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Une autre histoire birmane

Concours de récits de voyage 2021
3e prix

BIRMANIE—De Mandalay à Bangkok, un globetrotteur évoque ces rencontres impromptues, heureuses et moins heureuses, qui tissent la trame de nos souvenirs.

Par Marc-Antoine Durand

Une autre histoire birmane

«Regarde comme ils sont cons.» 

Je regardais moi aussi les quatre gars qui poussaient dangereusement un scooter sur la passerelle du ferry. Tout était humide. Le bois de palme de la passerelle était gluant. Et l’eau verte et trouble de la mer d’Andaman frappait le quai et la coque du traversier sans discriminer. Les gars butaient sur les planches et glissaient dans leurs sandales de plastique. La pluie s’était installée depuis quelques jours, un crachin continu. Mon sac, mes cheveux, ma peau. Tout le temps humide. Les rares percées de soleil n’y changeaient rien.

Jean-Claude était cynique. Impérial et crasseux à la fois. Sa tignasse d’un blanc immaculé brillait dans la grisaille de la journée. Depuis 25 ans qu’il arpentait l’Asie du Sud, depuis 25 ans qu’il méprisait ses habitants. Je ne sais pas si les gars du scooter étaient cons, mais en tout cas, ils n’avaient pas le choix de descendre leur véhicule. La nécessité est rarement garante de choix sécuritaires. Jean-Claude me racontait sa vie alors que nous traversions l’immigration thaïlandaise vers Ranong. Il n’y avait pas foule et nous nous étions mis à discuter pour passer le temps. J’arrivais de Mandalay, j’avais roulé jusqu’au sud du pays, mon visa expirant le lendemain. Lui n’avait fait qu’un visa run. Après une nuit dans un casino birman en bord de mer, il attendait son nouvel étampe tout neuf de l’immigration thaïe. La plupart des Occidentaux du coin venaient renouveler leurs papiers comme ça. Jean-Claude me suivrait, ou peut-être est-ce moi qui le suivait, jusqu’à Bangkok, dans un lent train de nuit, sur les bancs en lattes de bois de la troisième classe.

Avant de monter dans le train, nous devions prendre un minivan jusqu’à la petite gare perdue de Lang Suan. À l’intérieur, quatre personnes étaient déjà assises. Le chauffeur thaï s’impatientait pour tout et rien. Il gardait ses verres fumés sous la pluie, boisson énergisante à la main. Un look un peu surréaliste. Lorsqu’il appuya à fond sur l’accélérateur, les chiens couchés devant son van dégagèrent en vitesse, pour s’étendre plus loin. Les gars dans le van détenaient des passeports temporaires, un petit document rose fluo qu’ils avaient brandi quand je leur avais lancé mon plus beau «Sawasdee krap». Un premier contact raté, j’aurais dû dire «Mingalabar» maintenant que j’y repense, leurs joues blanchies au tanaka soulignant leur origine birmane.

La Thaïlande et la Birmanie, ou la République de l’Union du Myanmar. Same same but different. Sur la carte, presque en miroir. Deux territoires comme siamois, qui s’élancent côte à côte sur la péninsule malaise. D’un côté, un pays collabo avec une monarchie bien aimée et des temples bouddhistes somptueux, et de l’autre, un pays colonisé avec une junte militaire honnie et des moines guerriers. 

Mes pieds mouillés étaient restés gelés par la climatisation du van. J’essayais de trouver des bas dans mon sac. Jean-Claude, habitué, portait déjà son gros tricot bleu et des bas de laine. Il dormait depuis qu’il avait bouclé sa ceinture. Sa cinglante narration du quotidien avait enfin cessé. Je ne pouvais saisir pourquoi il détestait autant les habitants d’ici. Pourtant, j’aime leur ingéniosité. Et je m’émeus bêtement de leur solidarité. J’ai lu quelque part que l’entraide, c’est l’amitié des pauvres, et c'est bien ce dont j'étais témoin.

Quelques jours avant, la pluie de la mousson battait les vitres du café où j’avais trouvé refuge, une sorte de copie locale d’un Starbucks qui servait avec un succès mitigé des spécialités locales et occidentales. À l’extérieur, seuls quelques longs taxis noirs propres à Yangon passaient à l’occasion dans la rue. J’étudiais la technique des résidents d’en face pour acheter des fruits aux vendeurs ambulants. À partir du balcon de leur appartement, on pouvait voir une corde descendre jusqu’à la rue, qui permettait de hisser les achats sans effort. Une technique efficace et populaire: chaque balcon avait sa corde.

