant des compensations que nous exigeons est d’ordinaire bien en deçà de la valeur réelle des milieux qu’on détruit. 

Plus fondamentalement, on a beau payer pour émettre une tonne de carbone, ça ne retire pas ce CO2 du ciel. Pour le dire dans le langage technique de ma discipline, l’économie écologique, il y a des «incommensurabilités fondamentales» et le langage monétaire dans ce cas voile plus qu’il éclaire. Ce qui n’exclut pas le décompte, ni l’appréhension des grandeurs objectives—il faut juste se donner le bon langage. 

Encore un petit exemple. Nos gouvernements sont fiers de nous annoncer qu’en matière de lutte contre les changements climatiques, on progresse! Effectivement pour chaque dollar de plus dans notre PIB annuel, nos émissions, mesurées en tonne de CO2, diminuent. Mais la nature, ou du moins l’atmosphère se fout de notre économie. Ce qui compte, de son point de vue, c’est la quantité absolue de CO2 que nous émettons année après année. Que nos émissions diminuent relativement à la grandeur de notre économie monétaire voile le drame: en quantité absolue, les émissions de CO2 du Canada augmentent depuis 1990! Notre contribution aux changements climatiques s’intensifie depuis que nous luttons contre les changements climatiques. 

Pour rendre compte de ces incommensurabilités, l’économie écologique a développé le langage des flux de matière et d’énergie que mobilise une société pour se reproduire en faisant fi du PIB, ces grandeurs se comptent en tonnes, en joules plutôt qu’en piasses. Grâce à l’économie écologique, nous sommes capables de calculer de manière assez précise la quantité de production primaire nette (l’énergie fixée par les plantes) que nous prélevons des écosystèmes pour nos besoins et qui n’est donc plus disponible pour les autres espèces vivantes. 

Les écologues et biologistes ont leur propre langage de la biodiversité pour exprimer l’impact des économies sur les écosystèmes. Les Premières Nations et les usagers traditionnels des terres, mers et forêts ont aussi leur propre manière de valoriser la nature. De l’incommensurabilité nait une pluralité de voix et de manière de voir, vivre et agir dans la nature. Une chorale qui peut noyer le bruit monotone et autoritaire du PIB. Autant de manières d’alimenter notre réflexion sur la limitation de la part incompressible d’économie monétaire de production qui pourraient perdurer après la croissance. Bref: plutôt que de soustraire, apprendre à compter autrement et à dialoguer. 

 

Quelle est ta réponse à cette question que tu poses dans ton texte: l’appel à l’autolimitation de nos activités, «n’est-ce pas un discours de privilégiés qui fait fi des inégalités et de l’exclusion»?

Nous savons que les pressions environnementales varient en fonction des privilèges et de la richesse. C’est même presque indécent de constater la part de ces pressions que l’on peut directement attribuer aux plus nantis. Big (dans le sens de big shot), t’as beau être végan et conduire une Tesla qui roule au lithium, tes dix trajets en avion par année font de toi un poids que la planète ne pourra plus porter longtemps. C’est pas moi qui le dit, c’est OXFAM. 

Les inégalités font partie du problème, les riches polluent trop, les pauvres absorbent et subissent démesurément les impacts environnementaux. Et ajoutons au portrait que, dans les quatre dernières décennies, une part non négligeable de la croissance économique a été accaparée par les plus riches d’entre nous. Si vous vivez proche du salaire médian, vous n’avez pas récolté grand-chose de la croissance sauf peut-être une belle pile de dettes. Si, au contraire, vous vivez d’une rente financière substantielle, de traficotage en bourse ou d’un salaire de PDG qui vous place dans le 1%, alors les dernières décennies et les années de croissance ont été bonnes pour vous et vos privilèges. Faudrait que ça continue…non ? 

Et parce qu’ils ont du pouvoir économique et ces privilèges à défendre, les élites sont une puissante force d’inertie dans la société— une force de maintien du business as usual qui propulse la planète vers le mur climatique. Un constat encore plus paradoxal: ces mêmes élites ont souvent une conscience environnementale assez développée, parfois plus que la moyenne. Elles veulent agir pour faire une différence, mais à l’intérieur de la structure de privilège qui est la leur et qui limite donc l’impact potentiel de leurs gestes. (Oui, Big, je sais que les pailles en 1ère classe sont compostables et que tes dizaines de milliers de kilomètres de vol ont été dument compensés par des crédits carbone.) 

Et donc, pour en venir à une réponse à la question, les inégalités ne sont pas qu’un plan sur lequel se projettent les problèmes environnementaux, elles sont plus que ça. La capacité de dépenser et d’influencer la trajectoire commune pour maintenir des privilèges est un des principaux freins à l’autolimitation dans les sphères où elle doit justement s’instituer de toute urgence: chez nous, et chez les plus privilégiés d’entre nous. 

Ensuite, compte tenu du pouvoir de la richesse économique—définie comme le pouvoir de dépenser—, le risque est grand de s’enliser dans une fausse transition qui voit les riches verdir leur mode de vie sur le dos du reste de l’humanité. Pour ces raisons, l’autolimitation qui doit s’imposer à l’échelle d’une société implique la limitation du pouvoir économique de certains. Ça, c’est le bout facile—en théorie évidemment, car cela impliquera son lot de conflits sociaux et d’expropriations.

La partie plus compliquée de la réponse concerne les autres. Ceux qui se ramassent dans la moyenne, moyenne qui change complètement d’échelle quand on se promène le long de la frontière qui divise la planète entre les pays riches et le reste du monde. Le Québécois moyen a besoin de 193 térajoules (TJ) par année pour travailler, consommer, se déplacer et pour vivre, tout simplement. Le Terrien moyen, lui, vit, travaille, se déplace et assure sa subsistance avec 54 TJ. L’écart est non seulement abyssal (x4), il éclaire l’injustice et l’insoutenabilité de la situation. Et la moyenne québécoise cache le fait que, sur notre territoire, il y a des Premières Nations qui n’ont toujours pas accès à des services de base tels que l’eau potable ou des logements salubres, il y a des populations pauvres et marginalisées qui rêveraient de pouvoir bruler quelques TJ de plus seulement pour rester au chaud en février pendant que d’autres en brulent sur leur motoneige pour s’amuser. 

Cela étant dit, la réponse à ces inégalités ne peut être la croissance. Le temps de ce progressisme est révolu. 

C’est Nixon qui disait de la croissance que, comme une marée montante, elle lève tous les bateaux, les yachts autant que les pontons, les chaloupes et les canots, même les rafiaux qu’empruntent avec crainte et désespoir les réfugiés. Aujourd’hui cette marée montante inonde les maisons de toutes les familles qui ne peuvent pas se payer une digue ou la dresser sur des pilotis. La croissance ne fera qu’amplifier l’onde de la marée. Il faut donc, pour reprendre une expression des sans-culottes de la Révolution française, être du parti des «partageux», mais admettre que la tarte est déjà trop grosse, qu’il faudra apprendre à en partager équitablement la moitié et laisser le reste à la planète. 

 
 

«L’équation analphabète», Nouveau Projet 18

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