Suppléments

Trois questions à Philippe Ducros

Dans son essai «États de siège», publié dans Nouveau Projet 19, le dramaturge Philippe Ducros s’interroge sur la perte de savoir entourant les accouchements en siège. Il répond ici à nos trois questions.

Trois questions à Philippe Ducros

Salut Philippe. On te connaissait une passion pour la géopolitique, mais pas pour l’obstétrique: pourquoi un texte sur les accouchements en siège?

Pour moi, ce fut tout un bouleversement géopolitique que la naissance de mes deux filles. J’ai maintenant, en elles, un port d’attache valable, ce que je n’avais pas avant. Il est aussi vrai qu’après le choc des camps congolais, il m’a fallu me positionner. Où aller ensuite? À quel point mettre en péril ma santé mentale et physique pour écrire? Après tout, je ne veux pas être un National Geographic du théâtre, encore moins un charognard littéraire. 

Mais j’ai aussi remarqué que cette thématique de la grossesse est présente de façon marquée dans presque toutes mes pièces, et même en mon roman. C’est pour moi un moteur narratif récurrent. Ça vient probablement du fait que j’ai toujours profondément voulu avoir des enfants, que mes choix de vie sont allés en ce sens. Je me dis alors que j’ai toujours voulu soulever le monde avec mes mots, en pensant aux prochaines générations. 

Mes filles se sont toutes deux présentées en siège, ce qui a mené à des accouchements olympiques. Il y a de grandes questions éthiques et politiques qui sous-tendent la marginalisation de ces accouchements en Occident. M’est alors venu l’urgence de sortir de ma zone de confort en tant qu’auteur, en tant qu’homme aussi. Ce qui a mené à cet essai, «États de siège», qui je l’espère révolutionnera un peu mon écriture.    

 

La science sert à justifier tout et son contraire, depuis le début de la pandémie de Covid-19. Quelle leçon aimerais-tu qu’on tire de l’épopée des accouchements en siège?

Je crois que cette épopée appelle à l’humilité. Il me semble que c’est ce qu’une démarche scientifique oblige. Au final, la science perd encore systématiquement contre la mort. On a beau se pavaner, on est encore loin d’avoir compris quoi que ce soit, encore moins d’avoir tout dompté. Et le thriller scientifique lié à la perte de savoir entourant l’accouchement en siège montre, je crois, notre petitesse face aux mystères de la vie. Une seule étude a poussé nos sociétés à arrêter d’enseigner l’accouchement en siège, alors que les auteurs de cette étude recommandaient le contraire. Il aurait fallu s’arrêter, réfléchir, vérifier… Se remettre en question. Écouter les intervenants en poste. Y aller doucement. Humblement.

La pandémie est un autre bon exemple. Ceux qui sont actuellement aux premières lignes connaissent la complexité de leur pratique. Ça fait des années qu’ils sonnent l’alarme. On a coupé dans les services de santé et dans les services pour les personnes âgées avec les horreurs qui ont suivi au nom de la science économique, en prétendant que c’était une science pure. Or ça devrait être une science humaine. La science peut être humaine. La réelle science accepte de ne pas savoir, elle accepte la surprise. Elle implique l’humilité. 

Il faut avoir l’humilité d’écouter. Les intervenants, les spécialistes, les premières lignes aux différents fronts. Il faut les écouter et leur donner les outils pour exprimer leurs besoins, et leur donner les moyens de les réaliser.

 

Tu racontes que, chez les Inuits, on dit que les enfants nés en siège ont le pouvoir d’inverser les vents. Quels vents souhaites-tu voir inverser, en 2021?

C’est encore lié à l’humilité. Le vent du «Je sais tout» doit changer de bord. Une étude sur l’accouchement en siège publiée dans la revue scientifique renommée The Lancet, et tout à coup, c’est prouvé scientifiquement, on arrête tout. Or, une étude, ce n’est pas la fin. D’autres suivent. Des gens dont c’est le métier se questionnent, mais on n’écoute pas. On fait nos recherches comme le disent les complotistes. On sait mieux, on sait plus. Il ne faut pas blâmer le citoyen, il est difficile de s’y retrouver dans les informations postfactuelles. Mais j’en veux au «Je sais tout», particulièrement celui de nos gouvernements. Ils devraient être spécialistes du leadership, mais leurs décisions devraient être appuyées sur les avis des spécialistes des autres domaines. En santé, en éducation, en environnement. La crise climatique est actuelle, on vit à peu près à l’abri, dans une bulle, au Québec, mais elle frappe violemment et elle fera de même chez nous. Chaque geste de nos gouvernements devrait être pris à la lumière des experts en cette matière. Mais ils évitent, remettent à demain. Leurs propos paternalistes qui prétendent qu’on ne comprend pas, qu’eux savent, doivent cesser. On comprend. La terre brule. Il faut fermer le four.

 

Illustration: Mireille St-Pierre

«États de siège», à lire dans Nouveau Projet 19.

Toutes les entrevues de notre série Trois questions sont disponibles ici.

 

 
Partager
Numéro courant
Nouveau Projet 20

Catégories

Afficher tout +