Un groupe de moines, toutes des femmes, marchait en file. Quelques habitants sortaient déposer du riz, de l’argent, dans le gros bol d’argile qu’elles tenaient à deux mains contre leur ventre, trempées jusqu’aux os. Leur regard restait plaqué au sol. Elles ne témoignaient d’aucune gratitude pour ces offrandes, ralentissant à peine le pas. Les théologiens ne s’entendent pas sur la place de ces femmes dans le bouddhisme theravada. Il parait que les monastères de femmes reçoivent moins de dons, que les habitants gardent la part belle de leurs offrandes pour les hommes qui suivront tout à l’heure. Comme leurs collègues masculins, elles ont les cheveux et les sourcils rasés. Seule leur tunique, rose clair, les différencient vraiment, pieds nus dans les caniveaux de la ville. Yangon donne l'impression d’être figée dans le temps. Immobilisée après le départ des Anglais. Traumatisée par le Japon impérial. Contrôlée par la junte militaire qui a transformé la Birmanie en Myanmar.

Déjà le matin pointait à l’horizon, le train déambulait dans les banlieues de Krung Thep (que nous appelons, nous Occidentaux, Bangkok). Je n’avais pas dormi. Je méditais en regardant la nuit tropicale, sursautais à chaque tunnel, m’émerveillais à chaque petit autel accroché à un figuier bodhi. L’exotisme et l’isolement des dernières semaines allaient céder leur place au skytrain, aux shopping malls et aux bars de la ville. Et surtout je pourrais sécher mes vêtements. J’avais l’impression d’avoir rencontré Marie dans une autre vie. L’espace a cet effet sur le temps.

*

Elle venait de terminer son repas à la table voisine. Sans détour, elle m’avait interpellé en anglais pour me recommander le riz style Shan. C’était une spécialité à essayer. J’apprendrai plus tard qu’elle avait appris l’anglais au collège, à Singapour. Je terminais tout juste une petite salade aux feuilles de thé marinées. Un bol de riz supplémentaire me ferait plaisir. Mon vocabulaire restait trop simple pour la langue birmane, qui requiert des détours et des formules de politesse sans fin. Je ne mangeais, en Birmanie, que ce que je pouvais dire. La Chambre de commerce internationale de Yangon allait fermer dans les jours suivants. La plupart des expats avait quitté pour un congrès à Kuala Lumpur. Marie avait congé et rien à l’agenda. Elle m’avait offert, à mon plus grand étonnement, d’explorer les environs avec elle. 

Marie, en fait, c’est Daw Aye Myat U. Les Birmans se désignent par une combinaison réfléchie d’adjectifs et de symboles, à mi-chemin entre nom et prénom. Aucune référence familiale. Pour ajouter à mon incrédulité, elle m’avait raconté comment «U» aurait été un nom tout ce qu’il y a de plus complet pour une Birmane du 19e siècle. C’est la colonisation britannique qui aurait fait en sorte d’allonger les patronymes. La population avait dû s’adapter aux besoins des nouveaux administrateurs. Ainsi, pour faciliter leurs échanges avec les étrangers, plusieurs se donnaient un surnom sans équivoque en Occident, comme Marie. J’écoutais, bouche bée, tandis qu’elle déballait ce cours d’histoire généalogique avec désinvolture. Combien de fois l’avait-elle raconté? Ma strong beer «Mandalay» vide et le repas terminé depuis longtemps, il fallait partir.

Après un certain temps sur une large autoroute déserte, nous avions pris un chemin de terre rouge. L’artère centrale du pays avait été construite pour accommoder Barack Obama, qui devait se rendre de Yangon à Naypyidaw, puis de Naypyidaw à Yangon. Réservée aux voitures, elle était peu fréquentée depuis. Marie était assez fière de conduire son propre véhicule. Partager sa vie avec des pukka sahibs lui avait apporté trop d’ennuis. «Prostituée.» «Traitre.» «Voleuse.» Elle n’en pouvait plus d’entendre les chauffeurs de taxis et les vendeurs de rue l’insulter à distance ou dans un sifflement sournois. Pour eux, elle diminuait la race en trainant avec «nous». Elle avait troqué son longyi pour un jean, le tanaka pour le fard à joue.

Aux abords de Pyay, Marie s’était arrêtée à la stupa Yadanarsri Maha Hpayagyi, cette pagode ancienne qui s’affaisse au sommet, comme un muffin écrasé. Trois garçons de dix ans fumaient une cigarette au pied de la pagode et s’adressaient sans cesse à ma nouvelle amie. Elle claquait la langue, soupirait avec force, leur envoyait des regards malveillants. La plateforme de la pagode étant interdite aux femmes, Marie profitait de ma compagnie pour enfreindre cette règle idiote, au grand dam des garçons. Je croyais que les petits bandits plaisantaient, mais j’étais encore perdu dans la traduction, bluffé par les signaux que je ne pouvais saisir, que j’avais du mal à anticiper. 

