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Trois questions à Sarah R. Champagne

La journaliste s'inquiète de la fin de l’hiver dans un essai très personnel, «Le territoire en sloche», publié dans Nouveau Projet 18.

Trois questions à Sarah R. Champagne

Salut Sarah. En plus de la solastalgie, dont tu parles dans ton texte, quel autre mot de la novlangue des changements climatiques te semble le plus important à maitriser?

A) Anthropocène

B) Post-croissance

C) Collapsonaute

A, Anthropocène. Ce ne sont peut-être que des mots, mais ils permettent de mieux réfléchir aux bouleversements climatiques que l’on vit déjà. Pour moi, le mot solastalgie a permis à cette émotion d’exister, et par le fait même de connecter mon cœur et ma tête dans cette époque pas facile. 

Quant à anthropocène, qui signifie «l’âge de l’humain», je trouve qu’il est important pour deux raisons. D’abord, parce qu’il nous force à voir notre responsabilité. Nous, les humains, sommes la contrainte principale de la vie sur notre planète, la force dominante qui façonne l’évolution de la Terre. Notre impact est si profond, que notre empreinte s’inscrit maintenant dans les couches géologiques, nous dit ce mot, même s’il ne fait pas encore consensus dans la communauté scientifique.

Anthropocène nous fait faire le chemin à l’inverse de l’anthropocentrisme: il nous replace le gros ego d’humain dans un temps insaisissable tellement il est long. L’ère de l’humain n’est qu’une ère de plus, qui ne fera que passer rapidement si nous poursuivons cette accélération du monde. Après le temps de l’humain, le temps de quoi? 

 

Le nord et le sud du Québec ne font pas du tout face aux mêmes enjeux devant le réchauffement du climat. As-tu l’impression que l’impact sur la toundra et les modes de vie de celles et ceux qui l’habitent est bien compris par la majorité?

Pas du tout! Je ne le comprends pas bien moi-même et je pense que pour une grande proportion des Québécois (sans parler du reste du monde), la toundra parait toujours trop loin. À tort. Nous menons au sud du Québec une vie souvent déconnectée de notre environnement, avec une dépendance au territoire moins perceptible, moins directe et surtout, moins connectée à notre identité. Mais pour moi, comprendre cet impact sur la toundra et les modes de vie est sans doute l’une des clés pour véritablement assimiler que les changements climatiques sont déjà là. Prochaine étape.


 

Tu dis: «Le froid c’est la flèche de sens qui traverse notre culture». Parmi la panoplie d’œuvres musicales, littéraires ou cinématographiques québécoises qui s’y rattachent, laquelle t’a le plus plongée au cœur de l’hiver? 

Pendant un deuxième hiver sans neige au sud des États-Unis, j’ai dévoré le roman de Christian Guay-Poliquin, Le poids de la neige. Dans ce livre, l’hiver se referme en étau sur les deux personnages, on sent sa matérialité enveloppante, mais aussi toute la valeur de le vaincre. À relire bientôt, au fond des petits jours courts et glacials. 

Le roman semble tout de même campé dans le passé, même s’il ne précise pas son temps, et moi, j’ai soif de futur en ce moment. À bon entendeur, mon œuvre idéale se situerait entre un court métrage impressionniste sur l’Igloofest et le film Mon oncle Antoine, une chanson d’Avec pas d’casque mais avec l’énergie de la gigue.

 

«Le territoire en sloche», à lire dans Nouveau Projet 18

 

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