Marie avait un plan très précis pour notre roadtrip. Elle m’avait entrainé au cœur d’une cité antique sans trop me demander mon avis, au milieu des paddies, bien loin des cartes postales de Bagan. Une famille de villageois nous observait en silence, curieux de voir une voiture si loin sur leurs terres, garée entre deux vignes de melons amers bossus. Sur les rives brunes de l’Irrawaddy, la légendaire rivière aux dauphins roses, la cité perdue de Sri Ksetra commence à peine à livrer ses secrets au monde moderne. La forme cubique en briques rouges usées qui se dressait devant, c’était le Paya Thaung. L’un des rares bâtiments répertoriés de l’immense complexe abandonné. Tout autour, d’autres bâtiments, aux fonctions inconnues, à l’histoire oubliée, à travers les champs cultivés. Les enfants se morfondaient dans les longyis de leurs mères. Les hommes chiquaient le bétel, crachaient par terre, en chœur, laissant de petites flaques de chaux rougie à leurs pieds.

Comme agacée par ces regards fixes, Marie avait proposé de retourner au village. La route avait été longue et le soleil allait se coucher. Dans ces latitudes, la noirceur s’installe en quelques minutes. La nuit «tombe» réellement. Marie prétextait avoir faim, vouloir manger du riz Shan. Et du porc grillé. Elle connaissait un petit marché près de la statue du général Bogyoke. Elle se moquait un peu de moi et de mon ignorance du récit national de son pays. Pour m’aider à comprendre, elle m’avait soufflé une clef de traduction: c’est le père de celle qui a obtenu le prix Nobel de la paix. Rentrés à Yangon, nous devions nous revoir avant mon départ vers le sud. Elle voulait me montrer un beergarden très populaire. Un contretemps au travail et un horaire de bus difficile nous avait empêchés de le faire. Je devais foncer sans plus de cérémonie vers les côtes de la mer d’Andaman, jusqu’à ce vieux ferry pourri de Kawthaung.

*

Jean-Claude se réveilla à l’arrivée des vendeurs itinérants, entrés au dernier arrêt, quelque part dans la lointaine banlieue de la ville. Leurs chants répétitifs, annonçant les produits et les prix, lui ouvrirent l’appétit et me sortirent de mes histoires birmanes. «Yee sib bahts… Oh hello sir! One hundred bahts!» Mais le prix pour farang le fit vite changer d’avis, plutôt mourir de faim que de se faire rouler comme un backpacker. Son cynisme atteignit des sommets inégalés ce matin-là.

Et ses histoires reprirent de plus bel. Il devait se rendre à Krung Thep pour voir un ami médecin. Il était en pleine forme à son âge, mais son complice lui ferait une facture pour une fausse chirurgie et une fausse hospitalisation. Une fois la prime d’assurance touchée, il pourrait payer son pote et faire sa visite annuelle à sa plantation, en Indonésie. Jean-Claude est assisté social en France et propriétaire terrien à Sumatra. Il place tout son argent dans ses acacias.

Sa forêt d’acacias, c’est sa retraite protégée par les prête-noms d’une gentille famille indonésienne. Si j’étais eux, j’en profiterais pour tout couper et empocher l’argent. Sans que je puisse comprendre pourquoi, Jean-Claude semblait avoir gagné leur confiance voilà des années et ses arbres poussaient tranquillement près de Bukkittinggi. Mais Jean-Claude n’irait pas directement à Sumatra. Il passera par Bali. Il connait un des meilleurs endroits pour se faire masser nu sur la plage. Full body, comme il dit avec son accent français. Jean-Claude aime frauder et se faire branler en plein air. 

Dans la gare de Hua Lamphong, le chaos me donna une porte de sortie facile. Je disparus sans dire au revoir, dans la foule agitée de Bangkok.

Spécialiste des relations de travail œuvrant pour un syndicat québécois, Marc-Antoine Durand a parcouru des milliers de kilomètres avec ses carnets, surtout en Asie, à la recherche de l’altérité.

Photo: Marc-Antoine Durand

Lire les autres textes gagnants:
1er prix: Annie Grégoire, «Les rivières de l’exil»
2e prix: Audrey Lise Mallet, «Reliefs: souffles et fragments d’une traversée du Pamir»

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